‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 143 sur 171 · DES PRÊTRES QUI VOUDRAIENT SE FIXER DANS LE MONASTÈRE · texte numérisé non relu

DES PRÊTRES QUI VOUDRAIENT SE FIXER DANS LE MONASTÈRE

ipsum tamen, si promittit de observatione Regulae, vel propria stabilitate.

Tout ce qui vient d'être dit du prêtre s'applique, proportion gardée, aux autres clercs. L'Abbé pourra leur donner un rang moyen, c'est-à-dire moins élevé que celui des prêtres et en rapport avec leur situation hiérarchique. Mais saint Benoît note encore que l'accueil des clercs, tout comme celui des prêtres, est subordonné à leur promesse d'observer la Règle et (vel) de se stabiliser. H n'est pas nécessaire que nous comprenions cette dernière phrase selon l'exégèse, trop matérielle, de Bernard du Cassin : diaprés lui, saint Benoît laisserait ici entendre qu'une place de choix n'était acœrdée aux clercs qu'après leur profession formelle.

De monachis peregrinis qualiter suscipiantur. — Si quis monachus peregrinus de longinquis provinciis supervenerit, si pro hospite voluerit habitare in monasterio, et contentus fuerit consuetudine loci quam invenerit, et non forte superfluitate sua perturbât monasterium, sed simpliciter contentus est quod invenerit, suscipiatur quanto tempore cupit.

Voici un nouveau procédé de recrutement. Pour bien interpréter ce chapitre, nous devons nous rappeler quelle était la condition des religieux en Occident au temps de N. B. Père. L'ordre monastique, pris dans son ensemble, ressemblait encore à une nébuleuse non résolue, non définie. B y avait des moines, des monastères, des coutumes monastiques : mais pas de Congrégation, comme fut plus tard celle de Cluny ; pas encore de règle unique s'imposant à de nombreuses maisons (1); souvent même, dans le monastère, pas d'autre règle que la volonté de l'Abbé : c'est ainsi que saint Romain vivait, nous dit saint Grégoire, suh régula patris Deodati Même en Orient, oii existaient depuis longtemps de véritables fédérations de monastères, avec des règles écrites, la ^/ie religieuse gardait un caractère un peu privé, moins strict, moins officiel que celui des âges postérieurs. Une large porte demeurait ouverte à l'instabilité : moyennant la bénédiction de son Abbé, on pouvait aisément se mettre en route pour de lointains pèlerinages à des sanctuaires, à des centres monastiques, auprès de saintes gens ; et il était loisible de se fixer là où le régime flattait davantage la ferveur ou la nonchalance. L'auteur des Constitutions monastiques s'élève sinon contre l'instabilité, du moins contre ses abus (2).

(1) Cf. Cass., Inst., II, n.

(2) Cap. VII et vin. P. G., XXXI, 1366-1370.

Le gyrovague et le sarabaïte réalisaient l'idéal de l'instabilité. Il ne semble pas que ce soit d'eux que s'occupe N. B. Père au chapitre LXI. Ces gens-là, facilement reconnaissables, étaient incorrigibles; et saint Benoît trace d'eux, au seuil même de sa Règle, un portrait trop indigné, pour que le monaehm peregrinm qu'il accueille ici à bras ouverts soit un gyrovague de profession. H est question de moines venant « de provinces lointaines » : non que les prescriptions suivantes ne visent que ceux-là et soient exclusives des religieux qui viennent de monastères plus proches ; mais parce que saint Benoît réserve pour la fin du chapitre la mention spéciale de ces derniers avec la recommandation qui les concerne.

Nous ne pensons pas qu'il faille prendre à la lettre le texte pro hospite et, un peu plus loin, tempore hospitalitatis. H n'est question nulle part ici du logis des hôtes ; et saint Benoît dit au contraire que le pèlerin est reçu in monasterio, ce qui semble décisif. Au reste, tous les détails qui suivent montrent bien que le voyageur était admis dans l'intime de la vie monastique, où il pouvait observer et se faire connaître ; et cela même était indispensable pour que N. B. Père pût poursuivre prudemment son dessein miséricordieux de l'agréger à ceux qui sont stables. Nous lisons dans la Vie de saint Benoît (1) que les moines de l'Abbé Servandus couchaient au Cassin dans le même logis que les frères. Saint Pacôrae, après avoir commencé par introduire les moines étrangers dans sa communauté, avait changé de conduite, afin de prévenir des désordres (2).

