IV. — La Transfiguration : IX
Il n'est fait qu'une seule fois allusion à ce fait mystérieux dans tout le N. T. (2 Pierre I), ce qui prouve qu'il ne se lie pas directement à l'œuvre du salut. D'autre part, sa réalité historique ne peut être solidement établie qu'autant que l'on réussira à montrer rationnellement sa place dans le cours de la vie et du développement de Jésus1. — D'après le tableau de la transfiguration tracé dans nos trois syn. (Matth. XVII, 1 et suiv.; Marc IX, 2 et suiv.), nous distinguons trois phases dans cette scène : 1° La glorification personnelle de Jésus (v. 28-29); 2° L'apparition de Moïse et d'Elie, et son entretien avec eux (v. 30-33) ; 3° L'intervention de Dieu lui-même (v. 34-36).
1° V. 28-29 2. La gloire de Jésus. — Les trois récits font ressortir la semaine d'intervalle qui sépara la transfigura-
1 Personne ne nous paraît avoir saisi le sens réel et profond de la transfiguration aussi bien que Lange, dans son admirable Vie de Jésus, ce livre dont les défauts ont malheureusement été beaucoup plus remarqués que les rares beautés. Keim aurait pu apprendre de lui davantage, surtout dans l'étude de ce fait.
8 V. 28. N*BHSyr. Itali(i- omettent xai devant TrapaXapwv. — Les Mss. varient entre Itoawrjv xat laxtopov et Iaxto(3ov xat Icoavvrjv.
tion de la première annonce des souffrances de Jésus, avec cette légère différence, que Matthieu et Marc disent : six jours après, tandis que Luc dit : environ l huit jours après. Il est tout simple dépenser que Luc emploie un 'nombre rond, comme l'indique déjà la restriction foret, environ, tandis que les autres donnent, d'après un document, le chiffre exact. Mais cette explication est trop simple pour la critique. «Luc, dit Holtzmann, prétend être meilleur chronologiste que les autres. » Et voilà la raison pour laquelle il substitue de son chef huit à six, tout en se recorrigeant, par un mouvement de conscience, au moyen du mot enrlron ! Voilà les puérilités auxquelles la critique est poussée par l'hypothèse d'un document commun. Il suffirait des constructions araméennes, qui caractérisent le style de Luc dans ce morceau, et qui sont étrangères aux deux autres syn. (èyevexo y.oà âvé6ft, v. 28; êyeveTo eirav, v. 33), pour démontrer qu'il suit un autre document qu'eux. — Le nomin. *Â(/ipat ôxtw, huit jours, est le sujet d'une phrase elliptique, qui forme parenthèse : « Huit jours environ s'étaient écoulés. » Ce n'est pas sans but que Luc ajoute expressément : après ces discours. Il fait ressortir par là la liaison morale qui rattache cet événement à l'entretien précédent. — On pourrait croire, d'après le récit de Matthieu et de Marc, qu'en conduisant ses disciples sur la montagne, Jésus avait l'intention d'être transfiguré devant eux. Luc nous fait comprendre qu'il voulait simplement prier avec eux. Il est probable, comme le pense Lange, qu'à la suite de l'annonce de ses prochaines souffrances, un profond abattement s'était emparé du cœur des Douze. Ils avaient passé ces six jours, sur lesquels les récits sacrés gardent un complet silence, plongés dans une morne stupeur. Jésus voulait réagir contre cette impression pour le moins aussi dangereuse que l'exaltation enthousiaste qui avait suivi la multi-
plication des pains. Pour cela, il a recours à la prière, et il cherche surtout à raffermir par ce moyen ceux de ses apôtres dont la disposition morale détermine celle de leurs collègues. Sachant bien par expérience quelle influence a sur l'âme le séjour sur la hauteur, combien là elle se recueille et s'élève plus facilement, il les conduit sur la montagne. L'art, to désigne la montagne la plus voisine de l'endroit de la plaine où Jésus se trouvait alors. D'après une tradition dont nous ne recueillons les indices positifs que dès le IVe siècle (Cyrille de Jérusalem, Jérôme), la montagne dont il est ici question aurait été le Tabor, cône élancé, situé à deux lieues au sud-est de Nazareth. Peutêtre l'évangile des Hébreux nous offre-t-il déjà une trace plus ancienne de cette opinion dans cette parole qu'il met dans la bouche de Jésus : « Alors ma mère, le Saint-Esprit, me prit par l'un de mes cheveux et rne porta sur la grande montagne du Tabor. » Mais deux circonstances parlent contre la vérité de cette tradition : 1. Le Tabor est trèséloigné de Césarée de Philippe, où avait eu lieu l'entretien précédent. Sans doute, dans les six jours d'intervalle, Jésus avait bien pu revenir jusques dans la contrée du Tabor. Mais Matthieu et Marc, qui avaient indiqué le voyage dans les contrées septentrionales, n'auraient-ils pas mentionné ce retour? 2. Le sommet du Tabor était, à cette époque, comme l'a démontré Robinson, occupé par une ville fortifiée, ce qui ne convenait guère à la tranquillité que cherchait Jésus Nous croyons donc plus probable qu'il s'agit ici du Herrnon ou mont Panius, dont les sommets neiges, que l'on contemple avec admiration de toutes les contrées septentrionales de la Terre-Sainte, alimentent les sources du Jourdain.
