CONCLUSION
Je termine ici ce Commentaire, imparfait sans doute, mais dans lequel j'ai tâché d'établir une idée principale, qui me paroît s'appliquer à tout, et sans laquelle nous ne parviendrons à rien d'utile, ni à rien de durable. Cette idée, c'est que les fonctions du gouvernement sont négatives ; il doit réprimer le mal , et laisser le bien s'opérer de lui-même.
L'instinct assez juste et assez droit de Filangieri l'a conduit quelquefois à ce résultat; mais les préjugés qui existoient encore, et l'appel imprudent adressé par beaucoup de philosophes ses contemporains à une autorité dont ils croyoient parvenir à s'emparer, l'ont fait sans cesse dévier de la bonne route.
Il passe de la sorte à chaque instant d'une vérité à une erreur. Reconnoît->il que les mœurs d'un siècle n'étant celles ni du siècle qui l'a précédé ni de celui qui le suit, le législateur doit céder à ces modifications nécessaires ? aussitôt il veut placer Je législateur en tête de ces modifications, et c'est Lycurgue ou Solon qu'il nous cite. ^
Je découvre bien , à travers le vague de ses expressions, qu'il ne veut, pas plus que moi, métamorphoser les modernes en Athéniens fii sur-tout.
SUR l'ouvrage de filangieri. 379
en Spartiates ; mais il n'en tombe pas moins dans cette erreur grave, de montrer les mœurs des peuples comme des effets de la volonté des législateurs. On diroit à Tentendre que les Lacëdémoniens n'ont repousse les richesses que parceque Lycurgue lesdétestoit; qu^ils n'ont renonce au commerce que parcequ'il l'avoit proscrit ; qu'ils n'ont été guerriers^ que parcequ'il les avoit voués à une oisiveté guerrière. De même, il attribue l'esprit industrieux des^ Athéniens à l'appel fait à l'industrie par leur tégisla* teur, ne réfléchissant pas que lorsque l'industrie est indispensable à l'existence d'un peuple, ou lorsqu'un peuple est parvenu à l'époque industrielle de son état social, il n'y a pas besoin d'appel à son industrie par l'autorité et par les lois. Que l'autorité demeure neutre, que les lois se taisent, le nécessaire se fera de reste; et en fait d'institutions, il n'y a de bon et durable que le nécessaire.
En prenant à la lettre le système de Filangieri , il s'ensuivroit que les gouvernements devroient proportionner les lois à l'esprit des peuples comme des précepteurs proportionnent leurs leçons à l'intelligence de leurs élèves. Les gouvernements ne deman* dent pas mieux, et ils tirent de ce principe deux conséquences également fausses et funestes.
f je plus souvent ils perpétuent des lois absurdes y sous prétexte qu'il faut attendre pour leur amélioration une plus grande maturité dans les peuples ; et comme il est de l'intérêt des gouvernements exerçait le pouvoir de ne jamais reconnoître cette maturité dans ceux sur qui ils l'exercent, et de la retar-
28o COMMENTAIRE
der quaiud ils le peuvent, ils se livrent avec délices à cette politique stationnaire et de temporisation. Voyez la France jusqu'en 1789, à quelques exceptions près, qui prou voient de Tinconséquence plutôt qu un système ;. et c'est ainsi que Tancienne monar* chie a laissé se préparer la révolution. Voyez d'autres empires, dont les ministres ne sont occupés qu'à étouffer dans l'intérieur de l'état, et à poursuivre au -dehors, les moindres germes d'améliorations progressives, et dont les autres marchent de promesses en promesses, et de rétractations en rétractations.
D'autres fois , lancés par une commotion imprévue, ou par des intérêts de circonstances et d'individualité, hors de l'immobilité qui leur plaît si fort en thèse générale, les dépositaires du pouvoir franchissent le but au lieu de l'atteindre. Ils se déclarent^ juges compétents du degré de maturité auquel les peuples sont parvenus, et se trompent, tantôt sur l'époque, en croyant le peuple préparé à des réformes quand il ne l'est pas, tantôt sur le principe, en adoptant comme des réformes ce qui est le contraire.
Voulez-vous un exemple de cette vérité dans un pays despotique? consultez l'histoire de la nation portugaise soùs le ministère du marquis de Pombal.
