II. — La multiplication des pains : IX
Ce récit est le seul, dans tout le ministère galiléen, qui soit commun aux quatre évangiles (Matth. XIV, 13 et suiv.; Marc VI, 30 et suiv. ; Jean VI). Il forme donc un point de repère important entre la narration syn. et celle de Jean. Ce miracle est placé, dans les quatre évangiles également, à l'apogée du ministère galiléen. C'est immédiatement après cela que dans les syn. Jésus commence à dévoiler à ses apôtres le mystère de ses prochaines souffrances (Luc IX, '18-27; Matth. XVI, 13-28; Marc VIII, 27-38); chez Jean, ce miracle détermine une crise importante dans l'œuvre de Jésus en Galilée, et le discours qui suit, fait allusion à la mort violente et prochaine du Seigneur (VI, 53-56).
1°V. 10-14 l. L'occasion. — D'après Luc, ce qui engage Jésus à se retirer dans un lieu désert, c'est le besoin de s'entretenir intimement avec ses apôtres de leurs expériences durant le cours de leur mission. Marc raconte, d'une manière un peu différente, que son but était de leur faire prendre du repos à la suite de cette course d'évangélisation, la foule de ceux qui allaient et venaient ne leur laissant aucun loisir. D'après Matthieu, ce serait la nouvelle du
1 V. 10. T. R. , avec 14 Mjj., plusieurs MM.: tojtov epqpoiv ftoXsoiç xaÀO'jfji£V7)ç Br]û<3ouSa. NCI BLXZ (Tisch., 8e éd.) : r.okw xaXoujxevTjv BrjO— aatoa. Syrsch lt. Vulg. : to~ov sprjjxov xaXoujjisvov B^Oaaioa. N*Syrcur: to7:ov sp7)fjiov. — V. 11. Les Mss. se partagent entre osÇajxsvoç et
meurtre de son précurseur qui aurait engagé Jésus à chercher la solitude avec ses disciples; ce qui, cependant, ne signifierait nullement, comme le croit M. Renan, qu'il cherchât par là à se mettre à l'abri d'un coup de main de la part d'Hérode. Car comment, dans ce cas, serait-il rentré dès le lendemain dans les états de ce souverain (Matth. XIV, 34, comp. avec Marc et Jean)? Toutes ces données prouvent l'indépendance respective des récits syn.; elles s'harmonisent facilement, si l'on admet que la nouvelle du meurtre de Jean fut rapportée à Jésus par ses apôtres au retour de leur mission, qu'elle lui fit vivement sentir l'approche de sa propre fin (sur la relation entre ces deux morts, voir Matth. XVII, 12), et que ce fut sous ces impressions qu'il désira procurer à ses disciples un temps de recueillement et avoir quelques entretiens intimes avec eux.
La leçon du T. R. : en un lieu désert de la ville appelée Betlisaida, est la plus complète, mais par là même aussi la plus suspecte, comme étant probablement composée au moyen des autres. Celle des principaux alex. : dans une ville appelée Belhsaïda, omet la notion, importante dans ce passage, de lieu désert, probablement parce qu'elle paraissait contradictoire avec l'idée d'une ville, et spécialement de celle de Bethsaïda, où Jésus était si connu. La leçon de S et de la traduction syriaque de Cureton : en un lieu désert, est séduisante par sa brièveté. Mais d'où serait venue, dans toutes les autres variantes, la mention de Bethsaïda? Des deux notions contradictoires, le désert et Bethsaïda, cette leçon a sacrifié le nom propre, comme la précédente avait sacrifié le désert. La vraie leçon me paraît donc être celle qui s'est conservée dans la version syriaque de Schaaf et dans l'Itala : dans un endroit désert appelé Bethsaïda. Cette leçon maintient les deux idées dont la contradiction apparente a motivé toutes ces altérations du