Le raffermissement de la foi chez les trois principaux apôtres, était donc le but de cette excursion alpestre; la 1" Vol. 34
glorification de Jésus fut l'exaucement de la prière et le moyen dont Dieu se servit pour obtenir le résultat désiré. La relation entre la prière de Jésus et sa transfiguration est exprimée, chez Luc, par la prépos. ev, qui indique plus qu'une simple simultanéité (pendant qu'il priait), et qui fait de cette prière la cause de ce fait mystérieux. Un sentiment élevé communique aux regards, et même à la figure de l'homme tout entière, un éclat particulier. Un mouvement de vraie dévotion, un élan d'adoration l'illuminent. Et lorsque à cette disposition de l'àme correspond, de la part de Dieu, une révélation positive, comme dans le cas de Moïse ou d'Etienne, alors il peut arriver que le rayonnement intérieur, pénétrant, par l'intermédiaire de l'âme, son enveloppe elle-même, le corps, produise en lui comme un prélude de sa glorification future. C'est un phénomène de ce genre qui se produit en la personne de Jésus pendant qu'il prie. Luc en décrit l'effet de la manière la plus simple : « Son visage devint autre. » Gomment Holtzmann peutil prétendre que chez lui la vision est « esthétiquement amplifiée? » Cette forme est bien plus simple que celle de Marc : c il fut métamorphosé en leur présence ; » ou que celle de Matthieu, qui à ces mots de Marc ajoute ceux-ci : « et son visage resplendit comme le soleil. » — Ce phénomène lumineux envahit tellement le corps de Jésus, qu'il devient perceptible même à travers ses vêtements. Encore ici l'expression de Luc est très-simple : « son vêtement devint blanc , resplendissant, » et contraste avec les descriptions plus emphatiques de Marc et de Matthieu. — La grandeur des miracles précédents nous a montré que Jésus était alors parvenu au faite de sa puissance. Comme tout était en harmonie dans sa vie, ce moment devait être aussi celui où il atteignait l'apogée de son développement intérieur. Arrivé là, quel était son avenir normal? Il ne pouvait avan-
cer; il ne devait pas reculer. L'existence terrestre devenait donc dès ce moment un cadre trop étroit pour cette personnalité accomplie. Il ne restait que la mort; mais la mort est l'issue du pécheur, ou, comme dit Paul, le salaire du péché (Rom. VI, 23). Pour l'homme sans péché, l'issue de la vie n'est pas le passage somhre du sépulcre ; c'est hien plutôt la voie royale de la glorieuse transformation. Le moment de cette glorification avait-il sonné pour Jésus; et la transfiguration était-elle le commencement du renouvellement céleste? C'est la pensée de Lange; elle rend cet événement en quelque sorte rationnel. Gess l'exprime en ces termes : « Ce fait indique la maturité de .lésus pour l'entrée immédiate dans l'éternité. » Si Jésus lui-même n'eût volontairement suspendu le changement qui était sur le point de s'opérer en lui, ce moment fût devenu celui de son ascension. 2° Y. 30-33. L'apparition de Moïse et d'Elie. — Non seulement on voit parfois le regard du mourant s'illuminer d'un éclat céleste; mais on l'entend s'entretenir avec les êtres chéris qui l'ont précédé dans les demeures célestes. Par la porte qui déjà s'entr'ouvre pour lui , le ciel et la terre communiquent. De même, à la prière de Jésus, le ciel descend, ou la terre s'élève. Les deux domaines se touchent. Keim dit : « Une descente d'esprits célestes sur la terre n'a de garantie ni dans la marche ordinaire des choses, ni clans l'A. et le N. T.» Gess répond avec raison : <( Qui peut prouver que l'apparition des héros de l'ancienne alliance soit en contradiction avec les lois du monde supérieur? 11 vaut mieux confesser notre ignorance de ces lois. » — Moïse et Elie sont là, s' entretenant avec lui. Luc ne les désigne pas d'abord. 11 dit : deux hommes. Cette expression reflète l'impression que durent éprouver les témoins de la scène. Ils s'aperçurent d'ahord de la présence de deux personnages inconnus ; ce ne fut que plus tard qu'ils les con-