« Vous verrez, à la mort de Jean V, le Portugal t( plongé dans l'ignorance, et courbé sous le joug du M sacerdoce. Un homme de génie arrive à la tête de i< l'état. Il ne calcule pas que, pour briser ce joug et M pour dissiper cette ignora n ce, il faut avoir un point
SUR l'ouvrage de filangieri. 281
(t d'appui dans la disposition nationale. Il cherche <c ce point d'appui dans Fautorité. En frappant le rote cher, il veut en faire jaillir la source vivifiante. Son «imprudente précipitation révolte contre lui les « hommes les plus dignes de le seconder. L'influence « des prêtres s'accroît de la persécution dont ils sont u victimes ; la noblesse se soulève : le ministre est en i< butte à la haine de toutes les classes. Après vingt «ans d'efforts inutiles, la mort du roi lui ravit son « protecteur. Il échappe à l'échafaud par l'exil ; et la « nation bénit le moment où, délivrée du gouverne- «ment qui prétendoit l'éclairer en dépit d'elle- -même, elle peut se reposer de nouveau dans la « superstition et dans l'apathie (i). »
J'ai puisé un exemple dans un gouvernement.absoin ; je pourrois en prendre un non moins frappant dans une autorité animée d'un esprit de liberté qui, encore aujourd'hui, excuse les fautes qu'elle a commises. Relisez l'histoire de l'assemblée constituante.
<c L'opinion sembloit réclamer depuis long-temps «plusieurs des améliorations que cette assemblée « tenta d'opérer. Trop avide de lui complaire, cette u réunion d'hommes éclairés, mais impatients, crut u ne pouvojlr aller trop loin ni trop vite. L'opinion «s'effaroucha de cet empressement de ses inter- «prêtes; elle recula, parcequ'ils vouloient l'entraî- « ner. Délicate jusqu'au caprice, elle s'irrite quand
(i) De l'Esprit de conquête, 4* édit., pag. 200
282 GOMMBIMTAIBE
«on prend se8 velléités pour des ordres (i). De ce M qu'elle se plaît à blâmer, il ne s^ensuit pas toujours « qu'elle veuille qu on détruise. Souvent, comme les M rois qui seroient fâchés que chaque mot qu'ils proft noncent fût converti en acte par le zélé de leurs ft alentours, elle prétend parler, sans que ses paroles a tirent trop à conséquence, afin de pouvoir parler tt librement, hes décrets* les plus populaires de Pas- « semblée constituante furent quelquefois désapprou* a vés par une portion du peuple ; et parmi les voix «qui s'élevèrent contre ces décrets, il y en avoient «beaucoup sans doute qui les avoient provoqués ttjadis(2). w
Au moment où j'écris, le hasard fait tomber entre mes mains un plaidoyer qui n'est pas sans adresse, contre l'indépendance que je veux qu'on laisse à l'opinion publique, et en faveur de l'action exclusive du pouvoir.
Eln y répondant, j'achèverai d'entourer ma doc^ trine d'évidence.
«Lorsque l'esprit public, dit un écrivain moit deme, est perverti par la vanité, Pégoïsme, et la u manie de l'égalité ; lorsque les opinions dominantes <( repoussent la supériorité indispensable des vertus » et des lumières ; lorsqu'une tourbe d'écoliers re- «jette toutes les institutions politiques et religieuses ;
(i) Qaand Tantorité dit k Topinion, oomme Séide à llakoiiMt, J*ai devancé ton ordre, Topinion lui répond comme Mahomet ï Séide, Il eût fallu l'attendre; et si l'autorité refuse ee4élai, r^pinion se venge.
(3) De l'Esprit de conquête, pag. aoa. .
SUR l'ouvrage de filangieri. 283 « lorsque Fesprit du jour ne demande au législateur « que de consacrer des systèmes d'anarchie, que doit «faire le législateur? En appeler de la nation trom- «pée à la nation redevenue maîtresse de ses sens, « de l'esprit du jour à l'esprit des siècles; et loin dé «flatter les préjugés populaires, les réformer, les «comprimer, les extirper.»
Pour juger le sophiste, reprenons et pesons cha» cune de ses paroles.
V esprit du jour est perverti par la vanité. Il ne Test jamais que lorsque les institutions favorisent la vanité. Sans doute, quand un système repose sur des distinctions que la vanité brigue et que le pouvoir accorde; quand, pour lutter contre le bon sens du siècle qui ne veut plus être vaniteux, et qui repousse ces distinctions, on les accompagne de préférences qui en font des avantages positifs ; quand on force ainsi l'homme dont le caractère seroit supérieur à ces puérilités de se rabaisser à leur niveau ; quand la manifestation de la vanité est devenue une espèce d'hommage envers le pouvoir, un moyen de succès, une route de profit : l'esprit public peut être et surtout il peut parottre perverti par la vanité. Mais la faute en est au travail que le pouvoir fait sur lui pour le pervertir.
Au reste , il est possible que nous ne nous entendions pas sur le sens des mots. Appelleroit^on par hasard vanité le mépris des distinctions dont jusqu'à présent la vanité se montroit avide ? Nous nous en assurerons tout-à* l'heure, et nous verrons alors que la vanité ne réside pas dans ceux
qu^on en accuse, mais dans ceux qui s^en plaignent.
