F. GODET
Neuchâtel, Septembre 1870.
L'introduction d'un commentaire biblique n'a pas pour but de résoudre les diverses questions relatives à l'origine de l'écrit étudié. Cette solution doit se dégager de l'étude du livre lui-même et ne pas être imposée à l'avance. L'introduction a pour tâche de préparer' l'étude de l'écrit sacré; elle doit poser les questions, non les résoudre.
Mais il est un côté du travail critique qui peut et doit être traité avant l'exégèse; c'est le côté historique. Et par là nous entendons : 4° l'étude des faits de l'histoire ecclésiastique qui peuvent nous éclairer sur le moment de la publication et sur les origines de l'écrit dont nous devons nous occuper; 2° la revue des opinions diverses qui ont été émises sur l'origine de cet écrit, particulièrement dans les temps modernes. La première de ces études fournit au travail exégétique et critique son point de départ; la seconde lui pose ses points de mire. La possession de ces deux espèces de données est la condition de la continuité et des progrès de la science.
Cette introduction aura donc pour but de faire connaître au lecteur :
I. Les traces les plus anciennes de l'existence de nuire évangile, en remontant aussi haut que possible dans l'histoire de l'église primitive.
II. Les rapports des anciens écrivains sur la personne de l'auteur, et les opinions en cours aujourd'hui sur ce point.
III. Les données fournies par la tradition sur les circon- 1er Vol. 1
stances de la composition de cet écrit (lecteurs, temps, lieu, but), ;iinsi que Les différentes manières de voir auxquelles l;i critique a été conduite sur ces diverses questions.
I V . Les idées que se sont formées les savants des sources auxquelles L'auteur a puisé la matière de ses récits.
V. Enfin les documents au moyen desquels nous a été conservé le texte de l'écrit.
Une introduction de ce genre suppose nécessairement une conclusion qui la complète, en conduisant à leur solution les questions ainsi posées. Cette conclusion aura pour tâche de combiner les faits constatés par la tradition avec les données obtenues par l'exégèse.
Traces de l'existence du troisième évangile dans l'église primitive.
Nous prenons notre point de départ au milieu du second siècle, non pour descendre le courant du fleuve, mais pour -chercher à le remonter. Il est admis, en effet, qu'à cette époque notre évangile était universellement connu et reçu, non seulement dans la grande Eglise (expression de Gelse, vers 150), mais aussi chez les sectes qui s'en étaient détachées. C'est ce qui ressort des citations incontestées de cet écrit chez Théophile d'Antioche (vers 170) et Irénée (vers 180), et dans la Lettre des églises de Lyon et de Vienne (en 177); du fait, suffisamment avéré par le témoignage de Clément d'Alexandrie, que le gnostique Héracléon avait publié un commentaire sur l'évangile de Luc aussi bien que sur celui de Jean (entre 175-195 *); de l'emploi très-abon-
1 Voir, pour te fait. Grabe, Spicilegium, Sec. II, t. I, p. 83. et pour la date, Lipsius, die Zeit des Marcion und des Heracleon, dans Hilgenfeld's Zeitschrift. 1867.
dant que Valentin ou du moins les écrivains de son école faisaient de cet évangile ; enfin des nombreuses citations de Luc, aujourd'hui reconnues de tous les savants, que renferment les Homélies clémentines (vers 160). Il n'est donc pas étonnant qu'Origène range l'écrit de Luc au nombre de ces quatre évangiles admis par toutes les églises qui sont sous le ciel, et qu'Eusèbe le place parmi les homologoumènes de la nouvelle alliance. Ce qui seul importe à cette heure, c'est de rechercher dans la première moitié du IIe siècle, cette époque plus obscure, les traces qui peuvent servir à constater la présence et l'influence de notre évangile. Nous les rencontrons dans quatre domaines, dans le champ de l'hérésie, dans les écrits des Pères, dans la littérature pseudéphigraphe, et enfin dans les écrits bibliques.