Saint Benoît ne demande au moine ainsi accueilli que de prendre son parti des conditions de la vie nouvelle où le Seigneur l'a conduit : le lever de nuit, l'alimentation, le travail ; on le traite comme un frère, à condition qu'il agisse aimablement et simplement, comme un frère. Si le pèlerin témoignait vouloir vivre d'exceptions et élevait des exigences {superfluitate sua), il n'était plus qu'une cause de trouble : et saint Benoît dira plus loin comment se comporter à son égard. Mais s'il était discret et accommodant, il pouvait être reçu au monastère aussi longtemps qu'il le désirait (3).

Si quae tamen rationabiliter et cum humilitate caritatis reprehendit aut ostendit, tractet Abbas pru-

ri) s. Greg. m., Dial, 1. II, c. xxxv.

(2) Vita S. PacJwm., Ada SS., Maii t. III, p. 307.

(3) Il semble que saint Benoît se soit inspiré, très largement, de l'interrog»tio!'. Lxxxvii {Reg. contr.) de S. Basile : Conccdi quidem ei convenit ingressum.., Intcrdum enim potest fieri, ut per tempus proficiai et delecktur sanctiiate vitat et pet' maneat in coeptis.

I7t COMMENTAIRE SUR LÀ RÈOLE DE SAINT BENOIT

denter, ne forte eum propter hoc ipsum Dominus direxerit.

Voilà, à coup sûr, l'un des passages où se reflète le plus clairement l'âme humble et discrète de N. B. Père, sa docilité intellectuelle. On peut être très saint et très intelligent, et avoir néanmoins quelque chose à apprendre d'autruL Moïse était certainement plus élevé en grâce et mieux doué que Jéthro ; il en reçut pourtant un bon conseil (Ex., xvin, 13 sq.) (1). Et notre âme doit être d'autant plus hospitalière pour la pensée d'autrui que nous cessons, nous, d'être apercevant pour les détails de notre propre vie. Ceux de l'extérieur, qui ont fait d'autres expériences et qui ne portent pas le joug familier de notre accoutumance, sont plus aptes à reconnaître nos imperfections.

Mais, pour qu'on puisse avec sagesse prêter l'oreille à ces remarques qui nous viennent du dehors, saint Benoît demande premièrement qu'elles soient raisonnables, justifiées objectivement, et, en second lieu, que le procédé soit courtois, sans hauteur ni violence, Cum humilitate cariiatis : ce sont les formes sous lesquelles nous avons le plus de chances de rencontrer l'Esprit de Dieu. Reprehendit vise le reproche formel, l'avertissement que telle manière d'agir ne convient pas ; ostendit, l'indication discrète qu'il y aurait lieu pour le supérieur d'examiner la chose ou d'agir dans tel ou tel sens. C'est naturellement à l'Abbé qu'un homme sage fera ces communications, et non à ceux qui n'ont point l'autorité nécessaire pour corriger et gouverner. L'Abbé étudiera prudemment la question et sans parti pris ; car, sous le voile de ce moine étranger, c'est peutêtre le Seigneur qui est venu nous avertir ; il est si souvent caché dans les hôteâl

Si vero postea voluerit stabilitatem suam firmare, non renuatur talis voluntas, et maxime, quia tempore hospitalitatis potuit ejus vita dignosci. Quod si superfluus aut vitiosus inventus fuerit tempore hospitalitatis, non solum non débet sociari corpori monasterii (2), verum etiam dicatur ei honeste ut discedat, ne ejus miseria etiam alii vitientur.

Nous pouvons réunir la première phrase à l'une des suivantes qui commence par les mots Qiiod si non fuerU taJUs, et réserver le commentaire.

(1) S. AuG., De Doetrina, (hrûL, praef., 7. P. L., XXXIV, 18.

(2) Uae réminiscence verbale de S. BjàSiLB : .» Quem soeiari voiuermt corpori congre gationis {Reg. conir., cxcii).

Le séjour à l'intérieur du monastère permettait de connaître les dispositions du voyageur. Dans la mesure même de la liberté qui lui avait été laissée de se mêler aux frères, son vrai tempérament s'était trahi C'est un homme exigeant, difficile à contenter, heureux où il n'est pas : en ce cas, il est trop facile de prévoir qu'immédiatement après son afiiiiation au monastère, si on la lui accorde, il aura le chagrin de la stabilité vouée. Ou bien il est vicieux : il a, non pas seulement des défauts, qui en manque? mais des habitudes enracinées, dont l'obstination sera un fardeau pour la communauté et un péril pour les âmes faibles. Un homme exerce souvent une influence hors de proportion avec sa valeur morale ; et ce sont leurs défauts que les hommes mettent le plus volontiers en commun. L'Abbé doit alors faire prévaloir la considération du bien général ; il ne peut, dans l'espoir d'un sauvetage très problématique, exposer les siens à des dangers réels. Quand on sera fatigué de l'étranger, on le priera donc, « honnêtement », de se retirer. Saint Benoît ne veut pas que l'on use à son ^ard de procédés discourtois et violents.