L'esprit public est perverti par fégoïsme. Laissez l'ëgoïsme à lui-même ; les ëgoïsmes prives se combattront entre eux : ils se neutraliseront les uns par les autres. LVgoïsme , comme la vanitë, n^est dangereux que lorsque les institutions Tencouragent. L^esprit public n'est perverti par Fégoïsme que lorsqu'un mauvais gouvernement ameute tous les égoïsmes contre toutes les idées de justice : la nature, qui a donné à Thomme Pamour de lui-même pour sa préservation personnelle, lui a donné aussi la sympathie, la générosité y la pitié, pour qu'il ne s'immolât pas ses semblables. L'égoïsme ne devient funeste que lorsque ce contre-poids est détruit. Il l'est, quand l'autorité appelle l'égoïsme autour de ses bannières, et lui promettant l'impunité pourvu qu'il s'enrôle sous ses étendards, transforme de la sorte un instinct nécessaire en une passion féroce et effrénée.
L'esprit public est perverti par la manie de Héga-' lité. Ce reproche est plus clair que lès précédents; et, comme je Pavois annoncé, nous arrivons à découvrir que ce qu'on veut flétrir sous le nom de vanité et d'égoïsme , c'est Pamour de l'égalité. Maintenant, je le demande, est-ce»à l'amour de l'égalité que la vanité peut être imputée? N'y auroit-il pas plus.de vanité dans la prétention contraire? Vous appelez vains et présomptueux ceux qui veulent être vos égaux ; et vous vous trouvez raisonnables et modestes , vous qui voulez être leurs supérieurs !
Qu'est-ce que l'égalité? c'est la justice distcibutivp. Ce n'est point l'absence de toute différence dans
SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 285 les avantages sociaux. Nul n'a rëclamé, nul ne réclame ce genre d'égalité. C'est l'aptitude à conquérir ces avantages suivant les moyens et les facultés dont on est doué ; et ce seroit là une vanité qui pervertiroit l'esprit public ! Cet esprit public seroit bien plutôt perverti par la manie de l'inégalité, par cette manie qui place une poignée d'hommes dans une position nécessairement hostile, et qui, les condamnant à défendre cette position contre les droits de la masse, fausse les idées de cette minorité toujours^ militante, nuit à ses lumières, empreint ses jugements de partialité.
Aussi -comparez les excès qu'ont produit ces deux manies; je me sers de l'expression consacrée.
La manie de l'égalité cause des bouleversements, j'en conviens. L'homme qui gémit sous un poids énorme ne peut $e relever avec assez d^ scrupule et de délicatesse pour ne jpas déranger le poids qui l'oppresse. Mais voyez le peuple après ces mouvements impétueux : il est étonné de sa victoire, il cherche la justice, il la demande, il y revient dès qu'on la lui montre ; c'est que son intérêt est dans la justice, parceque la justice est la garantie du plus grand nombre, et que sa suspension ne profite qu'à une minorité qui se cr^e à ses dépens des privilèges ou des exemptions.
La manie de l'inégalité entraîne, je l'avoue, beaucoup moins de violence. Mais c'est que jusqu'à présent les vices de nos institutions, l'imperfection de nos lumières, avoient donné à l'inégalité l'avantage de la possession. Or, on fait moins de bruit en main-
tenant ce qui existe qa^en établissant ce qui n^existe pas. Pour maintenir, Fimmobilitë suffit; pour édifier, il faut d'abord détruire. Aussi ce sont les oppri* mes qu'on accuse toujours de tous les désordres: aussi long-temps que les nègres demeurent entassés à fond de cale, le vaisseau négrier et son équipage jouissent d'une paix édifiante; les nègres étouffent, mais Tordre n'est point troublé. Quand les nègres veulent respirer^ le désordre commence, et on leur reproche la manie qui fait qu'ils ne peuvent vivre privés d'air.
U est si vrai que la modération apparente des par* tisans de l'inégalité tient à ce qu'ils ont jusqu'à ce jour été d'ordinaire en possession presque incontestée, que lorsque cette possession s'est trouvée momentanément interrompue, ils se sont précipités avec autant de fureur et avec bien plus de ténacité dans tous les excès et tous les attentats qu'on nomme populaires. Les patriciens de Rome assommant les tribuns étoient de dignes rivaux de Mazanielle et de Wat-Tyler ; et les Des Adrets et les Tavanes de la Saint-Barthélémy, qui n'étoit que l'action du privilège contre l'égalité religieuse , valoient sous tous les rapports les assassins du 2 septembre 1792.
