CHAPITRE IX
Du commerce des graina.
■ Une erreur, nëe d*nne «a|i(ftisîtion îaxiise , a fait croi^ aut K gouvernements que le mouvement naturel du commerce « pourroit faire sortir d'un état une partie même de ce qui « étoit nécessaire à sa consommation intérieure. »
Lit. II , chap. XI, p. 7.
L'erreur que Filangieri relève ici est, par ses conséquences funestes, l'une des plus dangereuses qui aient tourmenté les peuples et égaré les gouvernements; elle est pourtant aussi Tune des plus communes.
Les gouvernements qui ont fait des lois prohibitives sur le commerce des grains en ont fait de deux espèces. Par les unes, ils ont voulu que les productions de Tagriculture ne pussent être exportées ; de là les peines sévères attachées dans plusieurs pays à l'exportation des grains. Par les autres , ils ont voulu que le commerce de cette denrée se fît directement du producteur au consommateur, sans qu'il pût intervenir entre eux une classe, qui achetât les productions du premier pour les revendre au second ; de là les règlements contre les accapareurs.
Le motif des lois de la première espèce a été la crainte qu'une exportation poussée à l'excès n'entraînât la famine.
Le motif des lois de la seconde espèce étoit probablement qu'une classe intermédiaire entre le con-
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sommateirr et le producteur^ derani trouver un hénéfiee dans le coiomercc qu'elle eutrepienoit, ten-» doit à faire hausser \p prix de la denrée, et que oett« classe, pouvait profiter kabîlement de ta difficulté des circonstances, avoit lafa'cuké dangereuse de poi^ 1er cette hausse jusqu'au renchérisseanent le plus désastreux. «
Dans les deux cas, l'imentton dés gouvernenents étoit IcNiable ; mais , dans les deux cas , ils 00 1 pris de mauvais moyens , et dans les deux cas, ils ont man^qné leur but.
La question de l'exportation des grains est aussi délicate qu'impo^rtante. Rien, de plus facile que de tracer un tableau touchant du malheur du pauvre, ^e la dureté du riche, d'un peuple entier mourant 4le faim, pendant que d'avides spéculateurs expor*tent les grains, fruits de ses sueurs et de ses travaux* U y a un petit inconvénient à cette manière de considérer les choses ; c'est que tout ce que l'on dit sur le danger de la libre expcMCtation , qui n'est que l'un dics usages de la propriété, pourroit se dire avec tout autant de force , et non no^ins de fondement , contre la propriété eUe^^mémé. Certes , les non-propriétaires sont, sans tous les rapports, à la merci des propriétaires^ et si Ton veut supposer que ces derniers ont un imérét puissant d^accabler, d'opprimer, d'affamer les antres, les peintures les plus pathétiques^ résulteront abondamment de cette supposition;
Cela est telleanept vrai, que les ennemis de la liberté d'exportation ont toujours été forcés de dire en passant quelques injures aux propriétaires. Linguet
les appeloit des monstres, auxquels il falloit arracher leur proie sans être ému de leurs hurlements; et le plus éclairé, le plus vertueux, le plus respectable. dcjS défenseurs du système prohibitif (i), -a .fini par comparer les propriétaires et ceux qui parloient en leur faveur à des crocodiles.
Je voudrois examiner cette matière sous uti point de vue qui en écartât Coûtes les déclamations , et pour cela partir d^m princijpe qui fût. adopté par tous les intérêts. Or voici ce principe, si je ne me trompe.
Pour que le. blé soit abondant, il faut qu'il y en ait le plus qu'il est possible ; pour qu'il y en ait le plus qu'il est possible, il faut encourager la production. Tout ce qui encourage la production du blé favorise l'abondance ; tout ce qui décourage cette production appelle directement ou . indirectement la famine.
Or, si vous vouliez encourager la production d'une manufacture, que feriez-vous? Diminueriez-voùs le nombre des acheteurs? Non sans doute; vous l'augmenteriez. Le fabricant sûr de son débit multiplicroit ses productions, autant que cette multiplication seroit en son pouvoir. Si, au contraire ^ vous diminuiez le nombre des acheteurs, le fabricant limiteroit ses produits. Il ne voudroit pas qu'ils excédassent la quantité dont il pourroit disposer. Il calculerbit donc avec une exactitude scrupuleuse; et comme il lui seroit beaucoup plus fâcheux d'avoir trop peu d'acheteurs que d'en avoir trop, il réduiroit sa loa-
(i) M. Necker dans son ouvrage sur Id législation des grains.
