V. — La guérison de V enfant lunatique: IX, 37-43a
Le récit suivant se rattache immédiatement au précédent dans les trois syn. (Matth. XVII, 14 et suiv. ; Marc IX, 14 et suiv.). Il y avait là un contraste moral qui avait aidé la tradition à retenir le fil chronologique.
V. 37-40 *. La demande. — Le sommeil dont les disciples étaient accablés, ainsi que l'offre de Pierre à Jésus v. 33, nous paraissent prouver que la transfiguration avait eu lieu
1 V. 37. nBLS retranchent ev devant xrj cÇijç, — V. 38. Les Mss. se partagent entre tm$kttyou et tr.ipkz^ov . — V. 39. Ni) quelques Mnn. It. Vg. ajoutent xat priait avant xixt arapaaaet (tiré de Marc).
le soir ou pendant la nuit. Jésus et ses trois compagnons redescendirent la montagne le lendemain matin. Une grande foule les attendait. D'après Marc, l'arrivée de Jésus excita néanmoins une émotion de surprise. On pourrait attribuer cette impression à un dernier reflet de gloire, qui illuminait encore sa personne. Mais il est plus naturel de l'expliquer par la scène violente qui venait de se passer en présence de cette foule, et qui donnait à l'arrivée du Maître un à propos particulier. Matthieu omet tous ces détails et va droit au fait. — Les symptômes de la maladie, crampes, écume, cris, montrent à quel genre de désorganisation physique elle appartenait; c'était une forme de l'épilepsie. Mais le v. 42 et l'entretien suivant, chez Matthieu et Marc, prouvent que, dans la conviction de Jésus, l'altération du système nerveux était ou la cause ou l'effet d'un état mental du genre de ceux dont nous avons déjà vu plusieurs exemples (IV, 33 et suiv.; VIII, 26 et suiv.). D'après Matthieu, les crises avaient un caractère périodique et se rattachaient aux phases lunaires (aeX,nvia»afai). Marc ajoute trois traits au tableau de la maladie : le mutisme (dans l'expression démon muet, il y a confusion de la cause avec l'effet; comp. VIII, 42. 43. 44. 23 des exemples de confusion analogues), le grincement des dents et l'amaigrissement du malade. Ce sont des symptômes ordinaires dans l'épilepsie.
Les disciples s'étaient trouvés impuissants en face d'une maladie aussi enracinée (elle remontait à l'enfance du jeune homme, Marc, v. 22); et la présence d'un certain nombre de scribes (voir Marc), qui n'avaient sans doute épargné les moqueries ni à eux ni à leur Maître, les avait à la fois humiliés et exaspérés. L'attente du peuple était donc à son paroxysme. — Quel contraste, pour Jésus, entre les heures de divine paix qu'il venait de passer dans la communion du
ciel, et le spectacle de la détresse de ce père et des passions diverses qui s'agitaient autour de lui !
V. 41-43a. La réponse. — On a appliqué l'apostrophe sévère de Jésus : Race incrédule et perverse, etc., aux disciples (Meyer); aux scribes (Calvin); au père (Chrysostome, Grotius, Néander, de Wette); au peuple enfin (Olshausen). Le père, dans Marc, confesse en effet son incrédulité; les scribes étaient dominés par cette disposition; le peuple avait été ébranlé par leur influence; les disciples, enfin, — Jésus le leur dit expressément cà la suite de cette scène dans Matthieu, — avaient échoué dans cette guérison par manque de foi. Toutes ces explications peuvent donc se soutenir. Et l'expression : yevea, génération, la race contemporaine, est assez large pour comprendre toutes les personnes présentes. Après avoir joui de la relation avec des êtres célestes, Jésus se retrouve tout à coup au milieu d'un monde où l'incrédulité règne à tous ses degrés. C'est par conséquent le contraste, non entre tel homme et tel autre, mais entre toute cette humanité éloignée de Dieu, au milieu de laquelle il se retrouve, et les habitants du ciel qu'il vient de quitter, qui lui arrache cette exclamation douloureuse. AiecTpa^pivYi, pervertie départ en part, expression empruntée à Deut. XXXII, 5. — La question deux fois répétée : jusqu'à quand. . . ? s'explique également par le contraste avec la scène précédente. Ce n'est pas l'expression de l'impatience. La scène de la transfiguration ne vient-elle pas de prouver que, si Jésus est encore sur la terre, c'est librement? Le terme de supporter implique cette idée. Mais il se sent étranger dans ce milieu d'incrédulité, et il ne peut s'empêcher de soupirer après le moment où son cœur filial et fraternel ne sera plus froissé à chaque instant par des manifestations opposées à ses plus intimes aspirations. La fête de la veille a comme réveillé chez lui le mal du pays.
iipo: jj^à;, auprès de vous, dans Luc et Marc, exprime une relation plus active que pieÔ'GpW, avec vous, dans Matthieu. — L'ordre : Amène ici ton fils, a quelque chose de brusque. Jésus semble vouloir secouer l'impression pénible dont il est obsédé; comp. une forme semblable Jean XI, 34.