Ce n'est donc point la manie de l'égalité qui pervertit l'esprit public. Mais voyez le système d'inégalité travaillant à se conquérir des partisans, soldant le sophisme, semant la corruption, créant pour chaque transfuge un intérêt privé qui l'isole de l'intérêt général; divisant l'espèce humaine en corps enne^ mis les uns des autres, pour la gouverner; la par«>
SUR l'ouvrage de ftlangieri. 287
quant, pour ainsi parler, en une foule innombrable de corporations investies chacune dun privilégie, cVst-à-dire enrichies d'une spoliation et gratifiées d'une iniquité; excitant les passions viles, développant les passions insolentes, récompensant les ac*tions basses ; c'est dans cette atmosphère que l'esprit public se corrompt, et qu'on voit éclore tout ce qu'il y a d'ignoble dans le cœur de Thomme.
Les opinions dominantes aujourd'hui repoussent la supériorité des vertus et des lumières* Jamais l'opinion n'a repoussé la supériorité des vertus. Dans les temps de l'immoralité la plus révoltante , la vertu est toujours respectée en théorie. Quant à la supériorité des lumières, où sont les lumières? C'est là la question. L'opinion n'est autre chose que l'assentiment donné aux principes qu'on croit vrais ; les lumières ne sont que la connoissance de la vérité. L opinion doit donc se croire eu possession des lumières. Vous v^nez lui dire que vous en êtes les propriétaires uniques: persuadez-la; elle ne repoussera plus votre supériorité. Elle la repousse, parcequ'elle ne la reconnoît pas pour la supériorité des lumières. Trancher la question n'est pas la résoudre ; la trancher vous-même en votre faveur, ce n'est pas du raisonnement, c'est de l'impertinence.
On rejette les institutions politiques et religieuses. Ne diroit-on pas qu'on rejette toutes les institutions politiques et toHtes les institutions religieuses? En gouvernement comme en religion , n'y a*t'il pas des institutions de différentes sortes? Ne peut-on pas rejeter les unes et vouloir les autres? Les partisans
de la suprématie intellectuelle et de Faction exclu^ sive du pouvoir ne rejettent^ils pas aussi les institu* tions qui sont contraires à ce monopole? La question demeure donc toujours la même. Les deux partis ont des institutions qulls rejettent, et des institutions qu^ils adoptent : reste à savoir lequel a raison. Mais accuser les hommes qui veulent le gouvernement de Topinion; accuser cette opinion même de rejeter toutes les institutions politiques et religieuses, c'est avancer précisément Tinverse de la vérité.
Ce qui caractérise les amis du pouvoir, c^pst leur confiance en certaines classes et en certains hommes. Ce sont des droits innés et des lumières privilégiées qu^ils leur attribuent. En conséquence , ils se mettent assez peu en peine des institutions, et ils ne les invoquent tout au plus que comme défense, quand ils craignent que Fautorité concentrée dans quelques mains ne leur soit enlevée. Ceux qui , au contraire, pensent que Topinion doit être obéie, que les gouvernements ne doivent être que ses interprètes, et que leur mission est de marcher avec elle d^améliorations en améliorations, demandent qu'on place derrière chaque amélioration qui s'opère une institution qui la garantisse, en empêchant le pouvoir d'enlever de nouveau à l'espèce humaine ce qu'elle a conquis. Us ne veulent pas à la vérité que ces institutions soient immuables ; ils veulent que l'opinion , grâce à la force progressive de laquelle elles se sont établies, puisse aussi par une progression ultérieure les améliorer encore. Mais en attendant , et précisément parcequ'ils ne reconnoissent point au
mm
SUR l'ouvrage de filangieri. 289 pouvoir la science infuse et la supériorité des lumières^ ils ne s'en fient point à lui, et ils recourent aux institutions pour enregistrer et protéger des progrès faits presque toujours en dépit de ses efforts pour les retarder.
Vopinion pervertie veut substituer à ces institutions des systèmes d'anarchie. Qu'est-ce que l'anarchie? C'est un état de choses durant lequel la société est livrée à l'action irrégulière de forces opposées et ennemies. Or, l'égalité qui soumet toutes les classes, tous les individus d'un état à des lois uniformes , et qui par-là même écarte toute cause permanente de lutte et d'hostilité entre ces individus et entre ces classes, n'est-elle pas bien mieux calculée pour réprimer l'anarchie que rinégalité qui arme des minorités, tantôt les unes contre les autres, tantôt contre la majorité?
