‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 48 sur 58 · X. — La guérison du démoniaque: VIII · texte numérisé non relu

X. — La guérison du démoniaque: VIII

Ce morceau nous met en face d'une tempête non moins difficile à calmer, ainsi que d'une victoire plus saisissante encore. Luc et Marc parlent d'un démoniaque seulement; Matthieu de deux. L'hypothèse d'une source écrite commune rencontre ici une difficulté malaisée à surmonter. Mais la critique a des expédients pour tous les cas : selon Holtzmann, Matthieu, qui avait omis la guérison du démoniaque de Gapernaùm, répare ici cette omission, « en ramenant le possédé oublié en société du nouveau » (p. 255).

i7<> TROISIÈME PARTIE.

Voilà un échantillon de ce qu'on appelle aujourd'hui la sagacité critique. Mais les évangélistes n'avaient donc pas foi eux-mêmes à ce qu'ils écrivaient pour fonder la foi des autres! Pourquoi serait-il impossible que les deux maniaques aient vécu ensemble, et que la guérison de l'un des deux seulement ait présenté les traits saillants mentionnés dans le récit suivant? Quoi qu'il en soit, nous avons ici une preuve de l'indépendance respective des récits de Matthieu, d'une part, de Marc et de Luc, de l'autre.

Y. 20-29 *. La rencontre. — Pour le nom des habitants, il existe trois leçons qui se retrouvent malheureusement aussi dans les deux autres syn. Epiphane mentionne déjà les formes suivantes : repyscnvwv, chez Marc et Luc (mais il est probable que, quant à Luc, il faut lire chez ce Père repoonvôv); Ta^apvivwv , chez Matthieu (repyecraiwv , dans quelques manuscrits) . Il semblerait résulter d'un passage d'Origène (ad Joh. T. VI, c. 24) que la leçon la plus répandue de son temps était repasTivôiv, que la leçon Fofepyjvwv ne se lisait que dans un petit nombre de manuscrits, et que repysGTivcov n'est qu'une conjecture de sa part 2. Il expose que Gerasa est une ville d'Arabie, près de laquelle ne se trouve ni mer ni lac; que Gadara, ville de Judée, connue par ses bains chauds, n'a dans son voisinage ni bassin

1 V. 26. T. R. avec ARTAA et 10 autres Mjj. beaucoup de Mnn. Syr. lit Faôapjvwv. B D It. Vg. : rspa^vcov. N LXZ quelques Mnn. Cop. Epiph. : Fspysasvwv. — V. 27. nBEZ quelques Mnn. omettent auTw.

— NB: £//ov au lieu d'st^ev. — NBLZ quelques Mnn.: xat /payai -./.ave) au lieu de tk ypovtov txocvtwv -/.a-.. — V. 28. N*BLXZ quelques Mnn. Syr. It. omettent xat devant avmpcgw. — Y. 29. BFMAZ: -acr(yy£'.Ac au lieu de -ap7;YYsÀXsv que lit T. R. avec 16 Mjj. plusieurs Mnn. Syr. etc. — V. 29. Les Mss. varient entre s3safj.a-:o et co^j-sjsto.

— Les Mss. varient entre toj oa'.;j.ovo; et tou Sàifxovtôo.

* II s'est glissé sur ce point dans la première édition une indication erronée.

