DU LECTEUR DE SEMAINE
De hebdomadario lectore. — Mensis fratrum edentium lectio déesse non débet; nec fortuite casu, qui arripuerit codicem légère audeat ibi, sed lecturus tota hebdomada, Dominica ingrediatur.
A la table des frères, la lecture ne doit jamais faire défaut. Cette coutume, nous dit Cassien (1), ne vient pas des moines d'Egypte, mais de ceux de Cappadoce (2) ; saint Benoît la trouvait également chez saint Césaire (3). On en reconnaît l'intention : c'était, au milieu même de l'absolue frugalité des religieux, de les distraire encore de leur misérable repas, de tempérer, par une application aux choses de la piété et de l'intelligence, la satisfaction animale de boire et de manger ; tel est le motif qu'invoque saint Basile. Cassien pourtant en signale un autre : « H n'est pas douteux, dit-il, que les Cappadociens ont adopté cet usage, non pas tant pour fournir un aliment spirituel à leur esprit que pour couper court aux causeries superflues et frivoles et surtout aux disputes qui ont coutume de naître dans la plupart des repas ; ils ne voyaient pas d'autre procédé pour les réprimer chez eux. » La tradition monastique a adopté imanimement cette lecture de table. Elle a même entendu souvent à la lettre le pluriel mensis que porte la Règle : la lecture se faisait à la première table, c'est-à-dire au repas de la communauté ; à la seconde table, c'est-àdire au repas des serviteurs ; à la table de l'Abbé et des hôtes, à celle des infirmes, même à celle des moines en voyage.
Quelle était la matière des lectures? « Dans l'Ordre de saint Benoît, dit D. Calmet, on lisait plus communément l'Écriture sainte ; et comme
ri) Inst., IV, xvn.
(2) Cf. S. Basil , Reg. brev., cLxxx.
(3) Sedentes ad mensa7n taceanl, et animum leciioni intendant. Cum autem lectio cessaverit, meditatio sanda de corde non cesset. Si vero aliquid opus fuerit, quae mensae praeest sollicHudinem gerat, et quod est necessarium nuiu magis quant voce petat. Nec solae vohis fauces sumant cibum, sed et aures audiant Dei verbum (Reg. ad virg., xvi). Cf. R*g. ad mon., ix,
chaque partie de l'année a ses livres particuliers de l'Écriture qu'on lit au chœur, on achevait au réfectoire ce qui ne se lisait pas à l'église ; en sorte que, dans le cours de l'année, on lisait toute l'Écriture, tant au chœur qu'au réfectoire. Souvent on continuait au réfectoire la leçon de l'homélie qu'on avait commencée à Matines. On y lisait aussi les actes et les passions des saints et des martyrs... » On lisait encore la Règle, peut-être dès le temps de saint Benoît lui-même : Eanc autem Regulam saepius volumus in congregatione legi, ne qiiis frcUnim de igtwrantia se excuset (chap. LXVI). L'usage actuel est d'ajouter à cette liste certains ouvrages historiques qui se rapportent en quelque manière aux choses de l'Église ou à la vie monastique. Nous pouvons profiter beaucoup de la lecture du réfectoire. Si le réfectoire est un lieu où l'on se restaure, c'est en même temps un lieu d'oraison facile et de travail intellectuel très doux, presque inconscient.
Parlons maintenant du lecteur. Son office est grave : il doit être rempli avec gravité. Ce ne sera pas le premier venu, désigné au hasard, ou même simplement déterminé par son propre choix et poussé par le désir de se faire entendre, qui s'emparera du livre et s'improvisera, pour un repas, lecteur de table : lire au réfectoire est un office régulier, qui commence le dimanche et se poursuit pendant la semaine entière. A la fin du chapitre, dans une dernière phrase qui semble avoir été ajoutée sous la dictée de l'expérience, saint Benoît reviendra sur cette prescription : ce n'est ni la volonté de chacun, ni le hasard et les circonstances, ni l'ordre hiérarchique de la communauté, qui doivent désigner ceux qui lisent ou ceux qui chantent, au réfectoire comme au chœur ; mais l'Abbé choisira ceux qui sont capables de se faire entendre, de se faire comprendre, d'être réellement utiles à leurs frères, de les « édifier ». A l'époque de saint Benoît, savoir lire n'était pas le lot de tous ; et même aujourd'hui, savoir bien lire, publiquement, dans un grand réfectoire, n'est pas non plus chose commune. Les aptitudes sont variées, mais il est difficile de s'improviser lecteur. Ce n'est qu'à la condition d'avoir prévu sa lecture, que l'on pourra honorer ses auditeurs et soi-même. Il faut savoir couper intelligemment les phrases et détailler une période, donnant à ses diverses portions leur valeur propre. Et cela se peut réaliser jusque dans la lecture dite recto tono; à proprement parler, il n'y a pas de lecture recto tono : l'intelligence et l'accentuation modifient à chaque instant, dans une mesure perceptible, la corde sur laquelle se fait la lecture. Il n'est pas nécessaire d'avoir une voix forte, ni même une voix claire, mais il importe de connaître celle que l'on a, le local oii on lit et de composer avec ces conditions. La volonté bien arrêtée de se faire entendre aux deux extrémités de la salle entraîne une adaptation inconsciente de nos moyens au but poursuivi Il faut lire lentement, articuler les syllabes muettes, sans enfler la voix sur les syllabes sonores, et se souvenir qu'il ne s'agit ni d'une lecture
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privée ni d'une conversation. Au milieu du bruit, devant des intelligences fatalement distraites, il est indispensable que la pensée vienne chercher chacun à sa place et sans qu'il ait besoin d'effort pour la saisir.