Le gouvernement de l'opinion est de tous celui qui met le plus complètement les peuples à labri de l'anarchie. L'opinion n'avançant que par degrés, tout ce que lautorité fait sous son ilafluence est préparé, arrive à propos, trouve des antécédents dans les esprits,' s'enchaîne au passé, se lie à l'avenir, corrige ce qui est vicieux, s'ente sur ce qui est bon. Quand au contraire c'est à lautorité, déclarée indépendante de lopinion et au-dessus d'elle, que vous vous abandonnez, vous êtes à la merci des intérêts privés et des conceptions fortuites. Le système de la suprématie de l'autorité, décidant seule d'après des lumières prétendues, n'est qu'une espèce de consécration de l'anarchie du hasard.
gommeutâire. — 4' partie . T
Le législateur doit en appeler de la nation trompée à la nation redevenue maîtresse de ses sens. Mais le législateur e$t-il un être abstrait, impassible? N^a-t-il pas d'intérêt à s'arroger la plus grande somme de pouvoir que les circonstances placent à sa portée? Toutes les fois que la nation lui disputera quelque parcelle de ce pouvoir , ne dira-t41 pas qu'elle se trompe et qu'elle s'égare? J'ai déjà traité ce sujet (1^" partie, ch. VIII, p. 66). J'ai prouvé que les gouvernements, et par le mot de législateur c'est toujours ici du gou* vernement qu'on parle, j'ai prouvé, dis-je, que les gouvernements avoient plus de chances d'erreur que les individus, et ils en ont plus surtout que les peuples.
L opinion d'un peuple est le résultat de chaque opinion individuelle, séparée des intérêts privés qui la faussent dans chacun , et qui , se rencontrant dans ce centre commun, se combattent et se détruisent mutuellement. Le gouvernement ou le législateur a au contraire en lui-même ces intérêts privés dans toute leur intensité. Rien ne l'en garantit ; rien ne dégage les idées générales qu'il peut avoir conçues de cet alliage funeste. Vous le chargez de déclarer quand la nation se trompe : mais qui vous répond que ce n'est pas lui qui se trompera? Il déclarera la nation trompée, toutes les fois que les lumières de cette nation devanceront les siennes, toutes les fois que cette matr tion ne voudra pas se soumettre à, ses fantaisies et à ses caprices. Albert d'Autriche disoit sûrement que la nation helvétique étoît trompée , qniànd elle ne pliait pas le genou devant le chapeau de Gessler. Le sultan dit probablement aujourd'hui que ks Grecs sont
SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 29I
trompés, parcequ'ils résistent au pal, au viol, et au cordon; et nous avons vu en France, à toutes les époques, des gens qui, lorsque la nation se plaignoit de quelqu'une dé nos innonibrables tyrannies , ont dit qu^elle se trompoit.
Le législateur doit opposer à t esprit du jour tesprit des siècles. Si le législateur oppose à l'esprit du jour Fèsprit dés siècles passés, nous «sommés rejetés dans cette politique stationnai re qui paralyse toutes les facultés de Thommè, repousse toutes les améliorations, éternisé toutes les erreurs; si le législateur oppose à l'esprit du jour l'esprit des siècles futurs, nous sommes exposés à toutes les innovations précipitées, prématurées, fantastiques, dont j'ai peint le danger ati commencement de ce chapitre. Pourquoi donc ne pas vouloir laisser à l'esprit du jour son domaine? L'esprit du jour se compose des opinions du jour, telles qu'elles se sont formées par l'action des circonstances, à l'aide des antécédents; cat elles ne naissent pas spontanément et isolément dans la tête des hommes: l'esprit du jour naît des intérêts du jour, tels que les habitudes, les spéculations, les progrès de l'industrie les ont faits; l'esprit du jour est rexpressîon dés besoins du jour. N'essayez donc ni d'évoquer péniblement Pesprit de la veille, ni d'appefér trop vite et imprudemment celiii du lendemain.
Loin dèfiàiter les préjugés populaires^ le législateur' doit léÈ refermer, l'éscorriprlmer', les extii^per.
Ici , dènx questions se présentent. Le législateur a-t-iî une certitude oii même une probabilité de suc-
ces, quand il veut extirperles opinions dominantes? Et si le succès ëtoit certain , seroit-il de nature à ce que la société dût s'en féliciter ?
C'est par des faits que j'aime à répondre aux assertions dogmatiques. Je vais donc prendi-e dans rhistoire Fexemple le plus mémorable qu'elle nous ait transmis de la lutte de l'autorité contre lopinion ; je le choisis d'autant plus volontiers que , dans ce cas particulier, l'autorité avoit raison à beaucoup d'égards. Je veux parler des mesures révères adoptées par le sénat romain contre l'introduction de la philosophie grecque.