d'eau aux côtes abruptes, ni mer; tandis que, près du lac de Tibôriade, on voit les restes de la ville de Gergesa, près de laquelle se trouve un précipice descendant dans la mer, et où l'on montre encore l'endroit où se jeta le troupeau de porcs. Les Mjj. se répartissent ici de la façon la plus capricieuse. La grande majorité des Mnn. lit dans Matthieu rspacYivwv, dans Marc et Luc repyecvivwv. Les documents latins sont presque tous en faveur de repyeavivôv. Tischendorf (8e édition) lit FoJapYivûv dans Matthieu, repacvivwv dans Marc, rspyecrivwv dans Luc. Bleek pense que l'évangile primitif, sur lequel reposent, selon lui, nos trois syn., lisait rspacTivwv, mais qu'en raison de l'invraisemblance de cette leçon, elle fut changée par certains copistes en ra&apyjvojv, par Origène en repyscYivwv. Au point de vue du fait, ce dernier nom lui paraît être celui qui convient le mieux. En effet, Géra sa était une grande ville située à une distance considérable au sud-est, sur les confins de l'Arabie ; et l'on ne pourrait admettre la leçon repacvjvwv qu'en supposant que le district dépendant de cette ville s'étendait jusqu'à la mer de Galilée : ce qui est inadmissible, lors même qu'Etienne de Bysance appelle Gérasa une ville de Décapolis. Gaclara est plus rapprochée; elle n'est qu'à quelques lieues de l'extrémité sud-est de la mer de Galilée. Josèphe l'appelle la métropole de la Pérée ; Pline la range parmi les villes de la Décapolis. Sa banlieue pouvait s'étendre jusqu'à la mer. Mais il est assez naturel de supposer que, ces deux villes étant très-connues, les copistes ont substitué leurs noms au nom généralement ignoré de Gergesa. Ce qui confirme cette manière de voir, c'est que l'existence d'une ville de ce nom est attestée non seulement par Origène, Eusèbe et Jérôme, mais par la découverte récente de ruines du nom de Gersa ou Khersa, vers l'embouchure du Wadi Semakh. Le pourtour des murailles est encore visible d'après Thomp-

soi) (p. 375). Ce même voyageur dit « que la mer est si rapprochée en cet endroit du pied de la montagne, que les animaux, une fois engagés sur la pente, ne pouvaient que rouler de chute en chute jusques dans l'eau » (p. 377). Wilson (Athenœum, 1866, I, p. 438) déclare que cet endroit répond à toutes les conditions du récit biblique K La vraie leçon serait donc rspysavivwv ou repysaaioov. Ce nom peu connu aurait été corrigé d'abord en repacTivwv, qui a quelque analogie avec lui, et enfin en Ta^apyivwv 2.

Sur les démoniaques, voir à IV, 33. — Le v. 27 présente un tableau du démoniaque qui sera complété plus tard au v. 29. Cette première description (v. 27) ne contient que ce qui s'offrait immédiatement aux regards d'un témoin de la scène. La seconde, plus complète (v. 29), est motivée par l'ordre de Jésus, qui, pour être compris, exigeait un exposé plus détaillé de l'état du malade. Cette interruption, qui n'a point lieu chez Marc, reflète très-naturellement l'impression d'un témoin occulaire; elle démontre l'indépendance respective des récits de Marc et de Luc. Le pluriel «Wpvia (des démons), expliqué plus tard (v. 30) par le malade lui-même, se rapporte sans doute à la gravité et à la multiplicité des symptômes, mélancolie, manie, violence, occasionnés par une nombreuse série de rechutes (voir à VIII, 3 et XI, 24-26). Le refus de vêtements et de domicile se lie à l'éloignement pour la vie sociale qui caractérise de tels états. La leçon alex. : « qui depuis long-

1 Nous citons ces deux auteurs d'après M. Konrad Furrer : Die Bedeulung der bibl. Géographie, p. 19.

2 M. Heer a proposé récemment {Der Kirchenfreund, 13 mai 1870) une manière de voir qui rendrait plus aisément compte delà leçon Gerasa trouvée dans les Mss. par Origène : Le nom primitif de l'endroit Gergesa, abrégé Gersa, se serait altéré dans le langage populaire en celui de Gerasa. qu'il ne faudrait nullement confondre avec celui de la ville arabe.

temps ne portait plus de vêtement, » est évidemment fautive. L'indication du temps ne peut se rapporter à une circonstance aussi secondaire que celle des vêtements. — L'impureté lévi tique des tombeaux était pour cet homme une garantie de solitude. — La vue de Jésus paraît avoir produit sur lui une impression extraordinaire. Ce calme saint, cette douce majesté, cette tendre compassion, ce caractère de souveraineté, enfin, empreints sur le front du Seigneur, réveillent chez lui, par contraste, la conscience humiliante de son état de désorganisation morale. Il se sent à la fois attiré et repoussé par cet homme ; ainsi se décide chez lui une crise violente qui se révèle d'abord par un cri. Puis, semblable à la bête féroce qui subit l'empire de son dompteur, il accourt et s'agenouille, mais tout en protestant, au nom de l'esprit auquel il sert encore d'organe, contre cette puissance qui s'exerce sur lui. Luc dit : rrpoc- 77i777eiv, non 77poc>a>v£Tv (Marc). Le premier terme n'implique pas un sentiment religieux. — Sur l'expression : Qu'y a-t-il entre toi et moi, voir à IV, 24. L'apostrophe : Jésus, manque dans Matthieu; elle étonne. Gomment connaissaitil ce nom? Peut-être avait-il entendu parler de Jésus, et reconnaissait-il instinctivement celui qui portait ce nom. Peut-être y avait-il ici une connaissance surnaturelle tenant à cet état extraordinaire. L'expression : Fils du Dieu Très-Haut, s'explique par la propagation du polythéisme dans ces contrées où s'était établie une nombreuse population païenne. Josèphe appelle Gadara une ville grecque. On ne peut conclure de là que cet homme fut païen.