texte, mais sous une forme plus concise et en môme temps plus correcte que celle de la leçon reçue. Elle mentionne comme but non une ville, mais une contrée inhabitée sur les bords du lac, désignée du nom de Bethsaïda. Si, par cette expression, Luc avait voulu désigner la ville de Bethsaïda, entre Gapernaùm et Tibériade, sur la rive occidentale du lac, la patrie de Pierre, d'André et de Philippe, il serait en contradiction manifeste avec Matthieu, Marc et Jean, qui placent la multiplication des pains sur la côte orientale, puisque, chez tous trois, Jésus repasse la mer le lendemain pour revenir en Galilée (dans la contrée de Gênézareth, Matth. XIV, 34; à Bethsaïda, sur la rive occidentale, Marc VI, 45 V; à Gapernaùm, Jean VI, 59). Mais Luc se mettrait, dans ce cas, en contradiction avec lui-même aussi bien qu'avec les autres syn. Car la Bethsaïda, voisine de Gapernaùm, étant située au centre du théâtre de l'activité de Jésus, comment le Seigneur pourrait-il s'y rendre dans l'intention d'y trouver une retraite, un lieu désert? Le sens du nom de Bethsaïda (endroit de pêche) fait naturellement supposer qu'il existait le long de ce lac poissonneux plusieurs localités de ce nom-là. Le terme: Bethsaïda de Galilée, Jean XII, 21, confirme cette supposition; car cette épithète devait servir à distinguer cette Bethsaïda de quelque autre. Enfin, Josèphe (Antiq. XV1I1, 2, 1; Bell, jud. III, 10, 7) et Pline (V, 15) mentionnent expressément une autre Bethsaïda, située en Gaulonitis, à l'extrémité nord-est de la mer de Galilée, au-delà de l'embouchure du Jourdain. Le tétrarque Philippe avait fait bâtir (probablement dans le voisinage d'un hameau de cette contrée ap-
1 II est vraiment inconcevable que Klostermann se laisse entraîner à une interprétation aussi forcée que celle de rattacher le régime -pôç BrjOaa-.oàv à la proposition suivante, en le faisant dépendre drà*coXû<jfl: «jusqu'à ce qu'il eût renvoyé le peuple à Bethsaïda! »
pelé Bethsaïda) une ville qu'il avait nommée, du nom de la fille d'Auguste , Bethsaïda-/w/-ms , et dont Pococke croit avoir retrouvé les ruines sur une colline dont le nom (Telui) parait signifier : montagne de Julia [Morgenl. II, p. 406 f). C'était là que Jésus pouvait trouver le plus facilement l'isolement qu'il cherchait.
Le terme facagâpuoe, il se retira, n'indique pas si Jésus fit le voyage ta pied ou en hateau. Luc l'ignorait sans doute ; il se borne à reproduire ses sources. Les trois autres récits nous apprennent que le voyage se fit par eau, mais que les troupes qui, contre l'intention de Jésus, s'étaient aperçues du départ, se mirent à le suivre its^i, à pied (Matthieu et Marc), par la voie de terre, et que les plus pressés arrivèrent presque aussitôt que Jésus, et même, d'après la leçon la plus probable de Marc, avant lui. La courbure du lac à l'extrémité septentrionale se rapprochant beaucoup de la ligne droite, le chemin de terre de Capernaûm à Julias pouvait se faire aussi rapidement que la traversée par mer 2. — L'arrivée inattendue du peuple faisait échouer le plan de Jésus. Mais il est trop profondément ému par cet amour que lui témoigne cette foule semblable à un troupeau sans berger (Marc), pour la recevoir autrement qu'avec une tendre bienveillance (8e£a(/.£voç, Luc); et tandis que ces troupes arrivent les unes après les autres (Jean VI, 5), une pensée
1 Winer, Realwôrterbuch.
* Konrad Furrer, ouvr. cité, p. 24, prétend que Jean (pour lui, le romancier Pseudo-Jean du IIe siècle) place la multiplication des pains beaucoup plus au sud, en face de Tibériade. La preuve de cette assertion? Jean VI, 23: « Mais il était arrivé d'autres bateaux, de Tibériade, près du lieu où ils avaient mangé le pain. » Il paraît que, d'après M. Furrer, on ne peut traverser un lac qu'en largeur et par le milieu! Pourquoi donc des bateaux partis de Tibériade n'auraient-ils pas pu se rendre à Bethsaïda-Julias, où l'on avait appris qu'une grande foule s'était portée? Comp. le récit que fait
d'amour mûrit dans son cœur. Jean nous l'a révélée (YI,4). C'était l'époque de la Pàque. 11 n'avait pu se rendre à Jérusalem avec les siens, tant la haine, dont il était devenu l'objet, était violente. Dans ce rassemblement inattendu, semblable à celui du peuple à Jérusalem, il discerne le signal d'en-haut, et se décide à célébrer une fête au désert, comme dédommagement de la fête pascale.