Certes, il y avoit beaucoup de vérités, mais il y avoit aussi de graves erreurs dans la philosophie apportée à Rome par l'ambassade athénienne, dont .Carnéade faisoit partie. D'un côté , les progrès des lumières avoient conduit les philosophes grecs à rejeter des fables absurdes, à s'élever à des notions religieuses plus épurées^ à séparer la morale du polythéisme vulgaire, et à en placer la base et la garantie dans le cœur et rintelligence de l'homme ; d'une autre part, l'abus d'une dialectique subtile avoit, dans les écoles de plusieurs philosophes, ébranlé les principes naturels et incontestables de la justice, soumis tout à l'intérêt, ^et de la sorte flétri le motif de toutes les actions, et dépouillé la verta même de ce qu'elle a de plus noble et de plus pur.
Ainsi le sénat de Rome avoit de justes motifs pour désirer qu'une doctrine mêlée de tant d'alliage ne s'emparât point, sans discernement et sans restriction, de l'esprit de la jeunesse romaine. Que fit-il?
SUR l'outrage de filangieri. 293
Il cominença par confondre le vrai avec le faux, le bien avec le mal: c'ëtoitune première méprise que lautoritë ne pouvoit éviter, puisqu'il n'est ni de sa mission ni en sa puissance de se livrer à l'examen approfondi d'aucune opinion; elle ne peut jamais en saisir que les dehors. Le sénat ayant pris la philosophie en masse, fut beaucoup plus frappé de ses inconvénients que de ses avantages : cela devoit être. Les sophismes de Carnéade, qui, se faisant une gloire du talent méprisable d'attaquer indifféremment les opinions les plus opposées , parloit en public, tantôt pour, tantôt contre la justice, dévoient inspirer contre une science jusqu^alors inconnue des préventions très défavorables. Le sénat proscrivit» donc toute la philosophie grecque.
Ainsi, en premier lieu, il repoussa sur de trompeuses apparences la chose qui, principalement à l'époque où les mœurs se corrompoient, pouvoit seule rappeler les Romains à l'amour de la liberté, de la vérité, et de la vertu. Gaton l'ancien, qui décida la proscription de la philosophie grecque, ne se doutoit pas qu'un siècle après lui, cette même philosophie, mieux approfondie et mieux connue, seroit le seul asile de son petit-fils contre les trahisons de la fortune et la clémence insolente de César.
En second lieu , les mesures de rigueur prises par le sénat contre la philosophie grecque ne faisoient que lui préparer un triomphe, qui, retardé, n'en devint que plus complet. Les députés d'Athènes furent renvoyés précipitamment dans leur patrie. Des édits rigoureux contre toute doctrine étrangère furent
fréquemment renouvelés. Efforts inutiles, Fimpulsion étoit donnée, les moyens de Tautorité ne pouvoient l'arrêter.
Supposons maintenant que Iç sénat de Rome n'eût voulu ni réformer, ni comprimer, ni extirper par la force , et qu'il ne fût intervenu ni pour ni contre la philosophie , que seroit-il arrivé ? Les hommes éclairés de la capitale du monde auroient examiné impartialement la nouvelle doctrine^ ils auroient séparé les vérités qu'elle contenoit d'avec les sophismes qui s'étoient introduits à la faveur de ces vérités. Il n'étoit, certes, pas difficile de prouver que les raisonnements de Carnéade contre la justice n^étoient que de misérables arf]futies; il n'étoit pas difficile de réveiller dans le cœur de la jeunesse romaine tes sentiments indélébiles qui sont dans celui de tous les hommes, et de soulever l'indignation de ces âmes encore neuves contre une théorie qui, consistant tout entière en équivoques et en chicanes , devoit par la plus simple analyse se voib bientôt couverte de ridicule et de mépris.. Mais cette analyse ne pouvoit être l'ouvrage de l'autorité. L'autorité devoit seulement la rendre possible en laissant l'examen libre; car l'examen, lorsqu'il est proscrit, ne s'en fait pas moins, mais.se fait imparfaitement, avec trouble, passion, ressentiment, et violence. On veut suppléer à cet examen par des édits et des soldats. Ces moyens sont commodes et paroissent sûrs ; ils ont l'air de tout réunir, brièveté, facilité, dignité; ils n'ont qu'un seul défaut, celui de ne jamais réussir.
