IX
La mission confiée aux Douze constitue, dans l'œuvre de Jésus, un double progrès. Jésus s'était d'abord attaché un grand nombre de Juifs pieux comme disciples (premier exemple, V, 4-44; un second, V, 27); puis il en avait choisi douze pour former un collège permanent & apôtres (VI, 42 et suiv.). Maintenant ce dernier titre va devenir une réalité plus complètement qu'il n'avait pu l'être jusqu'alors. Jésus les délègue auprès du peuple galiléen et leur fait faire, en quelque sorte sous ses yeux, le premier apprentissage de leur mission future. A ce progrès dans leur position en cor-
respond un autre, qui se rapporte à l'œuvre elle-même. Voilà une demi-année que Jésus se consacrait presque exclusivement à la Galilée. Les environs du lac de Génézareth, le plateau occidental, la Décapolis elle-même, à l'est, avaient été successivement visités par lui. Avant que ce temps de grâce finisse pour la Galilée, il désire adresser un dernier et solennel appel à la conscience de ce peuple si longtemps évangélisé ; et il le fait par cette mission, qu'il confie aux Douze, et qui est comme la clôture de son propre ministère. Marc rattache également ce morceau au cycle précédent, en intercalant seulement entre deux la visite à Nazareth (VI, 1-6) qui, comme suprême appel du Sauveur à cette localité chère à son cœur, convient parfaitement à cette situation.
Matthieu, ch. X, mentionne aussi cette mission des Douze, en y rattachant l'indication du catalogue apostolique et un long discours sur l'apostolat, et il paraît placer ce fait plus tôt que Luc. Keim (II, p. 308) pense que Luc lui assigne une place plus rapprochée de l'envoi des LXX disciples, afin que ce second fait (d'ailleurs une pure invention de Luc) éclipse plus sûrement le premier. En imputant à Luc ce machiavélisme contre les Douze, Keim oublie deux choses: 1. Que selon lui Luc a inventé la scène de l'élection des' Douze (ch. VI) dans le but de donner une double et triple consécration à leur ministère . Après avoir inventé pour les exalter, il inventerait maintenant pour les rabaisser! 2. Que les trois syn. s'accordent à placer cette mission des Douze à la suite du cycle précédent (tempête, Gadara, Jaïrus), et que, Matthieu plaçant ce cycle, ainsi que le sermon sur la montagne qu'il suit de près, plus tôt que Luc, la position différente qu'occupe la mission des Douze chez l'un et chez l'autre résulte de là tout naturellement. Il est à remarquer que Marc, dont le récit de l'envoi des Douze confirme pleinement celui de Luc, en est indépendant, comme le prouvent une foule de détails qui lui sont propres (VI, 7: deux a deux; v. 8 : si ce nest un bâton; ibid.: revêtir deux tuniques; v. 13: ils oignirent d'huile les malades).
1° Y, 1. 2 i. La mission. — H y a quelque chose de plus grand que de prêcher; c'est de faire des prédicateurs; il y a quelque chose de plus grand que de faire des miracles, c'est de communiquer le pouvoir d'en faire. C'est ce degré nouveau qu'atteint ici l'œuvre de Jésus. Il travaille à élever ses apôtres à son propre niveau. L'expression : cuyxa- Iscàtxevoc, ayant convoqué, indique une réunion solennelle ; elle dit plus que le terme irpoax.a'XaGÔai., appeler à soi, de Marc et de Matthieu. Que dirait Baur, si la première expression se trouvait dans Matthieu et la seconde dans Luc, lui qui voit partout dans le récit de ce dernier l'intention de dénigrer cette scène, au profit de celle qui suivra, X, 1 et suiv.?
Au point de vue juif, le pouvoir le plus divin est celui de faire des miracles. C'est donc par là que Jésus commence : Suvapç, le pouvoir d'exécution; sEoucia, la compétence, qui en est la base; les démons leur devront donc obéissance, et ne manqueront pas de la leur rendre en effet. Ces deux termes sont opposés aux pratiques anxieuses et laborieuses des exorcistes. — navra : tous les genres de maladies rentrant dans cette catégorie, mélancolie, violence, manie, etc. ... — eeparausiv, de guérir, dépend non de rïuvapç et é^ouaia, mais de e<W/tev, il leur donna; il n'y a pas d's^oucia relativement aux maladies. — Telle sera leur force, leur arme. Mais les guéri sons ne sont pas le but ; elles ne sont qu'un moyen destiné à appuyer le message. Le but est indiqué v. 2. Il s'agit de proclamer en Galilée l'avènement du royaume de Dieu, tout en faisant sentir à ce peuple la gravité du moment présent. C'est la reprise
1 V. 1. T. R. avec EFHU plusieurs Mnn. Itrf*l. lit fjtaO/jTa; autou après ooiosxa (tiré de Matthieu); 11 Mjj. 100 Mnn. Syr. omettent ces mots; NC'LXAZ quelques Mnn. Ituli<i y substituent arcosroXou;. — V. 2 BSyrcur omettent tou; aaOsvouvxaç; N ADLX lisent touç aaOsvsi;.