Quod si non fnerit talis qui mereatur projici, non solum si petierit suscipiatur congregationî sociandus, verum etiam suadeatur ut stet, ut ejus exemple alii erudiantur, et quia in omni loco uni Domino servitur, et uni Régi militatur.

Que si, après avoir expérimenté la règle du monastère (rappelonsnous la phrase Si vero posiea voluerit...), il témoigne de sa volonté bien arrêtée de mettre un terme à ses pérégrinations et demande à se stabiliser, il ne faut pas s'opposer à un tel dessein, mais prendre en considération sa demande : la stabilité étant pour le moine, selon saint Benoît, le premier des biens et la meilleure garantie de progrès spirituel. Semblable démarche est déjà d"'un indice excellent. D'autant mieux, ajoute N. B. Père, qu'il aura été facile d'apprécier, par la conduite de ce moine pendant son appartenance de fait à la communauté, s'il est digne d'une appartenance de droit.

Mais saint Benoît va plus loin. A supposer que le bon moine n'ose pas demander ou n'y songe point, on pourra l'inviter doucement à se stabiliser. Souvenons-nous, afin de comprendre pourquoi N. B. Père fait un peu l'article en faveur de son monastère, que la vraie stabilité n'existe que chez lui ; qu'en dehors de la vie bénédictine, il n'y a pas encore de lien bien solide entre les religieux et leur monastère ; et qu'enfin, dans l'espèce, notre moine a déjà quitté le sien. S'il est vertueux, s'il a de l'avenir, pourquoi ne prendrait-on pas les devants? Son monastère n'y perd rien.

puisqu'il en est sorti, et peut-être sans promesse de retour; le moine y gagne, puisqu'il entre dans une vie que la stabilité rend plus parfaite ; le monastère bénédictin y gagne aussi, puisqu'il s'accroît d'un bon élément au contact duquel d'autres profiteront (1). On lui fera observer qu'après tout il n'est point contraire à sa profession de s'arrêter ici, car en tout lieu on sert un seul et même Seigneur et on milite sous un même Roi ; il n'y a pas pour lui à changer de maître, mais à « se fixer » dans un milieu où il servira mieux (2). D faut se garder d'interpréter cette formule dans un sens hostile à la stabilité : à coup sûr, N. B. Père n'a pas voulu dire que le changement fût indifférent ! La remarque est fournie au contraire comme un motif pour demeurer.

Le moine qui se décidait à rester ne faisait pas un nouveau noviciat, puisque la vie monastique d'alors était une, et la question du monastère accidentelle. H n'avait pas davantage à émettre une nouvelle profession ; il se bornait à promettre stabilité : Paul Diacre et Hildemar nous ont conservé la formule usitée chez eux. La multiplication des Ordres religieux a amené des modifications disciplinaires sur ce point. Le passage d'un Ordre à un autre entraîne la répétition du noviciat et de la profession. Et dans la plupart des cas, l'autorisation du Saint- Siège est nécessaire.

Quem etiam si talem esse perspexerit Abbas, liceat eum in superiore aliquantulum constituere loco. Non solum autem monachum, sed etiam de supradictis gradibus sacerdotum vel clericorum, stabilire potest Abbas in majori quam ingreditur loco, si ejus talem prospexerit esse vilam.

Lorsque l'Abbé estime que les vertus du nouveau venu justifient une exception à la règle commune et sont telles (sous-entendu) qu'on a dit plus haut, il peut à son gré l'élever un peu, aliquantulum, au-dessus du rang que lui assigne son entrée dans le monastère (3). Il en sera de même

(1) Ce qui nous porte à traduire ainsi, c'est la symétrie entre les deux membres de phrase : ne ejus miseria etiam alii vitientur et ut ejus exempb alii erudiantur. Ou bien saint Benoît veut dire que cette stabilisation constitue une leçon et une invite pour les autres moines errants.

(2) Ou bien, plus simplement, et sans répondre à une objection tacite, on lui suggère qu'il n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs la vie monastique puisqu'il la trouve, ici même, à sa portée.