Qui ingrediens, post Missas et communion em petat ab omnibus pro se orari, ut avertat ab eo Deus spiritum elationis. Et dicatur hic versus in oratorio tertio ab omnibus, ipso tamen incipiente : Domine labia mea aperies, et os meum anmmtiabit laudem tuam; et sic accepta benedictione, ingrediatur ad legendum.
Pour cet office, comme pour celui des serviteurs de la cuisine, c'est une bénédiction qui donne l'investiture. La bénédiction du lecteur se prenait après la Messe et la communion du dimanche. Le frère sollicitait la prière de tous, soit au moyen d'une formule, soit en se prosternant ou en s'inclinant au milieu du chœur. Il disait trois fois le verset Domine (Ps. L, 17), et toute la communauté le répétait après lui. Puis l'Abbé donnait la bénédiction, probablement en chantant une collecte, et sic accepta benedictione, ingrediatur ad legendum. Nous avons conservé toute cette liturgie (1), et dans la collecte nous demandons à Dieu qu'il écarte du lecteur « l'esprit d'élèvement et d'ignorance (2) ». N. B. Père ne signale explicitement que le danger d'orgueil : encore une fois, de son temps, une élite seule était capable de bien lire le latin, sans rien de grossier ni de trop barbaie. Cette précaution surnaturelle contre la vanité est d'ailleurs toujours de saison : le lecteur occupe une situation élevée ; il parle seul au mOieu du silence de tous ; il est tenté de trouver qu'il produit grand effet ; il est exposé à regarder autour de lui pour s'assurer de l'admiration publique.
Summumque fiât silentium ad mensam, ut nullius mussitatio vel vox, nisi solius legentis, ibi audiatur. Quae vero necessaria sunt comedentibus et bibentibus, sibi sic invicem ministrent fratres, ut nullus
(1) Et noas avons adopté aussi la coutume, très ancienne, de demander la bénédiction avant la, lecture qui accompagne chaque repas. Cf. Udalr., ConsueL Clun., L II, c. XXXIV.
(2) La formule que nous employons ressemble beaucoup à celle qu'indiquait déjà Smaragde : Averte, quaesumus. Domine, ab hoc faniulo iuo spiritum elationis^ ut hitmiliter legens, sensum et inielledum capiat îeciioniSi
imUgeat petere aliquid. Si quid tamen opus fuerit, sonitu cujuscumque signi potius petatur quam voce. Nec praesumat ibi aliquis de ipsa lectione, aut aliunde quidquam requirere, ne detur occasio maligno, nisi forte prior voluerit pro aedificatione aliquid breviter dicere.
Un silence complet et profond doit régner à table : c'est la loi rigoureuse qui, de tout temps et partout, a été en vigueur chez les moines (1). Qu'on n'entende au réfectoire ni chuchotements, ni d'autre parole que celle du lecteur. Les échanges d'idées sont interdits, même à voix basse et dans l'oreille du voisin. Il serait de très mauvais goût de dépouiller son courrier pendant la lecture, ou de lire, à part soi, un ouvrage qui intéresse davantage. Il faut renoncer aussi aux applications et allusions moqueuses, narquoises, qui se feraient par des gestes, par des sourires, par des regards persévérants ; sans doute il n'y a pas lieu d'être au réfectoire comme figé, non plus d'ailleurs qu'à l'oratoire : mais ces petites manifestations, alors même qu'elles ne blesseraient personne, Bont rarement séantes.
La charité fraternelle elle-même n'offre pas de prétexte pour rompre le silence. Cassien nous dit que, chez saint Pacôme, « chaque religieux tenait son capuchon baissé sur ses yeux, de façon à n'apercevoir que la table et les aliments placés devant lui et de telle sorte que personne ne pût se rendre compte de la manière dont mangeait le voisin ni de la quantité de sa portion ». Saint Benoît conçoit les choses d'une manière plus aimable et plus courtoise : les frères, dit-il, se serviront réciproquement tout ce qui est nécessaire à des gens qui prennent leur repas ; de la sorte, personne n'aura rien à demander et la loi du silence sera sauve, comme celle de la charité. Nul ne doit être tellement absorbé dans son propre souci, qu'il ne soit capable d'apercevoir ce dont manquent ses frères. Il y a d'ailleurs, chez saint Benoît, les hebdomadiers et les serviteurs de la cuisine, qui vont et viennent et qui sont attentifs, tout le long du repas. S'il est besoin de demander quelque chose au voisin ou aux servants, cela se fera par un signe, par un son conventionnel, plutôt que par des paroles : Sonitu cujuscumque signi potius petatur quam voce. Plusieurs anciennes Règles s'expriment dans les mêmes termes.
(1) Voiries textes législatifs compilés par D. Martène dans son Commentaire. — Est autem eis et in capiendo cibo summum sikntium (Rufin., Hist. monach., c. m. Rosweyde, p. 458). Tantum silentium ab omnibus eichibelur, ut, cum in unum tanta numerositas fratrum refedionis obtentu consederit, nullus ne muttire quidem audeat praeter eum, qui suae dftcaniae praeest, qui tamen si quid mensae superinferri vel auferri necessarium esse perviderit, sonitu potius quam voce significat (Cass., Inst., IV, xvii). — Cf. S. Pach., Reg., XXXIII. — S. Caesar., Reg. ad virg., xvi.