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nufacture de manière à ce qu'elle pit)duisît plutôt* en«deçà qu'au-delà du nécessaire.
Quel est le pays où Ton fabrique le plus de montres? Celui, je pense, d'où l'on en exporte le plus. Si vous défendiez l'exportation des montres, croyez* vous qu'il en resteroit davantage dans le pays? Non, mais il y en auroit moins de fabriquées (i).
Il en est des grains, quant à la production , comme de toute autre chose. L'erreur des apologistes des prohibitions est d'avoir considéré le grain comme objet de consommation seulement^ non de production. Ils ont dit , moins on en consommera , plus il en restera: raisonnement faux, en ce que le. grain n'est pas une denrée préexistante. Us auroient dû voir que plus la consommation seroit limitée, plus la pro'duction seroit restreinte, et qu'en conséquence celleci ne tarderoit pas à devenir insuffisante pour l'autre.
Car la production des grains diffère en ceci des manufactures ordinaires qu'elle ne dépend pas uniquement du manufacturier ; elle dépend des . saisons. Cependant le producteur, forcé de jiimiter ses prcHluits, ne peut calculer que sur les. années moyennes. En limitaDt sa production au strict nécessaire, il en résulte que, si la récolte trompe ses. calculs , le i
produit de sa culture ainsi limitée est insuffisant L^ grand nombre des agriculteurs sans doute ne liniite pas là production de propos délibéré; mais ceux-là même se découragent par l'idée que leur travail,
{1) Saj^ Traité déconomie politiifue.
go COMMENTAIRE
fàl-il favorisé par la nature, pem ne fost Icor itre utile ; que leur denrëe peut rester sans acketeitss «t leur devenir à charge^ et bien quHls ne forment pas un plan suivi d'après cette considération^ ils en cuU tivent plus négligemment. En y gagnant mmns , ils ont moins de capitaux pour alimenter leur culture, et de fait la production diminue.
En empêchant Fexportation des blës^ vous ne faites donc pas que le superflu du blé nécessaire à Tapprovisionnement d'un pays reste dans ce pays; vous faites que ce superflu ne se produit pas. Or, comme il peut arriver par les intempéries de la nature que ce superflu devienne nécessaire, vous faites que le nécessaire manque.
Défendre d'exporter, c'est défendre de vendre, au nioins au-delà d'une certaine mesure; car, lorsque rintérieur est pourvu, le surplus de la production reste sans acheteurs. Or, défendre de vendre, c'est défendre de produire ; car c'est ôter au producteur le motif qui le fait agir^ Qui croiroit que c'est là le moyen qu'on a choisi^ pour que la production fut toujours abondante?
Je né sautois quitter ce sujet. Les enucaves mises à i'éxpottatiôti s^nt ufte aitieînte portée à la propriété^ tout le monde en convient. Or, n'est-il pas étident que si la propriété est moins respectée, quand il s^àgit da grain que lorsqu'il s agit de toute autre dettfée, 611 àimem mieux avoir en superflu, c'«st«4e dire tîomme objet de vente, toute autre denrée que du grain?
Que si vous permettez et défendez alternative-
SUR l'ouvragé de FILAr^GIERI. gt
ment et â volonté Texportàtion , votre permission ikt portant jâmak que sui la prôdn'dÉibn distante, et porivaiit toujours être révoquée, elle ne devient poiât nii fnottf suffisant pont encourager la j^édnctifôn
Je vais répondre à une objection. Le retïc'hé- Ws$ément des denrééè àt pi^emièré néce^éîté esft ftinéste^ au peuplé^ jjarceque le prix des jou/nées hè hatiâsè pas pro|)rOTtionneHement. L*ex|yortatioft dû blri, dira-t-oh , n'opéréra^t-elle pa§ le ren>ehérissèBleBt de tèitë détiréef? Êrfe èmp-êcherà sans doute qu'elle né tôittbé à Vil prix. Mrfis si, d'un autre côté, l'exportation prohibée empêche que le gràfin né se proffufèè, té rèiichérîsséftïèDft ne séra-t-il pas biéil plus inévitable et plus elCèssif ?
