I. L'Hérésie — Marcion; Cerdon; Basilide
Marcion, fils d'un évêque du Pont et excommunié par son père, enseignait à Rome, de 440-170 1. Use proposait de purifier l'Evangile des éléments judaïques que les Douze, en vertu de leur éducation et de leurs préjugés israélites, devaient y avoir introduits. Afin d'écarter plus radicalement cet alliage, il enseignait que le Dieu créateur du monde et législateur des Juifs était différent du Dieu suprême qui s'est révélé en Jésus-Christ; qu'il n'était qu'un être inférieur et borné; que c'était là la raison pour laquelle la loi juive reposait exclusivement sur la justice, tandis que l'Evangile avait pour base la charité. Saint Paul seul avait, selon lui, compris Jésus. Aussi dans le Canon que Marcion s'était formé, ne recevait-il que l'évangile de Luc (en raison de son affinité avec l'enseignement de Paul) et dix épîtres de cet apôtre. Mais dans ces écrits mêmes il se voyait forcé
1 Lipsius, ibid.
d'opérer des retranchements; car la divinité de l'A. T. y est constamment supposée, et la création de l'univers visible y est attribuée au Dieu de Jésus-Christ. Marcion, conformément ta ses idées sur la matière, niait la réalité du corps de Jésus ; il se trouvait donc aussi en conflit sur ce point avec de nombreux textes de Paul et de Luc. Ainsi s'expliquent la plupart des modifications du texte de Luc, que présentait, au rapport de Tertullien et d'Epiphane, l'évangile dont se servaient Marcion et ses adhérents.
Néanmoins la relation entre l'évangile de Luc et celui de cet hérétique a été présentée dans les temps modernes à un point de vue directement opposé. Et la raison en est aisée à comprendre. La relation que nous venons de signaler entre ces deux écrits suffit en effet, si elle est démontrée, pour prouver qu'au temps de l'activité de Marcion, l'évangile de Luc existait dans les recueils d'écrits apostoliques en usage dans les églises, et pour contraindre la critique à attribuer à cet écrit une antique autorité et une origine très-reculée. Or, c'est ce que l'école rationaliste n'était pas disposée à admettre *. En conséquence, dès le siècle passé, Semler et Eichhorn et, avec plus d'insistance encore , de nos jours Ritschl , Baur , Schwegler ont soutenu que la priorité appartenait à l'évangile de Marcion, que cet écrit était le vrai Luc primitif, et que notre Luc canonique était le résultat d'un remaniement de cet écrit plus ancien , opéré au IIe siècle dans le sens d'un paulinisme mitigé. Il faut rendre justice cependant à l'école critique. Personne n'a plus énergiquement travaillé qu'ellemême à rectifier cette opinion erronée , avancée comme
1 C'est Hilgenfeld lui-même qui signale cette origine purement dogmatique de l'opinion rationaliste : «Cette opinion, dit-il, a méconnu la vraie tendance de l'évangile de Marcion , et cela dans le but d'attribuer au texte canonique (à notre Luc) la date la plus récente possible. » {Die Evangelien, p. 27.)
par essai par* plusieurs des siens. Hilgenfeld et surtout Yolkmar l'ont victorieusement combattue, etRitschl l'a expressément rétractée (Theol. Jahrb. X, p. 528 et suiv.). FAeekfEinl. in. d. N. T., p. 122 et suiv.) a fort bien résumé toute cette discussion. Nous ne ferons ressortir que les points suivants, qui nous paraissent les plus essentiels : 1 . La plupart des différences qui doivent avoir distingué l'évangile de Marcion de notre Luc, s'expliquent soit par la conséquence de son système gnostique, soit comme simples corrections critiques. Ainsi Marcion retranchait les deux premiers chapitres sur la naissance de Jésus, ce qui convenait à son docétisme; ainsi dans le passage Luc XIII, 28: « Lorsque vous verrez Abraham, lsqac et Jacob et tons les 'prophètes dans le royaume de Dieu, » il lisait : « Lorsque vous verrez les pistes entrant dans le royaume des cieux, » ce qui seul répondait à son système sur l'ancienne alliance; de même encore, dans cette parole de Jésus, Luc XVI, 17: «.Il est plus aisé que le ciel et la terre passent que de ce qu'un seul trait de la loi vienne à tomber, » Marcion lisait : « . . . que de ce qu'il tombe un seul trait de lettre de mes paroles. » Dans tous ces cas, il faudrait s'aveugler pour ne pas voir que c'était Marcion qui modifiait le texte de Luc, au profit de son système, et non l'inverse. Nous lisons encore que l'évangile de Marcion commençait de cette manière : « La quinzième année du règne de V empereur Tibère, Jésus descendit à Capernaùm » (naturellement: du ciel, sans avoir passé par les degrés tout humains de la naissance et de la jeunesse) ; puis venait le récit du premier séjour à Capernaùm, tel qu'il est raconté Luc IV, 31 et suiv., et après cela seulement, à l'inverse de l'ordre admis dans notre évangile , celui de la visite à Nazareth , Luc IV, 16 et suiv. N'est-il pas de toute évidence qu'un tel commencement ne pouvait être celui de l'écrit primitif
et que la transposition des deux récits qui suivaient, avait pour but de faire disparaître la difficulté que présente la parole des habitants de Nazareth Luc IV, 23, telle que la place Luc, avant le séjour à Gapernaùm ? La narration de .Marcion était donc le résultat d'un remaniement dogmatique et critique de Luc III, 1 ; IV, 34 ; IV, 46 et 23.