2° V. 12-15 l. Les préparatifs. — Il était absolument impossible de trouver dans cette localité des aliments suffisants pour une telle foule ; et Jésus se sent en quelque sorte responsable de cette situation. Ce miracle n'est clone pas, comme le prétend Reim, un pur prodige d'ostentation. Mais pour le comprendre tout à fait, il faut l'éclairer en partant du point de vue de Jean. Chez les syn., ce sont les disciples qui, quand le soir approche, rendent Jésus attentif à la situation ; il leur répond en les invitant à pourvoir euxmêmes aux besoins des foules. Chez Jean, c'est Jésus qui prend l'initiative, en s'adressant spécialement à Philippe; puis il s'entretient avec André, qui a réussi à découvrir un jeune garçon muni de quelques provisions. 11 n'est pas difficile d'accorder ces deux récits ; mais on reconnaît dans le premier les contours effacés de la tradition, dans le second
Josèphe du transport d'un corps de troupe de Tarichée, à l'extrémité sud du lac, à Julias, et du transport de Josèphe, blessé, de Julias à Tarichée. (Jos. Vita, §72). Keim dit lui-même; «Les foules pour rejoindre Jésus auraient dû faire un chemin de (> lieues autour du lac » (dans l'hypothèse de Furrer); et comment Jésus, après la multiplication des pains, aurait-il pu dire à ses disciples en les renvoyant de l'autre côté qu'il ne tarderait pas à les rejoindre (Jean VI, 17: Matth. XIV, 22; Marc VI, 45)? — C'est sur dételles bases (auf topographische Beweise gestiilzt), qu'on fait de l'évangéliste Jean un artiste et un romancier!
1 V. 12. NABCDLRZ: ropéuOevTs; au lieu de aTreXÛovTeç. — V. 14. N*LItalifi- Vg. : 8s au lieu de yap. — nBCDLRZ: wast ava au lieu de
avec.
les souvenirs pleins de fraîcheur et de précision du témoin oculaire. — Les deux cents deniers de fain forment un trait d'union remarquable entre le récit de Jean et celui de Marc. Jean ne dépend pas de Marc; son récit se distingue par trop de traits originaux. Marc n'a pas copié Jean; il n'eût pas effacé les traits fortement accusés du récit de ce dernier. De cette coïncidence dans ce détail si insignifiant, résulte donc une confirmation remarquable de tous les petits traits par lesquels se distingue si souvent le récit de Marc, et que de Wette, Bleek et d'autres traitent d'amplifications. Jésus n'a pas plutôt appris la découverte des cinq pains et des deux poissons, qu'il est satisfait. Il donne l'ordre de faire asseoir la foule. C'est comme s'il disait : J'ai ce qu'il me faut; le repas est prêt; qu'on prenne place! Mais il tient à faire régner dans ce banquet un ordre digne du Dieu qui l'accorde. Il faut que tout soit calme et solennel; c'est une espèce de repas pascal. Par les soins des apôtres, il fait asseoir ses hôtes par rangées de cinquante (Matthieu) ou par doubles rangées de cinquante, par centaines (Marc). Cet arrangement régulier fut ce qui permit de compter si facilement les convives. Marc décrit d'une manière dramatique le ravissant spectacle que présentaient ces troupes régulières formées chacune de deux lignes égales et échelonnées sur la pente de la colline (gu^ttoW auproW, xpaciai, xpactai v. 39. 40). La steppe était alors dans toute sa splendeur printannière, et Jean et Marc se rencontrent de nouveau ici pour faire ressortir la beauté de ce tapis naturel (yopTo; xoXuç, Jean; ylcopoç yopxoç, Marc; Matthieu dit: oî yoproi). Conformément aux usages de l'Orient, d'après lesquels les femmes et les enfants doivent se tenir à l'écart, les hommes seuls (oî àv^pe;, Jean v. 40) paraissent s'être assis dans l'ordre indiqué. Cela explique pourquoi, d'après les syn., ils furent seuls comptés, comme le disent Luc
(v. 14), Marc (v. 44) et, plus expressément encore, Matthieu (\. 1\ : « sans les femmes et les enfants» ).