SUR L'OUVR^eE DE FILANGIERI. 296
Les jeunes Romains conservèrent d'autant plu& obstinément dans leur mémoire les discours des sophistes, qu'od leur sembloit avoir injustement ëloi* gné leurs personnes : ils regardèrent la dialectique de Carnéade, moins comme une opinion qu'il falloit examiner que comme un bien quHl falloit défendre, puisqu'on menaçoit de le leur ravir. L'étude de la philosophie grecque ne fut plus une affaire de simple spéculation; mais, ce qui paroît bien plus précieux encore à l'époque de la vie où lame est douée de toutes les forces de résistance, un triomphe sur l'autorité. Les hommes éclairés d'un âge plus mûr, réduits à choisir entre labandon de toute étude philosophique, ou la désobéissance au gou* vernement , furent forcés à ce dernier parti par le goût des lettres, passion qui s'accroît chaque jour, parceque sa jouissance est en elle-même. Les uns suivirent la philosophie dans son exil d'Athènes; d'autres y envoyèrent leurs enfants : et la philosophie, revenue ensuite de son bannissement, eut d'autant plus d'influence qu'elle arrivoit de plus loin, et qu'on l'avoit acquise avec plus de peine.
L'histoire moderne nous fournit un exemple i|ui vient à l'appui des leçons que nous puisons dans l'histoire ancienne. J'emprunte les réflexions d'un écrivain impartial et modéré.
« La métaphysique d'Aristote fut frappée d'anau thème par cette redoutable puissance qui faisoit « plier sous son joug et les passions et les pensées, a et les souverains et les s,ujets. C'est contre la centt dre insensible d'un philosophe mort depuis vingt
M siècles qae le concile de Paris, sous Philippe-Ie- "Bel, dirigea ses foudres, et cette poussière inerte < i< sortit victorieuse du combat. La me'taphysique du u précepteur d'Alexandre fut plus que jamais adop- " te'e dans les écoles; elle devint l'objet d'une vëné- « ration religieuse; elle eut ses apôtres, ses martyrs, uses missionnaires: et les théologiens eux-mêmes » courbèrent les dogmes du christianisme pour les u concilier avec les maximes des péripatéticiens ; tant «l'opinion est irrésistible dans sa marche progres- «sive, tant le pouvoir civil, religieux et politique, « est forcé malgré lui de suivre cette marche : heui< reux, pour sauver les apparences, de sanctionner «ce qu'il vouloit interdire, et de se mettre en tête tt du mouvement qu'il prétendoit d'abord arrêter. »
Abandonnons maintenant cette question. Renon* çons à la victoire que nous croyions avoir remportée. Supposons le succès de l'autorité contre l'opinion probable ou possible : supposons de plus que l'autorité ait raison, que l'opinion ait tort; que la première combatte en effet pour la vérité, que la seconde soit du parti de l'erreur; et voyons, daos cette hypothèse, quelle seroit la^uite du triomphe de la vérité même imposée par le pouvoir.
Le soutien naturel de la vérité, c'est l'évidence. La route naturelle vers la vérité, c'est le raisonnement, la comparaison, l'examen. Persuader à un homme que l'évidence, ou ce qui lui paroît l'évidence, n'est pas le seul motif qui doive le déterAiner dans ses opinions, que le raisonnement n'est pas la seule routé qu'il doive suivre, c'est fausser ^es fa-
SUR l'ouvrage de f^lan^ieri. 297
cultes intellectttelles, cW établir une relation fac» tîce entre Popinion quW lui présente' et Tinstrument avec lequel il doit la juger. Ce nW plus d après la nature intrinsèque de cette opinion quUl prononce,' mais diaprés des considérations étrangères, et' son intelligence est pervertie dès quVUe suit cette direction. Supposez infaillible le pouvoir quiisWroge le droit d^enseiguer la vérité; il n^en emploie pas moins des moyens qui ne sont pas homogènes: il n en dénature pas moins et la vérité qu'il proclame, et Tintelligence à laquelle il ordonne sa propre renonciation.
M. de Montesquieu a dit avec raison (1) qvCun homme condamné à mort par les lois qu^il a consenties est politiquement plus libre que celui qui vit tranquille sous des lois, instituées sans le concours de sa volonté. On peut dire avec la même justesse que ladoption d^une erreur diaprés nous-mêmes, et parcequ'elle nous paroît la vérité, est une opération plus favorable au perfectionnement de notre esprit , que Tadoption d^une vérité sur la parole d^une autorité quelconque (2). Dans le premier cas, nous nous formons à Texamen. Si cet examen , dans telle circonstance particulière, ne nous conduit pas à des résultats heureux, nous sommes toutefois sur la route. En persévérant dans notre investigation scru-
(1) Esprit des lois, liv. XII, chap. la.