Dans sa prière, v. 28, le démoniaque s'identifie encore avec l'esprit étranger qui le domine. Le tourment qu'il redoute, c'est d'être renvoyé dans V abîme (v. 34); Matthieu ajoute : avant le temps. La faculté d'agir dans le monde est, pour ces êtres qui se sont séparés de Dieu et ne se meu-

vent que dans le vide de leur propre subjectivité, un soulagement temporaire «à leur malaise. La privation de cette faculté est pour eux ce qu'est pour le captif la rentrée dans sa prison. Si on lit ttapfyyttta, il faut prendre cet aor. dans le sens de plus^Tue-parfait : «Car il lui avait ordonné. » M nis l'autorité des Mss. parait parler plutôt en faveur de l'imparf. izy.çrrfyeXkev : « Car il lui ordonnait. » Ce temps indique une action continuée, et qui ne produit pas immédiatement son effet. Le cri de détresse du démon : Ne fne tourmente pas, est motivé par cette pression énergique et persistante qu'exerce sur lui l'ordre de Jésus. Cet imparf. correspond au â"Xsy£ yao de Marc. On retrouve dans ces deux formes analogues le type commun de la narration traditionnelle. — Le car, qui suit, explique cet imparfait. Le mal ne cédait pas sur le champ parce qu'il était trop profondément enraciné. SuvYipiram : il le tenait en sa possession. UoXkolç ypovoiç peut signifier depuis longtemps ou à plusieurs reprises. Dans ce second sens il y aurait allusion à une série de rechutes, dont chacune aurait aggravé le mal.

V. 30-33 1. La giièrison. — A cette prière, dans laquelle la victime devenait involontairement l'avocat de son bourreau, Jésus répond par une question : il demande au malade son nom. Dans quel but? Rien n'est plus propre qu'une question parfaitement calme et simple à ramener un forcené à lui-même. Mais surtout il n'y a pas de moyen plus naturel de réveiller chez l'homme qui n'a plus la conscience de lui-même, le sentiment de sa personnalité, que de lui rappeler et de lui faire redire son nom. Notre nom n'estil pas devenu l'expression de notre caractère et le som-

1 V. 30. NBSyrsch It. omettent ).svWv. — V. 31. Les Mss. varient entre -aps/.aÀojv et -ssîxaÀsi. — V. 32. Les Mss. varient entre (3oaxo|asv7) et Soaxopievtov. — NCBCLZ quelques Mnn. ItPI«ritla«; rcapexocXesav au lieu de jrapgxaXbùi.

maire de l'histoire de notre vie? Or, la guérison du malade avait pour première condition le retour au sentiment distinct de sa personnalité. — Il y avait à cette époque un mot qui, comme aucun autre, rappelait l'irrésistible pouvoir du .conquérant qui opprimait alors le peuple d'Israël. C'était celui de Légion. A l'ouïe de cette expression se réveillait la pensée de ces armées victorieuses, devant lesquelles pliait l'univers. Aussi est-ce par ce terme que le malade caractérise le pouvoir qui l'opprime et avec lequel il se confond encore. L'expression : plusieurs démons, s'explique par la multiplicité et la diversité des symptômes (v. 29). — A cette réponse, le démoniaque ajoute, au nom de son tyran, une nouvelle prière. Le démon comprend qu'il doit lâcher sa proie ; mais il ne voudrait pas rentrer aussitôt dans l'état où tout contact avec les réalités terrestres lui serait impossible. — Dans Marc se trouve ici l'expression étrange : « de ne pas les renvoyer hors de la contrée; » ce qui peut signifier : au désert, où les esprits impurs non captifs étaient censés habiter, ou dans V abîme d'où ils étaient sortis pour habiter momentanément sur la terre. La suite montre qu'il faut préférer le second sens. Jésus ne répond pas à cette prière. L'on envisage ordinairement ce silence comme une réponse affirmative. Mais le silence de Jésus signifie tout simplement qu'il persiste dans l'ordre qu'il vient de donner. Quand il veut répondre affirmativement, comme à la fin du v. 32, il le fait nettement. Cette explication est confirmée par Matthieu : « Si tu non? vit tisses. . . » Leur demande d'entrer dans les pourceaux ne se rapporte donc qu'à la voie par laquelle il leur est permis de rentrer dans l'abîme. Comment expliquer et cette prière et la permission de Jésus? Quant à ces esprits malfaisants, on comprend qu'il leur soit doux, avant de perdre toute faculté d'agir, de trouver encore le moyen de nuire. 1er Vol. 31