Ci-oîriéîft-voûë pdtîvôit forcer la jprodbctibti dû gtaifï? Je veux bien que vous le tentie^i Vous émpêchètei lé^ propriétaire^ d'éhlevet leurS' terres à la cnlttirë dii blé/Voiicî d^a tiile survëîUailce. Màfis les surveillerez -vous aussi dans leur manière de ttiîiiVét? lèfe bbUjjéréz-votis à fdiné les avàtiées, à dbhnèi' léé ^àèohs, â ëë prdè^rer lès é^gl-aié Mtê^ Skii^s? lé tout pôixt prôdùiW ùrië dttlWè qtii; fei elle ëàt âbafaëaîltè, sferàpour ëtix impoësiblë à véiid*é et é(:lfiiëàsé mêitié à garder. Qààhà le gdilVèthétiléilt VeUt faire Tâîrè iitiè ëèûlé tkéèë d^airtorité, il âè vdlt la^îôï Wddit à tôiit fàll^.
Jé n'àî pks Mt Valoir d'Ëiitft^s îeaièbMélilèiifê ^blh* îàiibiféèxtJoMtion^ pà^cèqù'lb-biit élé *éVélbppës ttlîflé fWë. Si lé bié est (;he^, ôft lie IVxpôf tôk^â ph^; caf,à jH-it é^W, iî vàttdrà rftiééi le Véritfriè ëuMës
lieux que Texporter. On ne Texportera donc que lorsqu'il sera bon quW Tezporte. Vous pouvez supposer une disette universelle, une famine chez vous, une famine chez vos voisins; alors il faudra des lois singulières pour un désastre singulier. Un tremblement de terre qui déplaceroit toutes les propriétés exigeroit un code à part pour un partage nouveau des biens-fonds. On prend des mesures particulières pour la distribution des vivres dans une ville assiégée ; mais faire une législation habituelle pour une calamité qui n^a pas lieu naturellement une fois dans deux siècles , c'est faire de la législation une calamité habituelle.
La nature n'est pas prodigue de ses rigueurs. Si Ton comparoit le nombre des disettes qui ont été le résultat d'années véritablement mauvaises avec celui des disettes occasionées par les règlements, on se réjouiroit du peu de mal qui nous vient de la nature, et l'on frémiroit du mal qui nous vient des hommes. .
J'aurois voulu prendre sur cette question un parti mitoyen.. Il y a un certain mérite de modération qu'il est agréable de s'attribuer, et qui n'est pas. difficile à acquérir, pourvu qu'on ne soit pas de très bonne foi. On se rend témoignage par là, qu'on a bien examiné \e.^ deux cotés des questions; et l'on donne son hésitation pour une découverte : au lieu d'avoir raison cpntre une seule opinion, l'on paroît avoir raison contre toutes les deux. J'aurois donc mieux, aimé trouver pour résultat, de mes recherches qu'on pouvoit laisser aux gouvernements le droit de permettre
SUR L OUVRAGE DE FILANCIERI. gS
OU de prohiber Texportation ; mais en essayant de déterminer les régies d après lesquelles ils devroient agir, j'ai senti que je me replongeois dans le chaos des prohibitions. Comment le gouvernement jugera-t-il, pour chaque province, à une vaste distance, à un grand intervalle, des circonstances qui peuvent changer avant que la connoissance lui en soit parvenue? Gomment réprimera-t-il les fraudes de ses agents? Gomment se garantira-t-il du danger de prendre un embarras du moment pour une disette réelle? une difficulté locale pour un désastre universel? Et les ordonnances durables et générales , fondées sur des difficultés instantanées ou partielles, produisent le mal qu'on veut prévenir(i). Les hommes qui recommandent le plus vivement cette législation versatile ne savent comment s'y prendre, quand ils en viennent aux moyens d'exécution (2). S'il y a des inconvénients à tout, laissez aller les
(i) Od peut voir ces difficultés développées dans toute leur étendue par Tabbé Galliani , dans ses dialog^ues sur le commerce des blés. J*aime à renvoyer le lecteur à cet écrivain, bien qu'il ait écrit d*un ton beaucoup trop léger sur une matière aussi importante ; mais comme il est le premier et l'un des plus redoutables adversaires du système de liberté, ses aveux sur l'inconvénient de rintervention administrative à cet égard doivent avoir un grand poids.
(a) Voyez l'ouvrage de M. Necker sur la législation et le commerce des grains. Il a examiné avec une sagacité remarquable tontes les restrictions , tous les règlements , toutes les mesures qui composent ou peuvent composer une législation des grains ; et quoique son but fut de démontrer que l'action constante du gouvernement étoit nécessaire , il a été forcé de condamner tous les moyens qu'on a essayés.
