CHAPITRE LXII
N'oublions pas que toute cette partie de la sainte Règle a pour dessein de décrire le recrutement du monastère, sa composition, son bon ordre intérieur et l'organisation hiérarchique destinée à y maintenir la paix. Et rapprochons le commentaire de ce chapitre de celui du LX^
Saint Épiphane, énumérant les degrés de la hiérarchie chrétienne, réserve ceux d'en bas aux fidèles engagés dans le mariage ; vient ensuite la viduité consacrée à Dieu ; puis la vie monastique et la virginité ; enfin, comme couronnement et comme source de toute sainteté, le sacerdoce, qui se recrute parmi les vierges, parmi les moines ou les continents (1). Pour l'auteur de la Hiérarchie ecdésiastique, les moines sont les chrétiens parfaits ; ils ont par conséquent leur place au sommet de la portion passive de la hiérarchie, celle qui comprend les âmes purifiées, illuminées et achevées ; mais ils sont très distincts de la portion active, laquelle comprend ceux qui purifient, les diacres ; ceux qui illuminent, les prêtres ; ceux qui achèvent et parfont, les évêques. Il n'y a d'ailleurs, nous le remarquions au chapitre LX, aucune incompatibilité entre le sacerdoce et la profession monastique; bien au contraire, dit saint Denys, car « les moines doivent former leur vie sur celle des prêtres, avec lesquels ils ont plusieurs points d'affinité, et dont ils sont plus proches que les initiés des autres rangs (2) ». Et ceux-là sont plus aptes aux fonctions sacerdotales qui y sont préparés par une vie plus sainte. Aussi l'Église confiait-elle souvent à des moines, dès l'antiquité, certaines œuvres pasxorale» et même l'administration des diocèses. Saint Athanase consacre évêques des solitaires égyptiens; saint Martin, saint Augustin, saint Eusèbe de Verceil et d'autres, qui sont moines, recrutent leur clergé parmi les moines ou élèvent leurs clercs à la vie monastique ; le pape saint Sirice, dans sa lettre à Himérius de Tarragone (385) (3), exprime son désir que des moines exemplaires reçoivent les Ordres sacrés ; saint Augustin de Cantorbéry et ses frères évangélisent l'Angleterrew Nous
(1) Adv. Haereses, 1. III, t. II : Expositio fidei, xxi. P, G., XLIL 8:4^25»
(2) De Eierarch. eccles., c. vi.
(3) Cap. xiii. P. L, XIII, 1144.
n'avons à parler présentement que des moines ordonnés en vue des intérêts spirituels de la communauté (1).
Les ascètes des premiers temps assistaient aux offices dans les églises de leur région. Les anachorètes se considéraient le plus souvent comme dispensés, et nous savons comment N. B. Père, dans sa solitude de Subiaco, apprit que « c'était Pâque ». Faire venir au monastère un prêtre séculier pour célébrer les saints mystères et administrer les sacrements fut encore un procédé usité dans quelques familles religieuses, chez saint Pacôme en particulier. Mais il était plus simple de se suffire et de constituer un clergé monacal : tel est l'usage qui prévalut de bonne heure, en Orient comme en Occident. Chaque monastère avait donc ses clercs, très peu nombreux, nous l'avons dit au chapitre LX; parfois un seul prêtre suffisait, d'autant que la Messe n'était pas célébrée tous les jours. Selon Pallade, dans le monastère de l'Abbé Isidore qui renfermait un millier de frères, le portier et deux autres religieux étaient prêtres (2). L'Abbé lui-même n'avait pas toujours cette dignité, et l'on conjecture que N. B. Père reçut seulement le diaconat (3). Au neuvième siècle, la discipline réclamera que l'Abbé soit prêtre (concile romain de 826) (4) : rien de plus normal, alors surtout que beaucoup de simples religieux étaient honorés du sacerdoce. Dans la liste des moines de Saint- Denys, vers 838, on compte, sur 123 religieux, un évêque, 33 prêtres, 17 diacres, 24 sous-diacres, 7 acolytes (5).
Pour assister les prêtres dans leurs fonctions, on leur donnait des diacres, et saint Benoît prévoit l'ordination « d'un prêtre ou d'un diacre ». Pourquoi ne dit-il rien des clercs inférieurs? Peut-être parce que de simples moines pouvaient aisément remplir les fonctions liturgiques réservées à ces ministres dans les églises des séculiers. Et même, des historiens comme Thomassin et Mabillon (6) pensent que la profession monastique équivalait souvent alors au sous-diaconat et qu'elle en tenait lieu. Mais si réellement un tel usage exista quelque temps, il ne fut ni universel ni durable ; il est rapporté, par exemple, dans la Vie de saint Wandrille, que saint Ouen lui conféra le sous-diaconat (7). Saint Aurélien avait dit dans sa Règle ad monachos (8) : Nuïlus honorem presiyterii aut diaconatus aecipiai, praeter Ahhatem si voluerit ordinari presbyterum, et unum diaconem, et suhdiaconem, quos ipse voliterit, et quando voluerit, ordinandi
(1) Cf., avec les Commentaires, Heften, 1. III, tract, vu.
(2) Hist. Laus., c. lxxi (Vitae Patrum, VIII. Rosweyde, p. 759).
(3) Lire la copieuse dissertation de H^ften, Prolegom., xviii, p. 33-35. — D, L'Huit- LiER, le Patriarche S. Benoît, p. 267-270.