Il y a entre les trois récits une sorte de gradation. Matthieu rapporte uniquement la guérison sans faire mention de la crise qui la précède; l'essentiel, pour lui, c'est l'entretien suivant de Jésus avec les disciples. Chez Luc, le récit de la guérison est précédé du tableau de la crise. Marc enfin, à l'occasion de la crise, nous rapporte l'entretien remarquable que Jésus eut avec le père de l'enfant. Cet entretien, qui porte au plus haut degré le caractère de l'authenticité, ne permet d'admettre ni que Marc ait puisé son récit chez l'un des deux autres, ni que les deux autres aient eu son récit ou un récit semblable au sien sous les yeux ; comment Luc, en particulier, eût-il omis volontairement de pareils détails?
Nous n'analyserons pas ici ce dialogue, chez Marc, dans lequel Jésus transforme soudain la question de savoir s'il a la puissance de guérir en celle de savoir si son interlocuteur a celle de croire; après quoi celui-ci, effrayé de la responsabilité que ce tour donné à la question fait peser sur lui, appelle avec angoisse la puissance de Jésus au secours de sa foi, qui ne lui paraît plus qu'incrédulité. Jamais rien de plus exquis et de plus profond n'est sorti de la plume d'un évangéliste. C'est la photographie du cœur humain et paternel. Et ce chef-d'œuvre de Marc, les autres l'auraient eu sous les yeux et mutilé! — Nous retrouvons dans Luc ces deux traits mentionnés aussi dans la résurrection du fils de la veuve de Nain : fils unique (v. 38); et il le rendit a son père (v. 42). « Ils appartiennent à la manière de Luc, <> dit la critique. Mais les détails originaux et caractéristiques dont est rempli notre évangile (comp. le récit précédent), ne devraient-ils pas inspirer un peu plus de confiance en ses récits? — L'entretien qui suivit ce miracle et qu'omet Luc, est l'un des passages où l'incrédulité des apôtres est le plus sévèrement blâmée. Cette omission ne prouve certes pas que l'écrivain sacré
fût animé envers les Douze du sentiment de malveillance que la critique lui impute.
VI. — Les trois derniers traits du ministère de Jésus en Galilée : IX, 43b-50.
1° La seconde annonce de la Passion: v. 43b-45 *. — On peut conclure des deux autres syn. (Matth. XVII, 22. 23; Marc IX, 30-32), plus spécialement de Marc, que ce Fut pendant le retour de Césarée de Philippe à Gapernaùm, que Jésus eut avec ses disciples ce second entretien sur ses souffrances. Luc le met en relation avec l'état d'exaltation où les miracles précédents avaient jeté les esprits autour de Jésus. Le Seigneur veut abattre cette dangereuse effervescence dans le cœur de ses disciples. Et l'on comprend aussi pourquoi Jésus ne mentionne pas cette fois la résurrection (comp. IX, 22). Par le pronom upitç) vous, il oppose les apôtres à la multitude : « Vous qui devez être instruits du véritable état des choses. » L'expression Gscôe de, rà «Ta, littéralement : mettez ceci dans vos oreilles, est trèsénergique. « Si môme vous ne le comprenez pas, imprimezle néanmoins dans votre mémoire ; tenez-vous-le pour dit. » — Les VJyoi, discours, qu'ils doivent ainsi garder, sont ceux dont le résumé suit dans ce môme v. 44, et non, comme le veut Meyer, les discours enthousiastes du peuple auxquels il a été fait allusion, v. 43. Le car, qui suit, ne s'oppose point à ce sens seul naturel : « Souvenez-vous de ces paroles; car, si incroyables qu'elles vous paraissent, elles ne manqueront pas de se réaliser. » — Le terme : être livré entre les mains des hommes, se rapporte au décret de Dieu et non à la trahison de Judas. — Il faut connaître bien peu l'influence que la volonté exerce sur l'activité de la raison, pour trouver une difficulté dans l'inintelligence