9^ GOMMENr^^RE
choses ; au moins les soupço^ps du peMjple et les injustices 4e Tautorité ne se joindront pas ai,LX calanpiitës de la nature. Sur ixois fléaux, vous en aui;ez deux de^^oins^ret vous aurez de plus cet avantage que vous accoutumerez les hommes à 41e pas regarder la violation 4^ la propriété comme une ressource (i) : ils en^herc^ieront alors. et en.trouverqi^t d^autres, Si a^ contraire ils aperçoivent celle-là, ils y recourront toujours parcequ'elle est \^ plus cqurte ^t la plus CQmmode.
Si vous justifiez ,par llntérét publie Foi^ligaiCiQ^ ijnposée aux propi:iétaires de vendre en tel lieu, c'est-à-dire de vendre à perte , .puisqu'ils poui:roient vendre mieux ailleurs, vous arriverez à déteiniîp€;r le pri^.de leurs dk^i^ées ; Tun ne sera pas plus iinj^ste q^ie Tautre, et pourra facilement 4ive fepré^nfé comme aussi nécessaire.
Je n admets donc que très pe^ d'exceptiqns à l:entière liberté du commerce des grains comme de tout autre commerce, et ces exceptions sont purement de circonstance.
La première, c'est la situation d'un petit état sans territoire, obligé de maintenir son indépendance contre des voisins puissants. Ce petit ét^t pourrpit étaUir des magasins pour, qu'on ne cberohiâtpas à le subjuguer en l'affamant; et comme l'administration d'un état pareil ressemble à celle d'une famille, les abus de ces magasins seroieat évités en grande partie.
(i) Voyez les lettres de M. Turgot à l'abbé T.err^y.
SUR l'oUVEAGE de FILANGIERI. g5
I^a secondé exception , p'e&t une famiii^ soudaine et^génërale, effet de .qiiel^Uie cause imprévue, natu- Delle au politique; j^en ai d^a parlé ci^dessu^.
iha troisième lest à-la-fois la plus importante, et celle àilaquelle il est le plus difficile de se résigner. Sa nécessité xésttUe des préjugés ;populaires nourris et ooQsaccés par Thabitude enracinée de Terre^ir. Il est certain que dans un pays où le commeroe des grains n^a jamais été libre ^ sa liberté sjibite produit unefcommotion funeste. L^opinion se soulève ;.et par* son action aveugle et violente , elle crée les maux qu-elle craint. Il faut donc , j^en conviens, de grands ménagements pour ramener sur ce point les peu- |des aux principes les plus conformes à la vérité et à la justice. Les secousses sont pernicieuses dans la route du bien comme dans celle du mal; mais Tautodrité, qui ne fait souvent ce bien qu^à regret, ne jmet pas un grand zèle à prévenir ces secousses, et les hommes éclairés, lorsqu'ils parviennent à la dominer par Fascendant des lumières, croient trop souvent rengager davantage dans des mesures précipitées. Us ne sentent pas que c'est lui fournir de spécieux prétextes pour rétrograder. C'est ce qui est arrivé en France vers le milieu du siècle dernier.
Je passe maintenant aux lois qui ont eu pour but d'empêcher qu'une classe intermédiaire de commerçants ne se. plaçât pour le trafic des graips entre le producteur: et le consommateur.