.>" V. 16. 17'. Le repas. — Le trait de l'action de grâces prononcée par Jésus s'est conservé dans les quatre récits. Il doit avoir produit sur tous les témoins une impression particulière. Chacun sentit que dans cet acte était renfermé le secret de la prodigieuse puissance déployée à cette heure. Bénir pour peu, c'est le moyen d'ohtenir beaucoup. Dans Matthieu et Marc siTXoy7,G£, il bénit, est absolu; l'objet sous-entendu est Dieu. Luc ajoute aÙTO'j;, eux (les aliments), mot que le Sinciit. retranche (évidemment à tort) d'après les deux autres syn. C'est une espèce de consécration sacramentale. Jean emploie le mot sùy apiarsiv , qui n'est peut-être pas choisi sans rapport avec le nom du repas pascal postérieur (eucharistie). — L'imparfait s^ioV», dans Luc et Marc, fait tableau : « il donnait et donnait toujours. » — La mention des restes atteste le complet rassasiement. Chez Jean, c'est Jésus qui donne l'ordre de les recueillir. Cet acte prend ainsi un caractère de respect filial envers le don du Père. — Les douze corbeilles sont mentionnées dans les quatre récits. Les corbeilles appartenaient au mobilier d'une caravane. C'étaient donc probablement celles dont les apôtres s'étaient munis en partant. Le nombre des personnes rassasiées est indiqué ici par Matthieu et Marc. Luc l'avait placé déjà au v. 44, après la réponse des disciples; Jean un peu plus tard (v. 40), au moment où les troupes s'asseyaient. Quel étrange caprice, si ces récits provenaient l'un de l'autre ou de la même source écrite!
La critique qui part de la négation du surnaturel est condamnée à effacer ce fait de l'histoire de Jésus. Ce miracle en effet ne peut s'expliquer par les « forces cachées de la spontanéité, » par le « charme qu'une personne exquise exerce sur des nerfs malades. »
1 V. 16. KXSyrsch omettent auxou;.
Il n'est pas môme possible de faire appel, avec quelques commentateurs, au procédé de la végétation, en en supposant ici l'accélération exceptionnelle; il s'agit de pain, non de froment; de poissons rôtis, non d'êtres vivants. Le fait est miraculeux, ou il n'est pas. M. Renan est revenu à l'ancienne interprétation de Paulus: chacun tira ses petites provisions de son sac; avec de la frugalité on vécut. Keim combine avec cette explication l'interprétation mythique sous ses deux formes: l'imitation de l'A. T. (la manne; Elysée, 2 Rois IV, 42) et l'idée chrétienne de la multiplication de la Parole, l'aliment de l'âme. Avec l'explication de Paulus, il est difficile de concevoir ce qui a pu enthousiasmer le peuple au point de lui faire prendre la résolution de proclamer sur-le-champ Jésus roi ! L'explication mythique rencontre des difficultés particulières. Quatre récits parallèles, originaux cependant et se complétant étonnamment, une foule de détails minutieux, positifs, incompatibles avec la nature nébuleuse du mythe (les 5 pains et les 2 poissons, les 5000 personnes, les rangées de cinquante et les compagnies de cent, les 12 corbeilles); ces détails, conservés dans quatre récits indépendants et pourtant d'accord, — tout cela est ou réel ou inventé a dessein. Mais l'hypothèse de l'invention que Baur applique si libéralement aux miracles rapportés dans le IVe évangile, trouve ici un obstacle insurmontable dans le récit des trois autres évangélistes... Comment sortir de ce réseau de difficultés? Quand la critique aura tout épuisé, elle finira bien par poser les armes devant la sainte simplicité de ce récit.