du ministère de Jean-Baptiste et de celui de Jésus luimême au commencement (Marc 1, 15). Cette tâche était à la portée actuelle des Douze. « Powprêcher et pour guettât » signifie : « Pour prêcher tout en guérissant. » — Qu'on se figuré des envoyés du Seigneur parcourant aujourd'hui nos campagnes en annonçant que sa seconde venue est proche , et appuyant ce message par des œuvres miraculeuses. Quelle sensation ne produirait pas une telle mission ! — D'après Marc, le Seigneur les envoya deux à deux, ce qui rappelle la répartition par paires, Luc VI, 43-15; Matth. X, 2-4.
2° V. 3-5 *. L'instruction. — « Et il leur dit : Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni sac, ni pain , ni argent; et n'ayez point chacun deux tuniques. A Et en quelque tuaison que vous entriez, demeurez-y; et que ce soit de là que vous partiez. 5 Et quant à tous ceux qui ne vous recevront pas, sortez de cette ville-là; et même secouez la poussière de vos pieds, en témoignage contre eux. » — Le v. 3 contient l'instruction pour le départ; le v. 4, l'instruction pour l'arrivée et le séjour ; le v. 5, l'instruction pour le départ de chaque localité.
V. 3. Le sentiment qui rend compte des injonctions de ce verset, est celui de la confiance : « Ne faites pas de préparatifs, comme on en fait d'ordinaire à la veille d'un voyage; partez tels quels. Dieu pourvoira à tous vos besoins. » La réponse des apôtres, XXII, 35, prouve que cette promesse n'a pas été trompeuse. — MyjSév, rien, est une négation générale, a laquelle se subordonnent les prre, ni...
1 V. 3. nBC*DE*FLMZ plusieurs Mnn. Syr. It. Eus. lisent pf^ov
au lieu de paj8oo$, que lit T. R. avec 10 Mjj. beaucoup de Mnn.; mais qui paraît tiré de Matthieu. — nBC*FLZ omettent ava. — V. 4. Vg. d'après c ajoute (jltj après sxsiôsv. — V. 5. K H CD LXZ quelques Mnn. Ita,i<i. omettent xat.
ni. . . , subséquents. Marc, qui a commencé par un simple [Aif, continue naturellement par la négation \m&É, ni non plus. Chaque écrivain, en exprimant la même idée que l'autre, conserve sa forme propre. Luc dit : ni bâton ou, selon une autre leçon, ni bâtons; Matthieu, comme Luc; Marc au contraire : si ce nest un bâton seulement. La contradiction ne saurait être poussée plus loin dans les termes; l'unité de pensée est pourtant complète. Car, pour le sentiment que Jésus veut exprimer, il revient exactement au même de dire : « rien, pas même un bâton » (Matthieu et Luc), ou : « rien, si ce n'est uniquement (ou tout au plus) un bâton » (Marc). Ebrard fait observer finement qu'en araméen Jésus a probablement dit : n»o dn >3 , car si. . . un bâton, forme elliptique, très-usitée aussi en hébreu, et qui peut se compléter de ces deux manières : « Car si vous prenez le bâton, c'est déjà bien assez (Marc), ou : c'est déjà trop (Matthieu et Luc). » La reproduction en grec de cette parole de Jésus avait donc pu se faire indifféremment de l'une ou de l'autre manière. Mais en tout cas, ces deux formes opposées ne pourraient s'expliquer dans l'hypothèse d'une source écrite grecque commune. Bleek, qui préfère la teneur de Matthieu et de Luc, ne cherche pas même à expliquer comment celle de Marc a pu se former. — Si on lit : des bâtons, d'après une variante qui se trouve dans Luc et dans Matthieu, il faut naturellement appliquer le pluriel aux deux apôtres voyageant ensemble. — Luc dit : N'ayez pas chacun (àva, distributif) deux tuniques, c'est-à-dire chacun une tunique de rechange, outre celle que vous portez sur le corps. Comme ils ne devaient pas avoir de sac de voyage (irrfpa), ils auraient dû porter la seconde tunique sur le corps ; et c'est cette idée , supposée par Luc, qui est précisément exprimée par Marc : et ne revêtez pas deux tu- 1er Vol. 32
niques, L'infinitif \j.y\ iyw* dépend de élire : « Il leur dit. . . de ne pas avoir. . . »