mirent par leur nom. Wou, voici, fait ressortir l'imprévu de l'apparition. L'imparf. : ils s'entretenaient, prouve que l'entretien durait déjà depuis un certain temps, quand les disciples s'aperçurent de la présence de ces étrangers. OiTive; est emphatique : lesquels n'étaient rien moins que... Moïse et Elie ont été les deux serviteurs les plus zélés et les plus puissants de Dieu dans l'ancienne alliance. Aussi ont-ils eu tous deux une fin privilégiée : Elie, par son ascension, a été préservé du dépouillement de la mort; il y a eu également quelque chose de mystérieux dans la mort et la disparition de Moïse. Leur apparition sur la montagne est peut-être en relation avec le caractère exceptionnel de la fin de leur vie terrestre. Mais, clemande-t-on, comment les apôtres les ont-ils reconnus? Peut-être Jésus les a-t-il nommés dans le cours de l'entretien ou désignés de telle sorte que l'on ne pouvait s'y tromper. Ou bien, plutôt, les glorifiés ne portent-ils pas sur leur figure l'empreinte de leur individualité, leur nouveau nom (Apoc. III, 17)? Serions-nous longtemps à contempler saint Jean ou saint Paul dans leur gloire céleste, sans leur donner leur nom?
Le but de cette apparition ne nous est expliqué que par Luc : « Ils s'entretenaient, dit-il littéralement, de la sortie que Jésus devait accomplir à Jérusalem. » Gomment certains théologiens se sont-ils imaginé que Moïse et Elie venaient instruire Jésus de ses prochaines souffrances, lui qui, six jours auparavant, en avait instruit les Douze? Ce sont donc bien plutôt les deux envoyés célestes qui sont à l'école de Jésus, comme l'étaient six jours auparavant les apôtres, à moins qu'on ne se les représente s'entretenant avec lui sur le pied de l'égalité. En face de cette croix qui va se dresser, Elie apprend à connaître une gloire supérieure à celle de l'ascension, la gloire de renoncer, par
amour, à l'ascension et d'y préférer une mort douloureuse et ignominieuse ; Moïse comprend qu'il y a une fin plus sublime que celle d'expirer, selon la belle expression que les docteurs juifs appliquent à sa mort, « du baiser de l'Eternel » ; c'est de livrer son âme au feu du courroux divin. Cet entretien sanctionnait en même temps, dans la conscience des disciples, l'événement dont la prévision depuis six jours les faisait reculer d'effroi. Le terme e£oSoç, sortie, employé par Luc, est choisi avec intention ; car il renferme simultanément les deux notions de mort et d'ascension. L'ascension était pour Jésus la voie naturelle, aussi bien que la mort pour nous. Il pouvait remonter avec ses deux interlocuteurs. Mais remonter maintenant, ce serait remonter sans nous. Là-bas, dans la plaine, il voit une humanité courbée sous le poids du péché et de la mort. L'abandonnera-t-il? Il ne peut s'y résoudre. Pour remonter il faut qu'il puisse la ramener avec lui et que, pour cela, il affronte maintenant l'autre issue, celle qu'il ne peut accomplir qu'à Jérusalem. iTXYipoOv, accomplir, désigne non l'achèvement de la vie par la mort (Bleek), mais la consommation de la mort elle-même. Dans une telle mort, il y a une tâche à remplir. L'expression : à Jérusalem, est profondément tragique : à Jérusalem, cette ville qui a le monopole du meurtre des prophètes (XIII, 33). — Ce seul mot de Luc sur le sujet de l'entretien illumine cette scène, et l'on peut apprécier ici le jugement de nos critiques (Meyer, Holtzmann), qui ne voient là qu'une supposition de la tradition postérieure !