2. C'est un fait avéré, que Marcion avait falsifié les épîtres de Paul, en usant d'un procédé tout semblable.
3. La secte de Marcion s'est seule servie de l'évangile employé par cet hérétique. Ce fait prouve que cet ouvrage n'était point un écrit évangélique déjà connu, que l'auteur de notre Luc aurait modifié et que Marcion seul aurait conservé intact.
De tout cela la science doit conclure que notre évangile de Luc a préexisté à celui de Marcion et que cet hérétique avait choisi cet écrit entre tous les évangiles qui faisaient partie des recueils ecclésiastiques, comme celui qui pouvait le mieux s'adapter à son système K Vers 440 notre évangile
1 Zeller (dans son Apostelgeschichte) s'exprime ainsi : « Nous pouvons admettre comme démontré et généralement accepté, non seulement que Marcion a employé un évangile plus ancien, mais encore qu'il l'a retravaillé, modifié, souvent abrégé, et que cet évangile plus ancien n'était autre, quant à l'essentiel, que notre Luc. j> Cette restriction : « quant à l'essentiel, » a trait à quelques passages où il paraît aux écrivains de l'école de Tubingue que la leçon de Marcion est plus originale que celle de notre texte canonique. Celle-ci* selon Baur et Hilgenfeld, aurait été introduite dans le but de s'opposer à l'emploi que les gnostiques faisaient du vrai texte. Cependant Zeller (p. 12 et suiv.) réduit déjà considérablement le nombre de ces passages où Marcion aurait conservé la vraie leçon, et ceux qu'il maintient sont loin d'avoir le caractère de l'évidence. Ainsi Luc X, 22, Marcion paraît avoir lu : oùoel; è'yvw, personne n'a connu, au lieu de : oùSslç yivwaxei, personne ne connaît; et de ce que cette leçon se retrouve chez Justin, dans les Homélies clémentines et chez quelques Pères, on conclut que notre texte canonique a été altéré. Mais Justin lui-même lit aussi yiv*6ox« (Dial. c. Tryph., c. 100). Il ne paraît y avoir ici qu'une ancienne variante. Dans ce
jouissait donc déjà dans l'Eglise d'une pleine autorité, résultant de la conviction de son origine apostolique.
Marcion n'était pas lui-même le créateur de son système. Déjà avant lui, Cerdon, à ce que rapporte Théodoret (Hœret. fabulœ, I, 24), démontrait par les évangiles que autre est le Dieu juste de l'ancienne alliance, et autre, le Dieu bon de la nouvelle ; et il fondait cette opposition sur les préceptes du sermon de la montagne (Matth. V, 38 à 48; Luc VI, 27 à 38). L'évangile de Luc devait jouer, dans cette démonstration, le rôle principal, du moins si nous ajoutons foi au témoignage d'un ancien écrivain (Pseudo- Tertullien, dans la conclusion du De prœscriptione hœreticorum, c. 51): « Solum evangelium Lucœ, née tamen totum, recipit [Cerdo]. » Cerdon, quelques années avant Marcion, cherchait donc à prouver l'opposition entre la loi et l'Evangile par des évangiles écrits, spécialement par celui de Luc.
Basilide, l'un des plus anciens gnostiques connus, dont on place ordinairement l'activité vers 420 à Alexandrie, s'attribuait ainsi qu'à son fils Isidore le titre d'élèves de l'apôtre Matthias. Voici le rapport d'Hippolyte : « Basilide, avec Isidore, son vrai fils et disciple, dit que Matthias leur avait transmis oralement des enseignements secrets qu'il avait reçus de la bouche du Sauveur, dans des instructions privées K » Cette prétention de Basilide suppose la propa-
même passage , Marcion paraît avoir placé les mots qui se rapportent à la connaissance du Père parle Fils avant ceux qui se rapportent à la connaissance du Fils par le Père, leçon qui se trouve aussi dans les Hom. clément. Mais encore ici ce peut être une simple variante, qu'il est très-aisé d'expliquer. Elle a si peu une importance dogmatique qu'Irénée, qui la combat critiquement, cite lui-même deux fois ce passage de cette manière. (Tischcnd. ad Matth. XI, 27.) 1 S. Hippolyti Refutationis omnium hœrcsium librorum decem quœ supersunt (Ed. Duncker et Schneidewin), L. VU, § 20.
galion du livre des Actes, dans lequel seul il est question de l'apostolat de Matthias, et par conséquent celle de l'évangile de Luc, composé avant les Actes.