1 V. 43. Les Mss. se partagent entre z-oirpzv (T. R.) et sot'.si (alex.).
des disciples, décrite v. 45. La perspective que leur ouvrait Jésus les affectait désagréablement (Matth. v. 23); et ils refusaient en conséquence d'y appliquer sérieusement leur attention, ou même d'interroger Jésus (Marc, v. 32). Rien de plus conforme à l'expérience psychologique, que ce phénomène moral signalé de nouveau par Luc. Le récit suivant en prouvera la réalité. Le iva, afin que, v. 45, ne signifie pas simplement : de sorte que. L'idée de but, renfermée dans cette conjonction, se rapporte à la dispensation providentielle qui permettait cet aveuglement.
2° La question : qui est le plus grand? v. 46-48 l. Ce trait doit aussi, d'après Matthieu et Marc, appartenir à la même époque (Matth. XVIII, 1 et suiv. ; Marc IX, 33 et suiv.). D'après Marc, la contestation sur cette question avait eu lieu en chemin, pendant le retour de Césarée à Capernaiim. « De quoi vous entreteniez-vous en chemin?)) leur demande Jésus après l'arrivée (v. 33). Et c'est alors que, dans une maison qui, d'après Matthieu, est probablement celle de Pierre, se passa la scène suivante. Nous avons plusieurs autres indices d'un grave conflit survenu à cette époque entre les disciples, par exemple cet avertissement conservé par Marc à la fin du discours tenu par Jésus en cette occasion (IX, 50) : « Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix entre vous;» puis l'instruction de Jésus sur la conduite à tenir dans le cas d'offense entre frères, Matth. XVIII, 15 : « Si ton frère vient à pécher contre toi. . . ;» enfin la question de Pierre : « Combien de fois pardonnerai-^ à mon frère? » et la réponse de Jésus, XVIII, 21. 22. Toutes ces paroles appartiennent au moment du retour à Capernaùm, et sont les indices d'une sérieuse altercation
1 V. 47. nBFKLIT plusieurs Mnn. Syr. lisent etôwç au lieu de ifcov. — BGD: TzaiS'.ov au lieu de -aio-0-j. — V. 48. nBCLXZ quelques Mnn. lipidique; £<JTlv au \{eQ de s^Tat.
QUATRIÈME CYCLE.' — C1IAP. IX, fô-48. 545
entre les disciples. D'après le récit très-dramatique de Marc, c'est Jésus lui-même qui prend l'initiative et qui les interroge sur l'objet de la dispute. Honteux, comme des enfants coupables, ils gardent d'abord le silence, puis ils se décident h confesser la question au sujet de laquelle ils s'étaient querellés. Chacun avait fait valoir ses prétentions à la première place, rabaissé celles des autres. Pierre avait été le plus vif et le plus maltraité peut-être. On voit combien l'annonce des souffrances de leur Maître était restée à la surface de leurs pensées. Jésus alors s'assied (Marc, v. 35), et, rassemblant les Douze autour de lui, leur donne l'instruction suivante. Toute cette situation est omise dans Matthieu. Celui-ci, dans sa concision, quant aux faits, place, contre toute vraisemblance inorale, la question : Qui est le plus grand:' dans la bouche des disciples s'adressant à Jésus. Il ne vise qu'à l'enseignement important donné à cette occasion. Quant à Luc, Bleek, pressant les mots sv céfootç, en eux, suppose que, d'après lui, il s'agit uniquement de pensées qui s'étaient élevées dans le cœur des disciples (comp. v. Al Tvjç aap&oç), et non d'une querelle extérieure. Mais le terme etcTftôe, survint, indique un fait positif, comme celui que décrit si bien Marc ;* et l'expression en eux ou parmi eux s'applique au cercle des disciples dans le sein duquel avait eu lieu cette discussion. — Jésus prend un enfant et en fait le sujet de sa démonstration. C'est une loi du ciel, que l'être le plus faible ici-bas se trouve jouir de la plus riche mesure de tendresse et d'assistance célestes (Maltb. XVIII, 10). Conformément à cette loi du ciel, Jésus voue aux enfants un intérêt spécial et fait d'eux ses recommandés particuliers auprès de tous les siens. Celui qui, entrant dans son esprit, les accueille en cette qualité, l'accueille lui-même. 11 reçoit Jésus comme la richesse qui vient combler à son tour* le vide de son existence, si pau- 1" Vol. 35
vre par elle-même, et, en Jésus, Dieu qui, par l'effet du même principe, <àsi Le complément constant de celle de Jésus (Jean VI, 57). Par conséquent, se vouer pour l'amour de Jésus au service des petits et se faire ainsi soi-même le plus petit, c'est être sur le chemin de posséder Dieu le plus parfaitement, de devenir le plus grand.