C'est encore par Luc que nous pouvons nous faire une idée du véritable état des disciples pendant cette scène. L'imparfait ils s'entretenaient, v. 30, nous a montré que l'entretien durait déjà depuis un certain temps, quand les disciples s'aperçurent de la présence des deux personnages
célestes. Nous devons conclure de là qu'ils s'étaient endormis pendant la prière de Jésus. C'est ce que confirme le ] il us-( (vie-parfait faocv £s£acv]uivoi, ils étaient appesantis, v. M. Ils se trouvaient plongés dans cet état pendant la première partie de l'entretien, et lorsqu'ils recouvrèrent la conscience d'eux-mêmes, ce ne fut qu'au moment où l'entretien touchait à sa fin. Le terme Stotyprjyopstv n'est employé nulle part ailleurs dans le N. T. Dans le grec profane, où il est fort peu usité, il signifie : persévérer à veiller. Me ver veut appliquer ici ce sens : « persévérant à se tenir éveillés malgré l'assoupissement qui les accablait. » Ce sens n'est pas inadmissible ; cependant le %é, mais, qui indique une opposition à cet état de sommeil, conduit plutôt à penser que ce verbe désigne le retour à la conscience du moi, à travers (<W) un état momentané d'assoupissement. On pourrait voir dans le choix de ce terme inusité l'indice d'un état étrange, dont bien des personnes ont fait l'expérience, où l'àme, après s'être assoupie en état de prière, en revenant à elle, ne se retrouve plus dans le milieu terrestre, mais se sent élevée dans une sphère supérieure où elle devient accessible à une impression d'ineffable jouissance.
Le v. 33 nous initie également au vrai sens de la parole de Pierre, mentionnée dans les trois récits. C'était le moment, nous dit Luc, où les deux envoyés célestes se préparaient à se séparer d'avec le Seigneur. Pierre, désireux de les retenir, s'enhardit à prendre la parole. Il s'offre à leur construire un abri, espérant les engager par là à prolonger leur séjour ici-bas; comme si c'était la crainte de passer la nuit à la belle étoile, qui les forçait à se retirer! Cela fait comprendre la remarque de Luc (comp. aussi Marc) : « ne sachant ce qu'il disait. » Cette parole caractéristique s'était stéréotypée dans la tradition, avec cette petite diffé-
rence que, dans Matthieu, Pierre appelle Jésus Seigneur (xupte), dans Marc Maître (pa^fii), dans Luc Chef (smcraTa). Et l'on suppose que nos évangélistes se sont amusés à modifier ainsi le texte commun !
3e V. 34-36 *. La voix divine. — C'est ici le point culminant de cette scène. Comme le dernier soupir du chrétien mourant est recueilli par le Seigneur, qui vient le chercher (Jean XIV, 3; Act. VII, 55. 56), ainsi la présence de Dieu se manifeste en ce moment de la glorification de Jésus. — La nuée n'est pas un nuage ; c'est le voile dont Dieu s'entoure quand il apparaît ici-bas. Nous la trouvons au désert et à l'inauguration du temple ; nous la retrouverons à l'ascension. Matthieu l'appelle une nuée lumineuse; néanmoins il dit, avec les deux autres, qu'elle faisait ombre sur cette scène. C'est que l'éclat du foyer lumineux, qui en formait le centre, perçait à travers l'enveloppe qui projetait sur la scène son ombre mystérieuse. Si on lit èxefoouç, avec le T. R., Jésus, Moïse et Elie furent seuls enveloppés dans la nuée, et la crainte qu'éprouvèrent les disciples provint de l'inquiétude d'être séparés de leur Maître. Mais si on lit aÙTouc, avec les alex., tous les six furent enveloppés un instant par la nuée, et la crainte dont furent saisis les apôtres provint du vif sentiment de la proximité divine. Le premier sens est plus naturel ; car la voix sortant de la nuée ne pouvait guère s'adresser qu'à des personnes qui se trouvaient elles-mêmes en dehors de la nuée.
