CHAPITRE LXIV i>E l'institution de l'abbé
Le dessein constant de cette portion de la R^le étant d'assurer le bon ordre, l'observance, la paix intérieure de la communauté, N, B. Père se trouve amené à parler une seconde fois de celui qui a pour mission de régir toute la cité monastique et en qui réside la plénitude même de l'autorité. E n'estime pas que le chapitre second et de continuelles mentions du gouvernement abbatial tout le long de la Règle aient épuisé un tel sujet ; et, sans chercher, comme on l'a cru parfois bien arbitraii'ement, à atténuer et adoucir l'austérité du chapitre second, saint Benoît le complète ici en établissant d'abord la procédure à suivre pour l'élection et l'ordination de l'Abbé, et en rappelant ensuite quel esprit de sagesse et de discrétion doit diriger pratiquement l'Abbé lorsqu'il traite avec les âmes.
De ordinando Abbate. — In Abbatis ordinatione illa semper consideretur ratio, ut hic constituatur, ^uem sibi omnis concors congregatio, secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis saniori consilio elegerit.
On a, au cours des siècles, employé divers procédés pour la désignation de l'Abbé. Le meilleur, à coup sûr, ne fut pas celui qui, dès le huitième siècle (1), confiait au roi ou aux seigneurs laïcs, au nom du droit de fondation ou de patronage, le soin de pourvoir de titulaires abbayes et prieurés. Il arriva même, aux beaux jours de la commende, que ces titulaires ne furent ni moines, ni clercs ; en leur nom, des hommes de leur choix gouvernaient tant bien que mal les religieux. La mensa ahlatidis était distincte de la mensa communis; et toute la charge de l'Abbé commendataire était de toucher des revenus (2). Les abbayes entraient dans le
(1) Mabillon, Ada SS. 0. S. B., Saec. III, Praef., 111.
(2) Cf. Emile Lesne, VOrigine des menses dans le temporel des Eglises et des moruistères de France, au IX^ siècle.
berceau ou la corbeille des princes et des princesses ! Grâce à Dieu, nous ne connaissons plus les splendeurs si chèrement achetées des abbayes de l'ancien régime ; et malgré le caractère précaire et réduit de notre vie, malgré les persécutions et malgré l'exil, nous sommes du moins libres dans nos murs.
Les droits du Souverain Pontife à la désignation de l'Abbé sont incontestablement plus réels que ceux d'un roi, même très chrétien. Le Pape pourrait ex plenilvÂine potestatis apostolicae conférer au candidat choisi par lui la dignité abbatiale et le gouvernement d'un monastère, comme il confère la dignité épiscopale et le gouvernement d'un diocèse. En fait, les Papes usent quelquefois de ce pouvoir, mais seulement dans des circonstances spéciales et extraordmaires : tel a été longtemps le cas des monastères basilicaux de Rome ; les Lettres de saint Grégoire le Grand nous montrent le Souverain Pontife désignant à des moines leur Abbé (1). ISfous dirons bientôt quel est le rôle ordinaire du Saint-Siège dans les élections abbatiales.
Quant aux évêques, le Droit reconnaît qu'ils ne peuvent d'eux-mêmes, et sans délégation apostolique, choisir les supérieurs des réguliers. Ils le fu'ent pourtant plus d'une fois dans les premiers siècles monastiques (2), soit à titre de fondateurs et pour le premier supérieur seulement, soit à titre de réformateurs (3), soit de façon abusive. Aussi des conciles, par exemple celui de Carthage de 634 (4), voulurent-ils sauvegarder la liberté des religieux : Et quando ipsi Ahhates de corpore exierint, gui in loco eorum ordinandi sunt, judicio congregationis eligantur; nec officium sibi hujus eledionis vindicet avi praesumat episcopus. Nous voyons saint Aurélien obtenir du pape VigUe confumation du droit des moines à élire eux-mêmes leur Albé (5) et saint Grégoire le Grand maintenir cette disposition de la sainte Règle (6). Nous préciserons dans la suite la part qui revenait et qui revient à l'évêque en cette affaire.
Le choix de l'Abbé est donc réservé aux moines : dans la pratique, l'exercice de ce droit a revêtu diverses formes. Chez saint Basile, le soin en revenait aux chefs des communautés voisines (7). Lorsque, à dater du quinzième siècle, se formèrent les grandes Congrégations bénédictines, quelques-unes d'entre elles, en même temps qu'elles renonçaient à la perpétuité des Abbés, s'accoutumèrent à recevoir leur supérieur du Chapitre général ou de la Diète : c'est la Congrégation, au sens moderne
(i) Epist., l IX, Ep. XCI. P. L., LXXVII, 1018 ; M. G. H. : Epist, t. II, p. 49.