Le sens de la parole de Jésus est un peu différent dans Matthieu, au moins quant à la première partie de la réponse. Ici, Jésus pose comme mesure de la vraie grandeur, non la tendre sympathie pour les petits, mais le sentiment de sa petitesse propre. L'enfant mis en scène n'est pas présenté aux disciples comme l'objet de leur intérêt, mais comme l'exemple du sentiment qu'ils doivent eux-mêmes revêtir. C'est une invitation à revenir à l'humilité et à la simplicité enfantines plutôt qu'à aimer les petits. Ce n'est qu'au v. 5 que Matthieu passe de cette idée, par une transition naturelle, à celle de la réponse de Jésus dans Luc et Marc. Il est probable que la première partie de la réponse dans Matthieu est empruntée à une autre scène, que nous trouverons plus tard dans Marc (X, 13-16) et Luc (XVIII, 15-17), ainsi que dans Matthieu lui-même (XIX, 13-15); cet évangile combine ici, comme d'ordinaire, en un seul discours des éléments appartenant à des situations diverses. — Meyer pense que dans cette expression : recevoir en mon nom, le en mon nom se rapporte non à la disposition de celui qui reçoit, mais à celle de celui qui est reçu, en tant qu'il se présente comme disciple de Jésus. Mais ces deux notions : se présenter au nom de Jésus (d'une manière consciente ou inconsciente) et être reçu en ce nom, ne peuvent être opposées l'une à l'autre. Dès que l'accueil a lieu, l'une s'unit à l'autre. — La leçon alex. e<m, est, est plus spiritualiste que celle des byz. serrai, sera, dont le sens est eschatologique. Il est difficile de décider entre les deux.
3° Le disciple dissident : v. 49 et 50 K
.Jean ne joue que dans quelques cas très-rares un rôle actif dans l'histoire évangélique. Mais il paraît avoir été, à cette époque, dans un état de surexcitation ; comp. le trait qui suit immédiatement (IX, 54 et suiv.), et un autre un peu plus tard (Matth. XX, 20 et suiv.). Il avait sans doute été l'un des principaux acteurs dans le fait raconté ici par lui-même et qui avait pu facilement se rattacher à la dispute dont il vient d'être question. La liaison est plus simple que ne le juge la critique. L'importance que Jésus venait d'attribuer à sort nom, dans la réponse précédente, fait craindre à Jean d'avoir lésé par précipitation la majesté de ce nom auguste. Une fois en voie de confession, il sent le besoin d'aller jusqu'au bout. Cette relation est indiquée par les termes dbroxpiOëCç (Luc) et dbrexpiGY) (Marc). Ce trait, tel qu'il est placé ici immédiatement après le précédent, nous aide à nous rendre compte de quelques éléments du grand discours Matth. XVI II, qui appartient certainement à cette époque. Ces petits, qu'il faut craindre de scandaliser (v. 6), que le bon berger cherche ta sauver (v. 44-43), et dont pas un, d'après la volonté de Dieu, ne doit périr (v. 44), sont sans doute les commençants en la foi, tels que celui envers lequel les disciples avaient usé d'intolérance. C'est ainsi que bien souvent, en rapprochant les pierres, détachées dispersées dans nos trois récits, on parvient à reconstruire les pans de l'édifice, puis, en y joignant l'évangile de Jean , l'édifice entier.
1 V. 49. nRLXAZ quelques Mnn. lisent sv :w au lieu de m. tw (ev peut-être tiré de Marc). — N* BLZItali(i- : exwXuouev au lieu de ExcoXuaapev. — V. 50. GDFLMZ ajoutent ocotov à \xr\ xçdXoste. — On lit xaO'jfjicov et u-sp u[jlwv dans NcbBCDKLMZII plusieurs Mnn. It. Syr. ; xaQ'upcov et oîCEp tjjjuûv dans M*AXA quelques Mnn. ; et xaOV][jLtov et ut:e4o rjpv dans T. R. , d'après NC,EFGHSU VTA et la plupart des Mnn.