Comme preuve sans réplique de l'opposition de tendance entre Matthieu et Luc, on cite ordinairement l'omission, chez celui-ci, de la défense par laquelle commence ce discours chez Matthieu (X, 5): « Ne vous en allez pas sur le chemin des païens; et ne vous en allez pas vers une ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais chez Matthieu luimême cette défense n'est ni absolue (plutôt), ni permanente (XXVIII, 19: « Allez et instruisez toutes les nations »). C'était donc une restriction imposée momentanément aux disciples, en considération du privilège accordé à la nation juive d'être le berceau de l'œuvre du Messie. Jésus s'est en général, et sauf exceptions positivement motivées, soumis lui-même à cette règle: « Je ne suis envoyé' qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël, > dit-il (Matth, XV, 24), par rapport à son ministère terrestre; et cependant il n'ignore point que sa mission est de chercher et de sauver tout ce qui est perdu, par conséquent aussi les païens. 11 l'exprime dans les évangiles de Matthieu et de Marc, non moins que dans celui de Luc. C'est à cette divine fidélité que Paul lui-même rend hommage, quand il rappelle que Jésus a consenti à être, pendant sa vie terrestre, serviteur de la circoncision (Rom. XV, 8). Mais 1. Quelle raison aurait pu avoir Luc, dans le milieu où il écrivait, de rappeler cette limite momentanément imposée aux Douze en vue de cette mission spéciale? 2. Marc omet, aussi bien que Luc, cette parole dans le compte-rendu de ce discours, lui dont l'harmonie de tendance avec le premier évangéliste n'est pas suspecte. 3. Cette dernière circonstance ne permet guères de douter que l'omission de ce détail ne fût déjà un fait accompli dans les sources où ces deux évangélistes puisaient leur récit, et doit achever de disculper Luc de toute préoccupation anti-judaïque dans la reproduction de ce discours.
V. 4. A leur arrivée dans une ville, ils doivent s'établir dans la première maison où ils trouveront accès (si; r,v àv, dans quelque maison que), ce qui n'exclut pourtant pas la prudence et certaines informations (Matthieu), et, une fois établis, s'en tenir à cette maison et chercher à en faire, dans
cette localité, le foyer de J 'œuvre divine. Accepter successivement l'hospitalité dans plusieurs familles , serait le moyen, de fonder des rivalités. — Ce sera donc aussi de cette maison, qui la première les a accueillis, qu'ils devront partir en quittant l'endroit : « Que ce soit de là que vous partiez. » La leçon de la Yulg. : « Ne sortez pas de cette maison, » est une correction erronée. Au sein des églises primitives, l'œuvre chrétienne se concentra aussi dans certaines maisons qui en demeuraient le foyer (comp. dans les épîtres de Paul l'expression : « L'église qui est dans sa maison » ) .
V. 5. L'Evangile ne s'impose pas; force élastique, il pénètre là où il trouve accès, et se retire là où il est repoussé. Ainsi a agi Jésus lui-même, dans le cours de son ministère (VIII, 37; Jean III, 22). — En rentrant des pays païens en Terre-Sainte, les Juifs avaient coutume de secouer la poussière de leurs pieds à la frontière. C'était le symbole de la rupture de toute solidarité avec la vie du monde idolâtre. Les apôtres doivent en agir ainsi, par rapport aux villes juives qui repousseront en leur personne le royaume de Dieu. Kai : même la poussière. Par cet acte* symbolique ils se déchargent du fardeau de toute solidarité ultérieure avec la population de cette ville. — L'expression de témoignage, avec le régime sir'aù-rou;, sur eux, a évidemment trait au jugement à venir; dans Marc, le régime aÛTotç, pour eux, fait du témoignage un appel immédiat à la conscience des coupables.
3° V. 6. Le résultat. — Atà, dans Styip/ovro» (ils traversaient), a pour régime la contrée en général, et désigne V extension de la mission. KLàraÉ, qui est distributif, en fait ressortir l'exécution détaillée : « en s'arrêtant dans chaque bourgade. » — Marc seul mentionne ici l'emploi de l'huile, dans la guérison des malades, circonstance remarquable à
laquelle se rattache probablement le précepte Jacq. V, \k. Chez Matthieu, le discours absorbe à tel point l'attention de l'historien, qu'il ne dit pas un mot, à la fin du >ch. X, de l'exécution de la mission. Ces différences caractéristiques prouvent bien l'origine indépendante des trois récits.