De son côté, Jésus vise à un double résultat. Les exorcistes juii's, pour donner ;iu\ malades la certitude de leur guérison, plaçaient ordinairement, dans l'appartement où avait lieu l'expulsion, une cruche d'eau ou quelqu'autre objet que le démon avait soin de renverser en sortant. Ce qu'ils faisaient en charlatans, Jésus trouve bon de le faire en médecin. L'identification du malade avec son démon avait été un fait de conscience très-prolongé (v. 27 et 29). Il fallait un signe décisif dans lequel éclatât la réalité du départ de la puissance malfaisante, pour amener le possédé à la pleine certitude de sa délivrance. A cette raison s'en ajoutait probablement une autre. Le sens théocratique de Jésus avait été froissé par la vue de ces immenses troupeaux d'animaux que la loi déclarait impurs. Une telle industrie montrait combien était effacée dans cette contrée la ligne de démarcation entre le judaïsme et le paganisme. Jésus voulait, par un jugement sensible, ramener à elle-même cette population de plus en plus déjudaïsée.

L'influence exercée par les démons sur le troupeau n'est nullement une possession. Un être moral peut seul être moralement possédé. Mais on sait que plusieurs espèces d'animaux sont accessibles à des influences collectives, qu'en particulier les pourceaux sont facilement l'objet de terreurs paniques. L'idée que ce fut le démoniaque luimême qui, se jetant dans le troupeau, l'épouvanta, est incompatible avec le texte. — Marc, dont le récit se distingue toujours par l'exactitude des détails, rapporte que le nombre des pourceaux était de deux mille. Un trait de son invention, dit de Wette; un appendice de la tradition postérieure, selon Bleek: voilà en effet la conséquence nécessaire du système critique d'après lequel Marc aurait travaillé sur le texte des deux autres ou sur un document commun. — Le nombre de 2000 ne peut servir à prouver la possession

individuelle des pourceaux par les démons (légion, v. 30); car une légion comprenait 4000 hommes. — On a demandé si Jésus avait le droit de disposer ainsi d'une propriété étrangère? C'est comme si l'on demandait si Pierre avait le droit de disposer de la vie d'Ananias et de Saphira ! 11 est des cas où le pouvoir, par sa nature même, garantit le droit.

V. 34-39 K L'effet produit. — Et d'abord sur les gens de la contrée; puis sur le malade. Les propriétaires du troupeau habitaient la ville et les campagnes environnantes. Ils viennent se convaincre par leurs propres yeux de la perte dont les gardiens les ont avertis. En arrivant, ils sont témoins d'un spectacle qui les saisit profondément. Le démoniaque était connu dans toute la contrée, pour laquelle il était un objet de terreur. Ils le trouvent calme et rendu à lui-même. Un tel miracle leur révèle la puissance de Dieu et réveille leur conscience. Cette impression de crainte est fortifiée par le récit que leur font de toute la scène qui vient de se passer, les personnes qui entourent Jésus et qui en avaient été les témoins (oî $ovre<, v. 36). Ces personnes ne sont nullement les gardiens ; car la guérison s'était opérée bien loin du lieu où paissait le troupeau (Matth. VIII, 30). Ce sont les apôtres et les gens qui avaient passé la mer avec eux (Marc IV, 36). Le îmci, aussi, est certainement authentique; ce récit complétait celui des gardiens, qui portait principalement sur la perte du troupeau. — La crainte des habitants était sans doute d'une nature superstitieuse. Mais Jésus ne voulait point s'imposer, car c'était