Le l'ail mentionné ici a un intérêt particulier. «On voit, comme le dii Meyer, que même hors de la sphère des disciples permanents de Jésus, il y avait des hommes chez qui sa parole et ses œuvres avaient éveillé une force supérieure et miraculeuse ; ces étincelles, tombées en dehors du cercle des disciples, avaient fait jaillir ci et là des flammes détachées du foyer central. » Fallait-il éteindre ces feux-là? La question était délicate. De tels hommes, qui n'avaient pas vécu dans la société habituelle de Jésus, acquéraient une autorité, et pouvaient en user pour répandre des erreurs. A cette crainte légitime se mêlait sans doute chez les Douze un coupable sentiment de jalousie. Ils cessaient d'avoir le monopole de l'œuvre du Christ. Jésus discerna immédiatement cet alliage dans la conduite qu'ils venaient de tenir. — Dans Luc, comme dans Marc, au lieu de l'aor. ewaXucraiwv , nous l'avons empêché, quelques Mss. lisent l'imparf. moAuq(«n ' « Nous étions là l'empêchant, et en cela croyant bien faire; nous trompions-nous? » Leur opposition n'est qu'une tentative, tant que Jésus ne l'a pas ratifiée. Cette leçon est préférable.
La réponse de Jésus est pleine de largeur et d'élévation. Les forces divines qui émanent de lui, ne sauraient être complètement renfermées dans aucune société visible, fûtce même celle des Douze. Le fait de l'union spirituelle avec Jésus prime celui de la communion sociale avec les autres disciples. Bien loin de traiter un homme qui se réclame de son nom comme un adversaire, il faut plutôt l'envisager, même dans sa position isolée, comme un utile auxiliaire. — Des trois leçons offertes par les Mss. au v. 50, et qui se retrouvent aussi dans Marc (contre vous — pour vous ; contre vous — pour nous; contre nous — pour nous), il me parait qu'il faut préférer la première : « Celui qui n'est pas contre vous, est pour vous. » L'autorité des Mss. alex. qui
lisent de la sorte est confirmée par celle des anciennes versions, Yltala et la Peschito, et de plus par le contexte. La personne de Jésus en effet est hors de cause dans ce conflit — n'est-ce pas en son nom que cet homme agit? — C'est des Douze qu'il s'agit au fond : « Il ne va pas avec nous : » voilà le grief (v. 49). Il en est autrement dans la parole analogue, et en apparence opposée (Luc XI, 23; Matth. XII, 30) : « Celui qui n'est pas avec moi, est contre moi. » La différence entre ces deux déclarations provient de ce que, dans la seconde circonstance, c'est l'honneur personnel de Jésus qui est en cause. Il oppose les expulsions de démons qu'il opère à celles des exorcistes juifs. Ceux-ci paraissent travailler avec lui contre le règne de l'ennemi commun ; mais en réalité ils l'affermissent. Dans l'application que nous pourrions faire aujourd'hui de ces deux maximes, la première s'appliquerait à des frères qui, tout en étant séparés de nous sous le rapport ecclésiastique , combattent avec nous pour la cause de Christ, tandis que la seconde s'applique à des hommes qui, tout en appartenant avec nous à la même société religieuse, sapent les fondements de l'Evangile. Nous devons savoir envisager les premiers comme des alliés, quoique se trouvant dans un camp différent, les autres comme des ennemis, quoique se trouvant dans notre propre camp.
Marc intercale entre les deux parties de cette réponse une parole remarquable, dont le sens est qu'il n'est pas à craindre qu'un homme qui opère de telles œuvres au nom de Jésus, passe tout à coup au nombre de ceux qui le calomnient, c'est-à-dire, de ceux qui l'accusent de chasser les démons par Béelzébul. Après avoir invoqué dans une guérison le nom de Jésus, accuser ainsi Jésus, ce serait s'accuser soi-même.
Nulle part, peut-être, le rapport d'emboîtement, mais d'emboite-
ment inconscient, entre les syn., n'est plus remarquable. Chez Matthieu, les paroles sans le fait (la dispute entre les disciples): chez Luc, le fait avec une courte parole qui s*y rapporte; chez Marc, enfin, le fait avec des détails très-pittoresques et beaucoup plus circonstanciés que chez Luc, et un discours qui rappelle en partie celui de Matthieu, mais qui en diffère par des omissions et des adjonctions également importantes. Ne touche-t-on pas du doigt lindépendance respective de ces trois rédactions de la narration traditionnelle?