Tous les avantages de la division du travail se trouvent dans l'établissement d'une classe pareille ; elle a plus de capitaux que le producteur; elle a plus
de moyens de former des. magasins. S'occupant exclusivement de cette indus\rie, elle étudie mieux les besoins quelle se charge de satisfaire ; elle dispense le fermier de se livrer à des spéculations qui absorbent son temps, détournent ses fonds, Fentraînent au milieu des villes où il corrompt ^es mœurs, et dissipe ses épargnes, perte quadruple pour l'agriculture. Les soins que cette classe prend doivent lui être payés sans doute; mais ces mêmes soins, pris par le fermier lui-même avec moins d'habileté, puisqu'ils ne forment point son industrie principale, et par conséquent avec plus de frais ^ doivent aussi lui être payés, et cet excédant de dépense retombe sur le consommateur que l'on a cru favoriser. Cette classe intermédiaire qu'on proscrit comme cause de disette et de renchérissement est précisément celle qui met obstacle à ce que le renchérissement ne devienne excessif; elle achète le blé daïis les années trop fécondes ; elle empêche par-là qu'il ne tombe à trop bas prix, qu'on ne le prodigue, qu'on ne le dissipe (i); elle le retire du marché, lorsque sa trop
(i) Un laboureur qui ne peut «vendre son blé à profit cherche à le faire consommer, pour éviter les frais et les déchets qu*il essuieroiten le gardant. On donne d'autant plus de grain aux volailles et aux animaux de toute espèce que le prix en est moindre ; or, c*est autant de perdu pour la subsistance des hommes. Ce n*est pas dans Tannée où se fait ce gaspillage que les consommateurs ont à le regretter ; mais ce grain auroit rempli un vide dans quelques provinces disetteuses, ou dans une année stérile. Il auroit sauvé la vie à des familles entières, et prévenu des chertés excessives, si l'activité d'un commerce libre , en lui présentant un débouché toujours ouvert, eût donné dans le temps aux propriétaires un grand intérêt à le cod-
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grande aMueace ^ occasionant une baissé désastreuse pour le producteur^ décourageroit ce dernier, et lui feroit négliger ou borner imprudemment la production de Tannée suivante. Quand le besoin se fait sentir, jelle remet en vente ce qu'elle avoit amassé. Delà sorte elle vient au secours, tantôt du cultivateur, en jsoutenant à un taux raisonnable la valeur de sa denrée; tantôt du consommateur^ en rétablissant labondance de cette denrée au moment au sa valeur vénale passe de certaines bornes (i)*
Elle produit, en un mot, TefFet qu^on espère de magasins publics formés par Tétat, avec cette différence que des magasins dirigés et surveillés par des particuliers qui n^ont aucune autre affaire^ ne sont point une source d^abus et de dilapidations comme tout ce qui est d'administration publique. Elle fait tout ce bien par intérêt personnel, sans doute; mais c'est que , sous le régime de la liberté , l'intérêt personnel est Tallié le plus éclairé, le plus constant, le plus i^tile de l'intérêt général.
On parle d'accaparements, de ma'chinations, de ligues entre les accapareurs. Mais qui ne voit que la liberté«à elle seule offre le remède à ceâ maux? Ce ' remède, c'est la concurrence. 1} n^ aura plus d'accaparements, si tout le monde à le droit d'accaparer :
server, et à ne pas le prodiguer à des usages auxquels ôn*|ieui employer des grains moins, précieux. (VU* lettre de M. Turgot à Tabbé Terray, p. 6a-63.)
(i) Smith a démontré d'une manière admirable que l'intérêt du marchand qui commerce sur les blés dans l'intérieur, et l'intérêt de la masse du peuple, opposés en apparence, sont précisément le même dans les années de la plus grande cherté. Liv< IV, eh. 5^ COMMENTAIRE. — 3^ partie. ^ O
ceux qui garderoient leurs denrées, pour en tirer un prijt excessif^ seroient victimes de leur calcul , non moins absurde alors que coupable, puisque d^amres rëtàbliroient Tabondance en se contentant d'un gain plus modéré. Les lois ne parent à rien, parcequ'on les élude ; la concurrence pare à tout, parceque intérêt personnel ne peut arrêter la concurrence , quand Tautorité la permet. Mais comme les lois font parler de leurs auteurs, on veut toujours des lois; et comme la concurrence est une chose qui va d'elle-même, et dont personne ne fait honneur au gouvernement, les gouvernements méprisent et méconnoissent les avantages de la concurrence.
S'il y a eu des accaparements , s'il y a eu des monopoles, c'est que le commerce des grains a toujours été frappé de prohibitions , environné de craintes; il n'a pàr-là même jamais été qu'un commerce suspect,presque toujours un commerce clandestin. Dr, en fait de comnierce, tout ce qui est suspect, tout ce qui est clandestin, devient vicieux; tout ce qui est autorisé, tout ce qui est public, redevient honnête. Certes, oh n'a guère lieu de s'étonner de ce qu'une industrie proscrite par l'autorité , flétrie par une opinion erronée et violente, ihebacée dé (Châtiments sévères par des lois injustes, menacée encore de saccagement et de pillage par une populace trompée , n'ait été jusqu'à ce jour qu'un métier fait à la dérobée par des hommes avides et vils, qui , voyant la société armée contre eux, ont fait payer à la société, toutes les fois qu'ils l'ont pu, dans les circonstances critiques, la honte et le péril dont elle les entouroit.