(4) Can. XXVII. Mansi, ad ann. 853, t. XIV, col. 1007.
(5) Luc d'AcHERY, Spicileg., t. IV, p. 229.
(6) Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de VEglise, P. II, 1. I, chap. LXZXV. T. II, col. 647. — Mabillon, Annales 0. S. B., 1. X, xx. T. I, p. 252.
(7) Mabillon, Acla SS. 0. S. B., Saec. II, p. 507.
(8) Cap, XLVi.
haheat poiestatem. Quant à l'épiscopat, saint Benoît n'a jamais songé à y élever ses fils. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on prit soin, en certains monastères, d'avoir un évêque qui fît à l'intérieur les ordinations : c'était tantôt l'Abbé, comme à Lobbes en Belgique ou à Saint-Martin de Tours, tantôt un simple moine, comme il arriva parfois à Saint-Denys (1). Dans la discipline actuelle, il est interdit de recevoir parmi les choraux les candidats qui ne posséderaient pas les qualités requises en vue des Ordres sacrés. C'est Clément V qui introduisit cette innovation, au XV® concile de Vienne (1311) (2) et décréta : Quod monarhi quilibet ad monitionem Abhatis se faciant ad omnes Ordines sacros {excusatione cessante légitima) promoveri; et cela, disait-il, ad ampliationem cultus divini : un chœur de prêtres et de clercs offre au Seigneur une louange plus parfaite qu'un chœar de simples religieux. Le décret Cum ad regularem de Clément VIII (19 mars 1603) a insisté encore ; mais le Droit ne permet l'accès aux Ordres majeurs qu'aux religieux qui ont émis les vœux solennels.
De sacerdotibus monasterii. — Si quis Abbas sibi presbyterum, vel diaconum ordinare petierit, de suis eligat qui dignus sit sacerdotio fungi.
Lorsque l'Abbé aura besoin d'un prêtre ou d'un diacre pour le service de son monastère {sihi\ et que le procédé de recrutement prévu au chapitre LX n'aura pas d'application ou demeurera insuffisant, il choisira parmi les siens quelqu'un qui soit digne de remplir les fonctions sacrées {sacerdotium est pris ici au sens large, comme plus haut les mots de ordine sacerdotum) ; et il demandera son ordination, il le présentera à l'ordination. Bien des conclusions intéressantes se dégagent de ces quelques mots.
Celle-ci d'abord, qu'au temps de N. B. Père, c'est l'Abbé qui choisit et présente, et non pas l'évêque du lieu. Et l'indication est à recueillir pour l'histoire de l'exemption monastique. Lorsqu'il s'agissait d'ordonner un moine pour le ministère extérieur et le service du diocèse, l'évêque le désignait à son gré ; aussi bien, des conciles, comme celui d'Agde on 606 (3), lui rappellent-ils qu'il doit solliciter le consentement de l'Abbé. Ce
(1) Arnold Wion, dans son Lignum vitae, a tenté de dresser la liste des évêquesmoines.
(2) D'après le Corpus juris : Clément., 1. III, t, X, c, i, Ne in agro»
(3) Can. XXVII. Mansi, t. VIII, col. 329.
n'est pas non plus la communauté ou les anciens qui choisissent, comme à Scété, encore qu'ils soient probablement consultés (1). Ce n'est pas davantage au moine de solliciter ou de désirer d'une façon présomptueuse l'honneur et le fardeau du sacerdoce. Il faut lire à ce sujet, dans les Instituions de Cassien, les chapitres xiv et xv du livre XL II sied moins encore au religieux de fuir les Ordres sacrés et de s'y soustraire par de vilains procédés, par exemple en se coupant l'oreille, comme les trois fervents religieux dont parle le Paradisns Patrum (2) 1 Cette humilité, observait Cassien, pourrait bien n'être qu'une des variétés de la superbe (3). Chacun devra s'en remettre à Dieu et à son Abbé (4). Saint Athanase s'efforça même de convaincre le moine Draconce, son ami, que l'épiicopat ne constitue pas fatalement l'état de perdition pour un religieux (5). Au reste, N. B. Père a tenu à rappeler tout aussitôt au moine ordonné quelle doit être son attitude dans la communauté.
Ordinatus autem caveat elationem aut superbiam; nec quidquam praesumat, nisi quod ei ab Abbate praecipitur, sciens se multo magis disciplinae regulari subditum. Nec occasione sacerdotii obliviscatur regulae obedientiam et disciplinam, sed magis ac magis in Domino proficiat.
La situation spéciale du prêtre, dans les monastères anciens, créait, pour quelques-uns, des périls que saint Benoît énumère. Un danger de vanité et même de superbe ; un danger de paresse ou de désobéissance aux dispositions de la Règle et de l'Abbé, le prêtre s'imaginant qu'il a droit à des exceptions, qu'il peut en prendre à son aise avec tel ou tel usage monastique ; un danger d'insubordination, parce qu'il cherchera à se mettre en avant dans des circonstances données et prétendra à certaines initiatives : nec quidquam praesumat... Profiter du sacerdoce pour satisfaire les petits calculs de son égoïsrae ! C'est vraiment ne rien comprendre à l'économie surnaturelle. Noblesse oblige : et précisément
(1) Verba Seniorum : Vitae Patrum, III, 22. Rosweyde, p. 499-600. — Cf. Mar- TÈNE, Comment, in h. l, p. 815.