(3) La pe Règle des SS. Pères était plus sévère : Ille vero monachus quanîos fratres in alio monasterio invenerit, tantos se noverit habere friores. Née attendendum est qui (uil antea, sed probandum est qualis esse œeperit (xui).

pour ceux de l'ordre sacerdotal ou clérical dont il a été parlé naguère. La recommandation de saint Benoît, dont nous retrouvons l'équivalent aux chapitres LX, LXII et LXIII, avait pour dessein de réserver formellement le pouvoir de l'Abbé et de couper court aux réclamations et aux surprises, trop naturelles, qui pouvaient naître dans la communauté : Hi novissimi una hom fecerunt, et pares illos nobis fecisti, qui portavimm pondus diei et aestus (Matth., xx, 12). Au reste, ce pouvoir de l'Abbé n'est pas arbitraire, et saint Benoît répète, par deux fois, que le mérite de la vie doit justifier la préséance accordée.

Caveat autem Abbas ne aliquando de alio noto monasterio monachum ad habitandum suscipiat, sine consensu Abbatis ejus, aut litteris commendatitiis ; quia scriptum est : Quod tibi non vis fieri, alteri ne feceris.

Rappelons-nous que saint Benoît a parlé, dès le début du chapitre, des moines qui arrivent de pays lointain3, de l'Orient peut-être. Dans la plupart des cas de ce genre, le monastère qui accueillait était forcé de s'en rapporter à la bonne foi du survenant et à l'idée qu'il donnait de son caractère et de ses mœurs ; on ne pouvait souvent lui demander rien de plus. Mais saint Benoît est plus exigeant lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui vient d'un monastère voisin et connu. Puisque l'on se connaissait, puisque l'on parlait même langue, puisque l'on avait quelques relations, il était possible aux deux Abbés de se concerter.

C'était prudence, d'abord, de la part de l'Abbé qui recevait : dans quelles conditions ce moine avait-il quitté son monastère? en déserteur, ou avec l'assentiment de son Abbé? Saint Benoît est bien éloigné de la disposition qui consisterait à s'enrichir de ce que perdent les autres ou même de ce qu'ils repoussent. C'était courtoisie aussi, et charité ; et N. B. Père invite l'Abbé à se demander ce qu'il penserait, lui, d'un voisin qui accaparerait ses propres moines : Quod tibi non vis fieri, alteri ne feceris (1). C'était enfin déférer à une coutume monastique et à certaines décisions conciliaires de l'époque (2). Un moine étranger ne sera

(1) Relire le neuvième instrument des bonnes œuvres et la fin du chapitre lxx»

(2) La I''^ Règle des SS. Pères disait : Nec iacendum est qualiter inter se monasteria pacem firmam oUineant. Non licelit de alio monasterio, sine voluntate ejus qui praeest Patris, fratres redpere. Sed nec videre oportet, dicente Apostolo : quia qui primam fidem irritam fecit est infideli deterior. (Noter ce témoignage en faveur de la stabilité, avant saint 'B<inoît.)Quodsiprecatusfuerit ab eo qui praeest Pâtre ut in alio monasterio ingrediatur, commendetur ah eo ei qui praeest uhi esse desiderat, et sic suscipiatur, etc. (xiii). — Le concile d'Agde de 606 décrétait : Monachum nisi Aliatis sui aut permissu aut

donc reçu que s'il est constant, par un témoignage écrit dont il est porteur, ou par une lettre adressée à l'Abbé directement, ou par tout autre procédé, que son supérieur a donné Vexeat. A défaut de ce consentement spécial, de cette attestation formelle, sine consensu Abhatis ejus, û faut du moins que le voyageur exhibe des lettres générales de recommandation, aut IvUeris eommendatitits (1). Ces pièces, — dont nous avons déjà dit un mot au chapitre « des hôtes », — étaient rédigées en effet tantôt sous la forme de lettres d'Abbé à Abbé, tantôt sous une forme plus générale, recommandant à tous les pouvoirs ecclésiastiques ou religieux un moine sorti régulièrement de son monastère, mais parti à la découverte et nullement fixé sur le choix d'une nouvelle famille religieuse (2).

ix)luntate ad aUerum monasterium commigrantem, nuUus Abbas oui suscipere aut retinere fraesumai (Can. xxvii. Mansi, t VIII, col. 329. Voir aussi le concile d'Orléans de 611, can. XII. Mansi, t VIII, col. 364-366).

(1) Le concile d'Agde de 606 défend aux moines, comme aux clercs, ée voyager ■ans ces Lettres (Can. xaxvih. Mansi, t. VIII, coL 331)i

(2) D. Martène cite plusieurs exemples de ces deux catégories de lettres, dans son Commentaire sur ce chapitre. — Cf. S. Desiderh Cadurcensis (f 654 vel 666) EjntL II et IX. P. L., LXXXVII, 249, 263,

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