SUR l'ouvrage de FILâNGIERI. 99 On fermoit à toos les négociants attachés à leur sûreté et à leur honneur Faccès d^une industrie natu-^relie et nécessaire. Comment ne seroit41 pas résulté d^une politiqtie aussi mal entendue une prime en faveur des aventuriers et des fripons ?A la première apparence de disette, au premier soupçon de Tauto* rite, 'les magasins étoient forcés, les grains enlevés et vendus au<dessous de leur valeur, la cimfiscation , les amendes, la peine de mcMt(i) prononcée contre les propriétaires. Ne falloit-il pas que les propriétaires se dédommageassent de ces chaînes, en poussam à Texcès tous les profits qu^ils pouvoient arracher par la fraude , au milieu des hostilités perpétuellement exercées contre eux ^11 n^y avoit rien d'assuré dans leurs profits légitimes ; ils dévoient recourir aux gains illégitimes comme indemnités. La société dévoie porter la peine de ses folies et de ses fureurs (2).
Nous avons comhattu longuement peut-être uûe erreur qui paroit aujourd'hui ne pas exbter ; mais les )9rreurs ont une force de résurrection qui est U)u^ jours à craindre : et c'est précisément quand les gou^ vernements se jettent dans un extrême, qu'H est vnur semblable quHis retomberont tôt ou tard da^is Tex^* tréme opposé.
Or, depuis quelque temps. Terreur contraire à celle que nous venons de dévoiler dans les pages précédemes à conquis une grande popularité. Au* tant on vouloit jadis conserver chez soi les grains
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. (i) Arrêt du parlement de Paris- du 1 1 décembre 1626. (3) ^oyes, pour des développements ultérieurs, Smith, liv. iV, ch. 5 ; Morellet, Repcésentation aux magiairats, 1769.
lOO COMMENTAIRE
qu'on produisoit, autant on a.peur maintenant d'être inondé de ceux qui croissent sur le sol étranger.
Une terreur inconcevable a saisi les peuples et les gouvernements ; la grande abondance leur semble un fléau. Par quelle étrange déviation des idées naturelles cette opinion a-t-elle pu s'introduire ? r Nous croyons pouvoir lui assigner deux causes.
Ija première est sérieuse , c'est la surcharge des impôts. Elle fait réellement de l'abondance un fléau pour les cultivateurs; car cette surcharge accroît eu même temps ses frais de culture, et diminue ses profits.
La seconde est ail fond beaucoup moins importante ; et c'est néanmoins celle^uf, contrariant une classe bruyante et puissante , cause toutes les déclamations qui nous étourdissent. L'abondance des denrées nuit au revenu des propriétaires qui ne font pas valoir par eux-mêmes; ils ne voient pas, comme les cultivateurs , dans leurs terres un moyen de subsistance pour leur famille ; l'abondance ne vient point pour eux, comme pour les autres, ajouter quelque superflu au nécessaire, fruit des récoltes ordinaires; la vente de leurs denrées, et non la .consommation, est ce qu'ils considèrent: les frais de production restant les mêmes dans les années d'abondance, et la concurrence causant une baisse dans le prix de vente, il en résulte inévitablement pour eux une perte.
Le remède au premier de ces inconvénients est facile : diminuez les im|)ôts. La cause détruite , les effets disparoîtront.
SUR L'QUVRAOE de PILAINGIERI. lOl
Quant à la seconde, je ne vois pas trop la nécessité d'y remédier.
En effet, quand Tagriculture fournit aii pays, et principalement au cultivateur, une subsistance abondante, elle a rempli son but: peu importe que ce soit' aux dépens^de là richiesse des grands, propriétaires/ En poussant toutes les conséquences à l'extrême, quelle calamité pouvons -nous craindre de la surabondance? L'embarras, la gêne momentanée des propriétaires non-agriculteurs. Ces propriétaires vendront le superflu de leurs terres, et ce changement de possesseurs tournera au profit de l'agrî'culture. Les propriétés, plus divisées, passeront tout entières dans les mains laborieuses des agriculteurs; ceux-ci, travaillant désormais pour leur propriété particulière, tendront nécessairement à Fa^ mélioration de leurs biens, et les terres seront mieuic cultivées.
Observons ici combien de formes bizarres revêt Fégoisme de ceux qui possèdent. L'abondance est un fléau, dit-on, car elle f^rit baisser le prix des subsistances; et Ton veut en même temps mettre des bornes à la population, à cause du défaut de subsistance.
Mais si les subsistances sont surabondantes, il n'y a donc pas assez de bouches pour les consoinmer? Autrement qu'entendez-vous par ce mot de surabondance? Laissez donc la population s'accroître, et laissez aussi tomber lé produit des terres ; la nature se chargera d'établir l'équilibre. Ceux qui veulent vivre de ce produit sans travail vendront les terres