1 V. 34. Les Mss. varient entre ys^ovo? et ye^ev^^vov. — AwgXÔQVTgs, dans T. R., ne se lit que dans quelques Mnn. — V. 35. N* B: eÇïjXôiv au lieu d'eÇsXïjXuQst. — V. 36. nBCDLPX quelques Mnn. et Vss. omettent xat devant ot ijovtiç! — V. 37. Les Mss. varient entre 7]pwT7)aav (byz.) et rjpfoTTjcjîv (alex.). — N*LPX: rtpywTjtoov, BCDIt. Vg. : rspaar)vwv, au lieu de Taoaprjvwv que lit T. R. avec 14 Mjj. beaucoup de Mnn. Syr.

encore le temps de la grâce, et la grâce se borne à s'offrir. Il cède cà la prière des habitants qui, voyant en lui un juge, redoutaient de sa part d'autres châtiments plus terribles. Il consent donc à les quitter, mais non sans leur laisser un témoin de sa grâce dans la personne de celui qui en était devenu le vivant monument. Le malade guéri, qui sent son existence morale comme liée à la personne de Jésus, le supplie de lui permettre de l'accompagner. Jésus était déjà dans la barque, nous dit Marc. Il n'agrée point cette demande. En Galilée, où il fallait se garder d'accroître l'effervescence populaire, il interdisait aux malades de publier leur guérison. Mais dans cette contrée reculée, si rarement visitée par lui, et qu'il devait si brusquement quitter, il avait besoin d'un missionnaire qui rendît témoignage de la grandeur de l'œuvre messianique que Dieu accomplissait en ce moment pour son peuple. Il y a un beau contraste entre l'expression de Jésus : « ce que Dieu t'a fait, » et celle de cet homme : « ce que Jésus lui avait fait. » Jésus rapporte tout à Dieu ; mais le malade ne saurait oublier l'instrument. Toute la dernière partie du récit est omise par Matthieu. Marc désigne comme champ de travail de ce nouvel apôtre non seulement sa ville, mais encore toute la Décapolis.

Volkmar applique ici son système d'interprétation allégorique. Ce fait ne serait que la représentation symbolique de l'œuvre de Paul chez les Gentils. Le démoniaque figure le monde païen; les chaînes dont on a tenté de le lier, les législations, telles que celles de Lycurgue et de Solon; les pourceaux, les ordures de l'idolâtrie ; le refus de Jésus d'obtempérer au désir du démoniaque guéri qui voudrait l'accompagner, les obstacles que mettaient les judéochrétiens à l'entrée des païens convertis dans l'Eglise; l'invitation à Jésus de se retirer, l'irritation provoquée en pays païen par les succès de Paul (lémeute d'Ephèse, p ex.). Reim s'oppose à cette allégorisation effrénée et qui touche à l'absurde. Il objecte avec raison que le démoniaque n'est pas même (comme cela a lieu dans le cas

de la femme cananéenne) désigné comme païen ; que la localité précise et peu connue à laquelle le fait est rattaché, est un indice de sa réalité historique ; que l'invitation à Jésus de quitter la contrée est un trait sans exemple, qui ne sent pas l'imitation , et qui a le caractère de la vérité. En définitive, il n'a d'objection que contre l'épisode des pourceaux qui lui paraît une amplification légendaire. Mais comment l'évangélisation orale aurait-elle accueilli un fait marquant contre lequel pouvait s'inscrire en faux la population de toute une contrée nettement désignée? Si les possédés ne sont que des malades ordinaires, l'opinion de Keim est, il est vrai, inévitable. Mais pour peu qu'à la notion mystérieuse de possession réponde une réalité, il serait bien hardi de prétendre déterminer a priori ce qui peut résulter de tels états. Le tableau forme un tout dans lequel chaque trait suppose tous les autres. L'invitation à Jésus de quitter la contrée, dans laquelle Keim reconnaît une preuve d'authenticité, ne s'explique que par la perte des pourceaux. Keim admet trop ou trop peu. Ou Volkmar et ses inepties — ou l'acceptation franche du récit: voilà la seule alternative. (Comp. le beau travail de Heer, déjà cité, Kirchenfreund, N0ï 10 et 11, 1870).

Page 1