(2) et S. IsrooRi Pelus., Epist., L I, Ep. CCLXII. P. G., LXXVIII, 339.
(3) Cfr. Vita S. Caesarii, 1. I, 12. M. G. H. : Script, rer. merov., t. III, p. 461.
(4) Mansi, t. VIII, col. 842.
(ô) Mabillon, Annales 0. S. B., L IX, xxviii. T. I, p. 231.
(6) Epist., 1. II, Ep. XLI et XLII. P. L., LXXVII, 678-580; M. G, H. : Epist., t I, p. 348 et 346.
(7) Reg. fus., xliii.
du mot, qui, par l'intermédiaire de ses chefs, pourvoyait à T entretien des cadres. Chez saint Pacôme, le supérieur de chaque monastère était nommé par le supérieur général de la Congrégation ; et celui-ci désignait lui-même son successeur (1).
Ce dernier procédé fut souvent usité dans l'histoire. Théodoret (2), Cassien (3) y font allusion. Pour l'Occident nous avons de nombreux témoignages, par exemple dans la Vie des Pères du Jura, dans saint Grégoire de Tours, etc. La Règle du Maître (4) décrit longuement la procédure à suivre lorsque l'Abbé veut se donner un coadjuteur avec future succession ; selon cette Règle, les moines n'interviennent pas (5) ; et si l'Abbé vient à disparaître sans avoir songé à assurer l'avenir, l'évêque et le clergé de la région s'adressent à un saint Abbé du voisinage, et lui demandent d'aller passer un mois dans le monastère sans pasteur, avec charge d'y choisir le plus digne. A Cluny, tandis que saint Odon et le B. Aymard avaient été élus par leurs frères, saint Maïeul et saint Odilon furent désignés par leur prédécesseur : la communauté n'intervint que pour approuver le choix. Et quand saint Odilon, devenu vieux, fut prié de choisir à son tour, il consentit seulement à nommer quelques moines prudents qui feraient l'élection, laquelle devait être ratifiée par tous : c'est ainsi que les choses se passèrent pour saint Hugues (6). Le mode d'élection par les spirituales fratres, comme les appelle Bernard de Cluny, passa même en coutume (7). Si le Prieur, qui présidait l'assemblée, ou le premier ancien consulté, proposait un nom qui agréait à tous, l'élection était terminée (8).
Aujourd'hui encore, l'Abbé a le droit de s'intéresser à l'avenir des siens et de pressentir, mais avec une discrétion infinie, quel pourra être l'héritier de sa pensée et le continuateur de son œuvre, si vraiment il a eu une pensée et s'il a travaillé à une œuvre digne de durer. Faudrait-il donc que, périodiquement, toutes choses fussent remises en question? L'Abbé connaît sa famille, il sait ce qui lui convient. Et il va paraître devant Dieu : on ne ment pas, à cette heure-là ; on ne se laisse guère entraîner par des motifs humains ; c'est l'heure où les Patriarches deviennent Prophètes et fixent, comme Jacob, comme Moïse mourant, l'histoire anticipée de leur race. Mais des saints se sont trompés dans ces choix suprêmes!
(1) Cf. Ladeuze, Etude sur le cénobitisme pakhomien pendant le /F« siècle et la première moitié du V^, p. 286, 287 et 316.
(2) Religiosa historia, c. iv. P. G., LXXXII, 1345.
(3) InsL, IV, XXVIII.
(4) Cap. xciii et xciv.
(6)...^e cum unusquisque de suojudiào successionem praesumens,universos in sediiionem exagitet, et studiosam partibus pugnam scandali domum pacis facicU in contentionem converti (xciv).
^6) Lire Udalric, Consuet. Clun., L III, c, ii
(7) Bernard., Or do Clun., P. I, c. i.
(8) Constit. Hirsaug.^ 1. II, c. i
Est-ce bien sur ces choix eux-mêmes qu'il faut rejeter la responsabilité de l'échec survenu? Après tout, on fera de l'avis du vieil Abbé tel usage qu'on voudra : mais qu'il puisse en laisser un, cela ne fait pas de doute. On supplée ainsi, dans la lignée des Abbés, aux avantages d'une hérédité matérielle qui n'existe pas. Et c'est peut-être fournir à la communauté l'occasion de réaliser l'unanimité des suffrages dont parle saint Benoît : Omnis consors eongregaiio.
