‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 103 sur 171 · DU LECTEUR DE SEMAINE · texte numérisé non relu

DU LECTEUR DE SEMAINE

Évidemment il s'agissait d'un signe discret, car le fracas matériel eût été aussi préjudiciable au recueillement et à la lecture que le bruit des paroles. Mais les moeurs monastiques d'aujourd'hui ont supprimé tout signal tant soit peu bruyant ; c'est dans les cafés seulement qu'on appelle le garçon en frappant sur son verre ou sur la table.

Le silence du réfectoire pourrait être violé non seulement par la dissipation et par des paroles échangées à propos du service, mais encore, selon saint Benoît, par des questions posées sur la lecture ou sur quelque autre sujet. Actuellement, nul n'aurait l'idée d'interroger à ce moment le supérieur; mais nous pouvons être tentés d'engager un petit colloque avec le voisin. La Règle n'y consent pas, ne delur occasio, afin de supprimer toute occasion de légèreté, de dispute, d'orgueil. Le mot maligno n'appartient pas au texte original ; c'est une glose ajoutée par analogie avec deux autres passages de la Règle (chap. XLIII et LIV). Les heures où nous accordons à notre corps ce qu'il réclame pour vivre sont des heures périlleuses, de même que celles qui suivent immédiatement le repas : il convient alors de se garantir contre les escarmouches du diable ; c'est un des motifs pour lesquels nous sanctifions les repas par la prière, par la lecture, par le silence. N. B. Père permet au supérieur seul (prior) de dire quelques paroles « pour l'édification », mais brièvement et sans qu'il s'y croie obligé (1).

Frater autem hebdomadarius accipiat mixtum priusquam incipiat légère, propter communionem sanctam, et ne forte grave sit ei jejunium sustinere : postea autem cum coquinae hebdomadariis et servitoribus reficiat.

Ces dernières dispositions sont relatives aux repas du lecteur semainier. D'abord, avant de commencer sa lecture (2), il recevra le « mixte ». Le mot mixtum désigne, chez les anciens, soit un vin mélangé de substances qui en relèvent le goût et la force, soit surtout un vin coupé d'eau, et il s'oppose alors à merum; il signifie parfois simplement du vin ou un breuvage quelconque, comme miscere signifie verser à boire. H est possible que pour saint Benoît le « mixte » accordé au lecteur ne soit qu'un

(1) Nec alicujus audiatur sertno, nisi divinus, qui ex pagina proferatur, et ejus gui praeest Patris {Reg. I SS. Patrum, viii). Ad mensam spedaliter nullus loquatur, nid qui praeest, yel qui interrogatus fuerit (S. Macar., Reg., xviii).

(2) Peut-être immédiatement avant et non pas ante unam horam comme les semainiers de la cuisine : ces derniers avaient besoin d'être fortifiés pour la préparation immédiate du repas, la plus pénible.

coup de vin mélangé d'eau (1) ; mais il est sûr que, peu après N. B. Père, beaucoup l'assimilaient pratiquement au petit supplément concédé aux semainiers de la cuisine, singuLos biieres et panem : le « mixte » devient alors la petite coupe de vin dans lequel on trempe quelques morceaux de pain.

N. B. Père assigne deux motifs à cette coutume : ils ne valent l'un et l'autre que s'il s'agit de la lecture qui accompagne le premier et souvent l'unique repas de la journée ; et le premier motif : propter communionem sandam, ne vaut que pour les dimanches et fêtes solennelles, pour les jours où tous les moines faisaient la sainte communion. Le « mixte » joue certainement ici le rôle de l'ablution. Dans les premiers siècles de l'Église (comme maintenant encore, en certaines fonctions liturgiques : ordination, profession, etc.), on donnait aux communiants une gorgée de vin non consacré (quelquefois avec un peu de pain), afin d'entraîner les saintes espèces et de prévenir tout accident. Chez saint Benoît, le repas suivait probablement de très près la Messe (2). Et U se peut que les choses se soient passées au Mont-Cassin comme chez le Mattre, où le dîner commençait par la distribution d'un vin bénit dans lequel on trempait quelques bouchées de pain ; le Maître prescrit que le lecteur prenne, lui aussi, ce breuvage, et il en donne la raison : Et cum primum mensae Ahhas cum omnibus acceperit merum, et ipse (ledor) similiter suum merum pr opter sputum Sacramenti accipiat, et sic incipiat légère (3). Les dimanches et fêtes, selon saint Benoît, les serviteurs de la cuisine prenaient de même leur petite réfection après la Messe et, ces jours-là, en compagnie du lecteur. Quand il n'y avait pas communion, le « mixte » avait du moins l'avantage de tromper un peu la faim, et il permettait d*attendre sans trop de fatigue le repas que prenaient en même temps lecteur, hebdomadiers et serviteurs de la cuisine. N. B. Père ne nous dit pas si le lecteur recevait aussi le « mixte » avant le souper.

Fratres autem non per ordinem legant aut cantent, sed qui aedificent audientes.

L'explication de cette courte phrase se rattache à la recommandation par laquelle débute le chapitre.

(1) Cf. Explication ascétique et historique de la Règle de saint Benoît, chap. xxxviii.

(2) Cf. Paul Diacre, Comment m c. xxxv, p. 333-334.

(3) Reg. Magistri, xxrv; cf. ibid., xxvii. Lire le commentaire de Calmet sur notre texte, et surtout, dans les Ouvrages posthumes de Mabillon (t. II, p. 272-320), le Traité o« Von réfute la nouvelle explication que quelques auteurs donnent aux mois de Messe et de Communion qui se trouvent dam la Règle de saint Benoît, et Y Addition au précédent traité.

CHAPITEE XXXIX

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