La forme de la déclaration divine (v. 35) est à peu près la même dans les trois récits. La leçon alex., chez Luc :
1 V. 34. nBL quelques Mnn. : wteaxtatsv au lieu d's-saz'.aasv. — N'BCL quelques Mnn. : uoeXûtiv owtouç au lieu de sxsivouç staeXQeiv, que lit T. R. avec les autres Mjj. et les versions. — V. 35. nBLZ Cop. • o ezàeXêyjjisvo; au lieu de o aya^Tos, que lit T. R. avec 18 Mjj. la plupart des Mnn. Syr. ItaliM-
c'est ici mon élu, est préférable à la leçon reçue : c'est ici mon Fils bien -aimé, qui est tirée soit des deux autres récits, soit de l'allocution divine dans le baptême. Il s'agit ici de l'Elu, absolument parlant, en opposition aux serviteurs, tels que Moïse et Elie, choisis pour une œuvre spéciale. Gomp. XXIII, 35. L'exhortation : écoutez-le, est la reproduction de celle par laquelle Moïse, Deut. XYI1I, 45, engageait Israël à accueillir un jour l'enseignement du Messie. Cette parole finale indique le but de toute cette scène : «Ecoutez-le, quoi qu'il vous dise; suivez sa voie, où qu'il vous conduise. » Qu'on se rappelle les paroles de Pierre : « A Dieu ne plaise! Cela ne t' arrivera point, » dans l'entretien précédent (Matth. XVI, 22), et l'on sentira la vraie portée de cet avertissement divin. — Nous retrouvons ici la réalisation d'une loi qui se produit dans toute la vie de Jésus : c'est que, à chaque acte d'abaissement volontaire de la part du Fils, correspond un acte de glorification dont il devient l'objet de la part du Père. Il descend dans l'eau du Jourdain, se consacrant à mourir; Dieu le salue en l'appelant son Fils bien-aimé. Jean XII, au milieu môme du trouble de son âme, il renouvelle l'engagement de fidélité jusqu'à la mort; la voix du ciel lui répond par la plus magnifique promesse pour son cœur de Fils.
Matthieu mentionne ici le sentiment de crainte que les deux autres ont placé plus haut. — Le mot : Jésus seul, v. 36, est commun aux trois récits. Il exprime avec vivacité l'impression des témoins après la disparition des personnages célestes; voir à II, 15. Renferme-t-il une allusion à cette idée dont on a voulu faire l'àme du récit : La loi et les prophètes passent; Jésus et sa parole seuls demeurent? Cela me paraît douteux. — Le silence gardé au premier moment par les apôtres est motivé, chez Matthieu et Marc, par un ordre positif de Jésus. L'intention du Seigneur était
sans doute de prévenir l'exaltation charnelle que pourrait produire le récit d'une telle scène dans le cœur des autres apôtres et dans l'esprit du peuple. Après la résurrection et l'ascension, le récit de la transfiguration n'avait plus rien de dangereux. Le ressuscité ne saurait être un roi de ce monde. Luc ne parle pas de la défense de Jésus; il n'avait aucune raison de la retrancher s'il l'eût connue. On peut s'expliquer au contraire qu'il ait omis à dessein l'entretien suivant sur la venue d'Elie. Cette idée n'ayant cours que chez les Juifs, Luc pouvait ne pas juger nécessaire de rappeler pour les païens l'entretien auquel elle avait donné lieu. D'ailleurs I, 47 renfermait déjà sommairement ce qu'il y avait à dire sur ce sujet. Toute cette scène, dans chacune de ses phases, a donc conduit au hut que Jésus se proposait, l'affermissement de la foi des siens. Dans la première, la contemplation de sa gloire, dans la seconde, la confirmation de la voie douloureuse dans laquelle il allait entrer et les conduire avec lui, dans la troisième, la sanction divine apposée à toutes ses paroles : c'étaient là de puissants appuis pour la foi des trois apôtres principaux, qui, une fois raffermie, devenait, même sans paroles, l'appui de celle de leurs condisciples plus faibles.