Chez N. B. Père, par conséquent, les membres de la communauté ont seuls mission de se choisir un père. Dans la majorité des cas, c'est le procédé le plus sûr et le plus équitable, la famille monastique étant mieux renseignée et plus directement intéressée que tout autre. C'est une question voisuie du droit naturel; et l'Église le reconnaît dans le texte du Pontifical in ordinaiione preslyteri : Necesse est ut facilius ei quis ohedientiam exhibeat ordinato, cui assensum praehuerit ofdinandn. On voit bien aussi par le contexte de la Règle que les moines sont invités à prendre un Abbé parmi eux. Mais il est difficile de savoir comment s'efiectuait cette élection. Saint Césaire (1) n'est pas plus explicite que saint Benoît. Aujourd'hui, en dehors du procédé de compromis, l'élection se fait par vote secret, et après prestation de serment.
Saint Benoît suppose trois résultats possibles de l'élection : 1° Toute la communauté, agissant sous l'impression de la crainte de Dieu, tombe d'accord pour choisir un bon moine. — 2° Toute la communauté s'entend pour choisir un indigne, un sujet plus ou moins complice de ses dérèglements : saint Benoît examinera ce cas un peu plus loin. — 3° Il n'y a pas unanimité et les voix se partagent : Hic eonstituatur quem... pars quamvis parva congregaiionis saniori consilio élegerH. Ce texte est incontestablement difficile.
Selon l'interprétation commune, la pensée de N. B. Père est celle-ci : à supposer qu'il y ait d'une part une majorité relative, ou bien une majorité absolue, ou même la presque unanimité, et d'autre part une minorité quelconque, si réduite soit-elle (2), l'élu sera celui de cette minorité, si son choix est meilleur et mieux inspiré, saniori consïllo. On voit tout de suite le péril d'une telle disposition : c'est une occasion prochaine de schisme, un encouragement pour les minorités remuantes et factieuses : car chaque parti ne manquera jamais de motifs pour prétendre que son avis est le seul sage. C'est pourquoi l'Église réclame aujourd'hui une majorité numérique. Saint Benoît a-t-U réellement jeté chez les siens cette pomme de discorde et à ce point méconnu
(1) Reg. ad virg.. Récapitulation xn.
(2) Si deux moines seulement élisent un bon Abbé et cent un indigne, disent Paul Diacre et Hildemar, le choix des premiers devra prévaloir.
la nature humaine? Les scrutins seront sans issue ; il y aura lieu sans cesse de recourir à une autorité extérieure qui départagera et décidera quel est le meilleur choix : Tévêque par exemple, ou les Abbés du voisinage dont parlera bientôt saint Benoît, le Pape même, dit D. Calmet... Il est sûr que les choses se sont passées ainsi plus d'une fois au cours des âges ; mais le texte de la Règle n'invoque point, dans ce cas précis, l'intervention de l'évêque ou d'un autre Abbé : pour elle, la communauté se suffit.
Une autre interprétation est proposée par l'auteur de VExplication ascétique et historique de la Règle de saint Benoît. H y a deux modes d'élection : sive omnis concors congregatio... (plusieurs manuscrits intéressants lisent sive au lieu de siM) ; sive etiam pars... Le premier est le plus normal; le second consiste à confier à une portion de la communauté, même minime, mais prudente et « de meilleur conseil », le soin de choisir l'Abbé; il peut être utilisé soit d'une façon ordinaire, soit exceptionnellement, lorsque la communauté prévoit ou constate l'inefficacité d'un scrutin. L'explication est bonne. Pourtant, il semble bien que N. B. Père distingue et oppose en quelque sorte le cas où toute la communauté est d'accord et celui oii„ la communauté étant divisée, le choix d'une minorité, même réduite, mérite de s'imposer; or, selon l'explication présente, pratiquement et en dépit de certaines lenteurs exigées par les délibérations et la désignation des arbitres, il y a toujours unanimité dans l'élection : l'opposition disparaît.