Ce bref discours d'instruction, adressé aux Douze, n'est chez Matthieu (ch. X) que le préambule d'un discours beaucoup plus étendu, dans lequel Jésus entretient les apôtres de leur ministère futur en général. Sous l'empire de son idée fixe, Baur prétend que Luc a abrégé à dessein le discours de Matthieu, afin de diminuer l'importance de l'envoi des Douze, et de mettre d'autant plus en relief celui des 70 disciples (Luc X). « On le voit, dit-il, chaque mot, pour ainsi dire, est ici de trop pour l'évangéliste » (EvangeL p. 435.) Mais 1. Si Luc était animé du sentiment de jalousie que lui impute la critique, et se laissait aller à modifier l'histoire sous l'empire de ce sentiment, aurait-il tellement mis en relief l'élection des Douze (ch. VI), comme distincte de leur première mission, tandis que Matthieu lui-même paraît confondre ces deux faits (X, 1-4)? Mentionnerait-il expressément le succès de leur mission, comme il le fait v. 6, tandis que Matthieu lui-même garde le silence sur ce point? Il est heureux pour Luc que les rôles ne soient pas changés, comme ils auraient pu l'être très-innocemment de sa part. Il expierait cruellement une telle omission entre les mains de pareils critiques! 2. Marc (VI, 8-10) reproduit ce discours exactement sous la même forme que Luc et nullement sous la forme de Matthieu ; il n'est pourtant pas suspect, lui, d'antipathie pour les Douze. Il résulte de là que Luc et Marc ont tout simplement rendu le discours tel qu'ils le trouvaient, soit dans un document commun (le Marc primitif, d'après Holtzmann), soit dans des documents assez semblables, qui leur servaient de sources. Il suffît de la comparaison du v. 6 de Luc avec le v. 13 de Marc, pour prouver qu'entre ces deux suppositions c'est la seconde qu'il faut choisir. 3. Ajoutons enfin qu'il est facile de constater dans le discours sur l'apostolat Matth. X), les mêmes caractères que nous avons déjà fait remarquer dans le sermon sur la montagne. C'est une composition de nature primitivement didactique, sur un sujet déterminé, dans laquelle ont été réunis en un seul tout des fragments de discours très-divers, chronologiquement parlant. « Cette instruction, dit
avec raison Holtzmann (p. 183), dépasse de beaucoup la situation actuelle et suppose des circonstances bien plus avancées.. . Bleek, Ewald, Hilgenfeld reconnaissent aussi les traces les plus évidentes d'anticipations. » Nous trouvons Luc XII et XXI la vraie place de la plupart des passages groupés ici chez Matthieu sous ce chef : instructions générales sur l'apostolat. — Par toutes ces raisons, nous envisageons l'accusation portée contre Luc à l'occasion de ce discours comme scientifiquement insoutenable.
4° V. 7-9 K Les maintes d'Hérode. — Ce morceau clans Matthieu (eh. XIV) est séparé par plusieurs chapitres du récit précédent; mais il y est rattaché chronologiquement et moralement par Luc et Marc (VI, 14 et suiv.). Ce fut en effet le bruit occasionné par cette mission des Douze, qui fit parvenir aux oreilles d'Hérode la réputation de Jésus (« car son nom devenait célèbre, » Marc VI, 14). — L'opinion de ce prince,, mentionnée par Luc, que Jésus pourrait bien être Jean ressuscité, est le seul indice que nous trouvions, chez cet évangéliste, du meurtre du précurseur. Que ce court passage n'existât pas dans Luc, et l'on ne manquerait pas de poser en axiome critique cette assertion : Luc ignore le meurtre de Jean-Baptiste ! — C'était une parole grave que celle-ci : Elie ou l'un des anciens prophètes. En langage d'alors, cela ne signifiait rien moins que : le Messie est proche (Matth. XVI, 14; Jean I, 21 et suiv.). — Dans Matthieu et Marc, la supposition que Jésus n'est autre que le précurseur ressuscité, procède d'Hérode lui-même. Chez Luc, ce soupçon lui est inspiré par le bruit populaire, ce qui est certainement plus naturel. Les deux sy<o, moi, sont, comme dit Meyer, l'écho d'une conscience effrayée. — Le détail remarquable, qui nous est transmis par Luc seul, qu'Hérode cherchait à avoir une entrevue
1 V. 7. nBCDLZ omettent utc'ocutou. — Les mêmes et 10 Mnn. : T^spOï] au lieu de syr^Eptat. — V. 8. Les alex. : ti* au lieu de et?. — V. 9. nBCLZ omettent eyw devant a7CE/s<paXisa.
particulière avec Jésus, trahit une source originale et trèsrapprochée. Peut-être ce renseignement était-il parvenu à Luc on à Fauteur du document qu'il employait, par l'intermédiaire de quelqu'une des personnes que Luc caractérise si exactement V11I, 3 et Act. XIII, 1, et qui appartenaient à la maison d'Hérode.