(a) CVst dans ce sens que je disois une fois à la tribune : F erreur libre vaut mieux que la vérité imposée. Ceux que celte phrase a fait murmurer ne m'ont pas compris ; j'aurois été étonné qu'ils me comprissent.
puleuse et indépendante, nous arriverons tôt ou tard. Mais dans la seconde supposition, nous ne sommes plus que le jouet de rautorité devant laquelle nous avons courba notre propre jugement. Non seulement dans la suite nous adopterons des erreurs, si Tautorilë qui domine se trompe, ou trouve utile de se tromper; mais nous ne saurons pas même tirer dés vérités que cette autorité nous aura £siit connoître les conséquences qui doivent en résulter. L'abnégation de notre intelligence nous aura rendus des êtres misérablement passifs. Le ressort de notre esprit se trouvera brisé ; ce qui nous restera de force ne ser* vira qu a nous égarer.
Un écrivain , doué d'une pénétration remarqua* ble, observe à ce sujet qu'un miracle opéré pour démontrer une vérité ne produiroit point de conviction réelle dans les spectateurs, mais détérioreroit leur jugement (i) ; car il n'existe entre une vérité et un miracle aucune liaison naturelle. Un miracle. n'est point la démonstration d'une assertion, mais une preuve de force. Requérir par un miracle l'assentiment à une opinion, c'est exiger qu'on accorde à la force ce qu'on ne' doit accorder qu'à l'évidence; c'est renverser l'ordre des idées, et vouloir qu'un effet soit produit par ce qui ne sauroit être sa cause.
Je n'applique ce raisonnement qu'aux idées politiques et morales; mais dans cette sphère il ne sauroit être contesté.
(i) Godwin, PoUtical justice.
SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 299
La .morale ne se compose que de renchainement des causes et des effets. De même, la connoissaBce de la vérité, ne se compose cpie de renchaînement des principes et. de& conséquencea.. Toutes les fois que vous interrompez cet enchaînement , vous détruisez la morale et vous dénaturez la vérité.
Tout ce qui est imposé par Tautorité à Topinion ne peut être utile et devient nuisible ^ la vérité comme Terreur. La vérité n^est pas alors nuisible comme vérité ; elle est nuisible comme n'ayant pas pénétré dans Tesprit humain par la route naturelle.
.On objecte quH^y a une classe dont les opinions ne peuvent être que des préjugés, une classe qui, n'ayant pas le temps de réfléchir, ne peut apprendre que ce quW lui enseigne ; une classe qui doit croire ce qu^on lui affirme, et qui, ne pouvant se livrer à Texamen, n'a nul intérêt à l'indépendance intellecmelle. C'est; dira»t*on, cette classe ignorante dont le gouvernement doit diriger l'opinion, en laissant à la classe éclairée toute liberté.
.Mais un gouvernement qui s'arrogera ce droit exclusif prétendra nécessairement faire respecter son privilège. Il ne voudra pas que des individus, quels qu'ils soient, agissent dans un sens différent du ^en. J'accorde que, dans les premiers moments, il couvre cette volonté de formes tolérantes. Dès lors néanmoins il en résultera quelque entrave : ces entraves iront toujours en croissant. De la préférence pour une opinion à la défaveur pour l'opinion contraire, l'intervalle est impossible à ne pas franchir.
3oa COMMENTAIRE
Ce premier désavantage est la cause d'un second. Les hommes éclaires ne tardent pas à se séparer d^une autorité qui les blesse.. Ceci est dans la nature de lesprit humain, sur-tout lorsquHl est fortifié par la méditation et cultivé par Tétude. L^action de Fautorité, même la mieux intentionnée , a quelque chose* de rude et de grossier, et froisse mille fibres délicates qui souffrent et se révoltent.
11 est donc à craindre que, si Ton attribue au gouvernement le droit de diriger, fût-ce vers la vérité, Popinion des classes ignorantes, en séparant cette ' direction de toute action sur la clAsse éclairée , cette classe qui sentque Topinion est de son domaine, ne se mette en lutte contre le gouvernement. Mille maux alors en résultent. La haine d'une autorité qui intervient dans ce qui n'est pas.de son ressort peut tellement s'accroître, que , lorsqu'elle agit en faveur des lumières, les amis des lumières se* rangent du côté des préjugés. Nous avons, comme je l'ai déjà rappelé, vu ce spectacle bizarre à quelques époques de notre révolution. Un gouvernement fondé sur les principes les plus évidents, et professant les théories les plus saines, mais qui, par la nature des moyens qu'il emploieroit , auroit . aliéné la classe cultivée, deviendroit infailliblement ou le gouvernement le plus avili , ou le gouvernement le plus oppresseur. Souvent même il réuniroit ces deux caractères qui semblent s'exclure.
Rayons donc, pour tout ce qui n a pas rapport à des crimes positifs, les mots àe comprimer , d'extir-
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SUR L OUVRAGE DÉ FILANGIERl. 3oi
per^ et même de diriger, du vocabulaire du pouvoir. Pour la pensée, pour réducation, pour Findustrie , la devise des gouvernements doit être : Laissez faire et laissez passer.