‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 53 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des mystères.

«Ce fat... un effet de la prévention de faire croire... que i . « les mystères renfermoient des vérités religieuses , incon-

anues à la multitude. Cette prévention, combinée avec « les lumières de la civilisation naissante , fit imaginer les • principes théologiques,... fruits des spéculations à.t% «adeptes déjà éclairés et civilisés ; et ces principes... finit « rent en effet par convertir les mystères en une école, en

«un temple, où Ton cnseignoit, où l'on professoit une « religion différente de celle du profane vulgaire. »

Liv. V, cbap. Vï, p. iSg.

Le point de vue sous lequel Filangieri considère les mystères, cette portion importante, si mal connue, si chimériquement expliquée, de presque tous les cultes de Tantiquité, est beaucoup plus juste qu'on ne pouvoit l'attendre d'un écrivain dont le défaut principal étoit de contempler avec un respect superstitieux les doctrines, les institutions, la sagesse en un mot des peuples anciens. Il est surprenant qu ainsi disposé il ne se soit pas prosterné devant les hypothèses qui font des mystères le dépôt d'une religion épurée et sublime, professée dès l'origine du monde, méconnue par les peuples tombés on ne sait comment dans l'ignorance, et conservée dans un sanctuaire, à travers les extravagances des profanes et les révolutions des siècles, par des philosophes possesseurs, on ne devine pas à quel titre, de lumières supérieures et privilégiées.

SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 273

Mais si l'auteur italien s'est rapproché de la vérité à cet égard, il s'en est amplement dédommagé dans le roman qu'il s'est complu à tracer deux pages plus loin, sur la coopération de la législation et du sacerdoce pour employer les mystères à détruire l'ancienne religion, et à la remplacer par une nouvelle.

Dans ce roman se trouvent des impossibilités de tous les genres.

Premièrement, l'alliance entre le pouvoir politique et le sacerdoce pour abolir la religion en vigueur ne peut jamais se réaliser.

£lle ne sauroit se réaliser du côté du pouvoir politique, parcequ'il voit dans cette religion et sa sanction et son instrument, ni du côté du sacerdoce, parcequ'il y trouve la garantie de son influence.

Si les prêtres de l'antiquité faisoient entrer dans leurs mystères des doctrines ou des rites différents de la religion publique, ce n'étoit certes point pour préparer dans l'ombre , et loin des regards indiscrets et curieux, l'abandon de cette dernière; c'étoit au contraire pour avoir un moyen de plus de la maintenir dans son imperfection et sa grossièreté , tout en déposant dans un lieu sur leurs découvertes en fait de science, leurs subtilités métaphysiques, et les raisonnements et les ifaits qui, utiles à conserver comme parties de leur monopole, auroient ébranlé la croyance qui faisoit la base de leur pouvoir. Tous les progrès de l'esprit humain sont des ennemis du sacerdoce ; mais il désarme ces ennemis en les adop* tant, parcequ'il les adopte sous la condition expresse qu'ils ne franchiront pas l'enceinte impénétrable

dans laquelle il les renferme. Aussi les adopte-t-il sans distinction d'origine et de tendance. Il fait coexister tous les systèmes et tous les récits, quelque contradictoires qu^ils soient^ et leurs contradictions rembarrassent peu , parcequHls sont déposés dans le sanctuaire, à côté Tun de lautre, sans se toucher, et par conséquent sans se combattre.

C'est pour cette raison que tous ceux qui ont Youlu découvrir dans les mystères une doctrine unique , et toujours la même , se sont perpétuellement trompés. Ces mystères étoient en quelque sorte une encyclopédie sacerdotale, se ^grossissant toujours de tout ce que les prêtres y inséroient successivement.

Ainsi, quand le sacerdoce grec, toujours sans in* fluence légale, et comprimé par l'autorité politique, trouvoit dans les anciennes traditions de la Grèce des souvenirs qui , en le présentant comme investi de plus de puissance, lui faisoient honneur de la sortie de l'état sauvage et du premier établissement de la civilisation, il introduisoit dans les mystères la commémoration de l'état sauvage, la découverte d'aliments pkis sains et plus agréables que la chair crue, la culture de la terre et de la vigne, et l'adoucissement des moeurs.

Quand par un effet naturel et progressif de la communication des peuples entre eux, des prêtres étrangers, membres de corporations bien plus puissantes que le sacerdoce ne Fétoit en Grèce, appor*toient dans cette contrée des hypothèses cosmogoniques et théogoniques^ le sacerdoce grec CArkhis-

SUR l'ouvrage de filangieri. 275

soit les mystères de ces théogonies et cosmogonies ténébreuses.

Pins tard , lorsque la philosophie, empruntée aussi des barbares par les premiers philosophes grecs, enfantoit des systèmes de théisme, de panthéisme, et même d athéisme, ces systèmes étoient aussi accueillis dans les mystères.