Lei objections contre la réalité de la transfiguration sont : 1. Son caractère magique et son inutilité : Pourquoi, demande Keim, ce signe du ciel à grandes dimensions; comme si Jésus navait pas ■ toujours refusé tout prodige semblable ! — Mais nulle part peut-être le rationalisme sain de l'Evangile ne ressort mieux que dans ce récit: la glorification est le terme aussi normal d'une vie sainte, que la mort celui d'une vie souillée. Le but de la manifestation aux yeux des disciples de ce qui aurait pu leur rester caché, ressort de la relation avec l'entretien précédent sur les souffrances du Messie. — 2. L'impossibilité de la réapparition d'êtres morts depuis longtemps. (Voir à v. 30.) — 3. Une apparition réelle d'Elie serait en contradiction avec l'entretien suivant (dans Matthieu et Marc), où Jésus nie le retour personnel de ce prophète, attendu par les rab-
bins et le peuple. Ainsi raisonnent Bleek et Keini. — Mais ce que Jésus nie. dans l'entretien qui a suivi, ce n'est nullement une apparition passagère, comme celle de la transfiguration, mais un retour d'Elie à l'existence terrestre, pour accomplir un nouveau ministère! C'est là ce qu'avait réalisé Jean-Baptiste (I, 17). — 4. Le silence de Jean, qui aurait compris la gloire de Jésus d'une manière plus spirituelle. — Est-il concevable que cette objection soit élevée par cette même critique qui reproche à Jean le caractère magique des miracles qu'il rapporte, et qui les nie sous ce prétexte? La transfiguration est tout simplement omise par Jean, ainsi que tant d'autres faits (l'élection des Douze, l'institution du baptême et de la sainte Cène, etc.), comme suffisamment connue par les syn, et comme ne rentrant point nécessairement dans le plan de son livre. — 5. « Le caractère artificiel du récit ressort de sa ressemblance avec certains récits de l'A. T. » (Keim). Et ce même Keirn attaquait la réalité de l'apparition de Moïse et d'Elie, par la raison que des apparitions de morts ne sont pas garanties par l'A. T. ! Et comment explique-t-on l'existence de nos trois récits? Paulus réduit le tout à un phénomène naturel. Il imagine un entretien de Jésus avec deux amis inconnus auxquels il avait donné rendez-vous sur la montagne. L'éclat du soleil levant ou couchant sur les neiges du Hermon, puis un soudain coup de tonnerre ont fait le reste. Mais qui sont donc ces amis secrets plus liés avec Jésus que ses apôtres les plus intimes? Cette explication n'aboutit qu'à faire de cette scène une affaire de compérage, et de Jésus un charlatan. Elle est aujourd'hui abandonnée. Weisse , Strauss, Keim ne voient dans la transfiguration qu'une invention d'origine mythique , destinée à figurer la gloire morale de Jésus sous des images empruntées à l'histoire de Moïse et d'Elie. Mais jamais on n'expliquera que l'Eglise ait créé de toutes pièces un pareil tableau avec des lambeaux de récits de l'A. T. Et comment un récit mythique se trouverait-il enfermé entre des déterminations historiques aussi précises que celles dans lesquelles il est encadré dans les trois narrations (six ou huit jours après l'entretien de Césarée. d'un côté; la veille de la guérison de l'enfant lunatique, de l'autre)? Et la défense sévère de Jésus à ses apôtres de publier un fait qui n'a pas eu lieu? Il faut passer ici, comme partout, de la théorie du mythe à celle de l'imposture. Et la parole absurde de Pierre? L'Eglise se serait complu à faire parler ainsi son fondateur! D'autres enfin ont vu,
dans la transfiguration, un simple rêve de saint Pierre. Mais les deux autres apôtres ont-ils fait aussi en même temps le même rêve? Et Jésus aurait-il donné à un rêve de son disciple une importance telle qu'il lui eût sévèrement interdit de le raconter, et cela jusqu'après sa résurrection d'entre les morts! — Tous ces essais infructueux prouvent que la négation du fait a aussi ses difficultés.
De l'innocence à la sainteté et de la sainteté à la gloire : voilà la marche normale de l'existence humaine, sa voie royale. La transfiguration, au point culminant de la vie de Jésus, montre qu'une fois au moins cet idéal s'est réalisé dans l'histoire de l'humanité.
Ce récit est l'un de ceux où nous pouvons le mieux constater l'originalité et la supériorité des sources de Luc. 11 ne l'a certainement tiré ni des deux autres évangélistes, ni d'un document commun à tous trois. On le voit dans ces deux expressions: huit jours après et l'élu de Dieu (v. 28 et 35). Les détails par lesquels Luc précise le but de cetto course et le sujet de l'entretien de Jésus avec Moïse et Elie, ainsi que la peinture qu'il fait de l'état des disciples, sont des traits tellement inimitables et si décisifs pour l'interprétation, qu'il faut que la critique renonce à sa mission de chercher la vérité historique , ou qu'elle se décide à accorder à Luc des sources indépendantes et très-rapprochées du fait.
La transfiguration est, dans nos trois évangiles, le terme et le sceau du ministère galiléen, en même temps que l'ouverture de l'histoire de la Passion.