De là un chaos dont la confusion échappoit néanmoins aux initiés, parcequ'on ne leur communiquoit qu'isolément et partiellement ce qui s'adaptoit le mieux à leurs idées antérieures. Les prêtres se montroient ainsi toujours comme ayant devancé rintelligence, et dépositaires de tout ce qu elle avoit conçu de plus sublime et de plus abstrait. En con* fiant comme un secret religieux aux néophytes qu'ils admettoient le résultat de ses méditations et même de ses rêves , ils séparoient ces néophytes du reste de l'espèce humaine; et désormais, loin de les avoir pour ennemis, ils les possédoient comme auxiliaires.

Mais il est évident que ce travail du sacerdoce n'avoit pour but que sa propre autorité ; car, en même temps qu'il suivoit les progrès de la pensée et de la science , pour s'en emparer et les couvrir d'un voile ^ il maintenoit au-dehors, autant que la crédulité individuelle et les institutions qui existoient à côté de lui le rendoient possible, la croyance reçue dans toute son intégrité (1).

* >ii* H'»»^^-m*^i ■!■ Iii |i»lt|i

(i) Je n'ai pu ici qu'indiquer très rapidement, et par-là même très imparfaitêfnent , le point de vue sous lequel les mystères de l'antiquité doivent être étudiés. J'entrerai dans Teitamen des faits , et je rapporterai tes prenves qui me sembleiit appuyer cef te ma-

l'-]6 COMMENTAIRE

Filangieri part donc d^une donaëe fausse, en sup* posant le législateur se coalisant avec le sacerdoce, pour détruire une religion grossière et en établir une plus pure ; mais il ne s^égare pas moins , en prêtant une intention pareille au législateur lui-même.

Durant Fintervalle de temps assez long pendant lequel les mystères ont subsisté, nous ne rencontrons pas un exemple d^une tentative des Tégislateurs pour épurer la religion (i). Elle s'épure d'elle-même; et la législation, comme la société entière, cède à cette action inévitable de la raison qui s'éclaire et de la morale qui devient meilleure. Mais la législation même cède en résistant, et dès qu'elle découvre le terme vers lequel elle est entraînée, sa résistance devient violente et souvent furieuse. Observez les efforts des empereurs pour maintenir le polythéisme, bien que toutes les opinions spéculatives que le christianisme révéla aux hommes fussent enseignées dans les mystères (2).

nière de les concevoir, lorsque, dans mon ouvra {]^e sur la religion, je serai appelé à traiter de la décadence du polythéisme.

(1) On m'objecteroit à tort Julien et les philosophes de Técole d'Alexandrie, qui, étant sur la défensive, expliquoient de leur mieux par des subtilités et des allégories le polythéisme déchu. Le christianisme, apparoissant dans toute sa pureté, contraignoit ses adversaires à cet infructueux et difficile travail. Il fest tout simple qu une religion naissante réduise un culte vieilli à se modifier; mais cette espèce de réforme involontaire et forcée ne ressemble en rien" au projet que Filangieri, dans son utopie, prête au gouvernement et au sacerdoce.

(2) En réfutant Filangieri , je ne prétends pas nier que les mystères naient contribué à la chute de la religion publique en Grèce et à Rome ; mais ce fut contre la Tolonté et du sacerdoce et

SUR l'ouvrage de filangieri. 277

Enfin, lors même, ce que nous avons démontré être chimérique, lors même, disons-nous, que le pouvoir politique et le sacerdoce, abdiquant leur propre intérêt et saisis d^un philantropique enthousiasme, voudroient renoncer aux avantages dWe religion déjà fondée, et qu^ils ont façonnée et assouplie, pour lui substituer des dogmes plus purs, et par-là même plus indociles , au moins dans leur nouveauté, ce n^est pas ainsi qu'une religion triomphe.

Il faut autre chose pour que les hommes croient, que les invitations, soit doucereuses, soit menaçantes, qui viennent de ceux qui les gouvernent. Filangieri retombe ici dans son erreur éternelle. Il pose toujours en fait que Tautorité doit vouloir le bien, et qu'elle peut le faire. Il n'est pas toujours sûr malheureusement qu'elle le veuille ; et lorsqu'elle le veut , c'est en laissant faire, c'est par son inaction, c'est par son respect pour l'indépendance sans laquelle aucune amélioration ne sauroit s'opérer, qu'elle a quelque chance de voir ses vœux satisfaits et ses intentions remplies.

du gouYemement. Le peuple apprit qu'on enseignoit dans les mys-^ tères autre chose que ce qu on lui ordonnoit de croire. Or, dès que le peuple se doute que ses chefs n*ont pas la même croyance quelai, il la repousse comme une absurdité et comme une insulte.

.'278 COMMENTAIBE

Page 1