H faut chercher une autre solution à la difficulté. Nous pourrions nous ranger, pour une fois^ à l'opinion du fameux Caramuel, adoptée aussi par î). Mège. Supposons le cas où les suffrages vont à plusieurs candidats. S'il y a une majorité absolue, c'est elle qui fixera le choix, encore que ce ne soit qu'une « partie » par comparaison avec l'unanimité. S'il n'y a point de majorité absolue, mais un éparpillement des sufîrages, saint Benoît ne désire pas que l'on recoure à un nouveau scrutin : il n'amènerait qu'une coalition de rencontre, un syndicat de mécontents ; et dans cette hypothèse le choix sera fixé par une simple majorité relative. Celui-là sera élu qui aura obtenu le plus de voix. Si l'on compare ce nombre à celui des votants, ce n'est qu'une partie, et petite ; ce n'est réellement qu'une minorité, si l'on additionne en face d'elle les autres minorités. Reste à justifier la remarque : saniori consilio. Caramuel a réponse à tout : Numerosior est aliis, et propterea sanior praesumitur, dit-il, et D. Mège après lui. Peut-être saint Benoît veut^il insinuer que, dans ce cas d'une élection réalisée par une majorité relative, il y a pour tous un motif spécial de regarder davantage à l'élu, de vérifier avec plus de soin ses titres, de regarder aussi à la personne des électeurs. C'est alors qu'on pourrait, au besoin, faire intervenir un
arbitre de l'extérieur ; mais ce serait exceptionnel, et sans danger pour l'indépendance des communautés.
Vitae autem merito, et sapientiae doctrina eligatiir qui ordinandus est, etiam si ultimus fuerit in ordine congregatioiiis.
Quel que soit le mode de l'élection, chacun des religieux devra choisir en conscience, dit saint Benoît, qui s'occupe maintenant de la personne de l'élu. Ne serait-ce pas un des spectacles les plus effrayants que l'on puisse voir sur terre, celui d'hommes faisant à Dieu le serment solennel d'élire le plus digne et égarant leur suffrage n'importe oii, au hasard de leurs passions ou de leurs combinaisons du moment? Le gouvernement des âmes remis pour vingt ou trente ans, et par le fait de passions mesquines, entre des mains branlantes ou douteuses ! C'est une des circonstances où il importe le plus de se mettre en face de Dieu, du tribunal et du jugement de Dieu ; l'élection doit s'accomplir, N. B. Père l'a déjà noté, secundum timorem Dei. H faut faire taire ses préjugés, ses antipathies ou ses sympathies, ses enthousiasmes, il faut surtout comprendre et prévoir.
Au reste, saint Benoît indique nettement à quels traits on reconnaîtra celui qu'il convient d'élire. VUae meritum, d'abord. Une grande situation dans le monde, un grand nom, de belles relations, la richesse patrimoniale et l'espoir que, grâce à elle, on vivra à l'aise et l'on pourra bâtir, l'habileté financière et administrative : toutes ces préoccupations sont écartées. On regardera s'il y a mérite et sainteté de vie, non pas nécessairement absence de défauts et de fragilités, mais profonde dignité de vie et souci des choses surnaturelles. Saint Benoît réclame en outre (1) « la doctrine de la sagesse ». Ce n'est pas la science tout court : les hautes mathématiques ne suffisent pas. Ce n'est même pas la science ecclésiastique : car alors une théologie sèche et de pure curiosité, garantie par un diplôme de docteur, pourrait satisfaire. Ce n'est pas non plus simplement la science théorique ou expérimentale des voies mystiques. C'est quelque chose de beaucoup plus compréhensif : c'est une doctrine faite de lecture assidue, de réflexion, de pratique, de prudence, d'intelligence des institutions monastiques. La prudence, le tact, la discrétion : nous entendrons bientôt saint Benoît rappeler qu'on s'at-
(1) Sonda quippe rusticUas solum sihi prodest; et quantum aedificat ex vitae merito Ecclesiam Christi, tantum nocet si destruentibus non résistât... Vides quantum inter se distent justa rustidtas et docia justitia (S. Hieron., Epist. LUI, 3. P. L., XXII, 642).
tend à les rencontrer surtout chez l'Abbé. Et ce sont qualités qui n'accompagnent pas toujours l'intelligence, ni la vertu, ni le zèle apostolique. Sandns est? disaient les anciens, oret pro noUs. Dodus est? doceat nos. Prudens est? regat nos.
Et lorsque toutes ces conditions se rencontrent, elles doivent déterminer le suffrage de la communauté, alors même que l'élu occuperait le dernier rang dans Je monastère, qu'il serait par conséquent de profession récente et même assez jeune d'âge. Saint Placide, saint Hugues, Abbé à vingt-cinq ans, n'ont vraiment pas fait trop mauvaise figure. Et puis, si la jeunesse est un défaut, il se corrige vite et sûrement. Même, en principe, il est bon d'élire un Abbé jeune : il y a des œuvres qu'il n'entreprendra et ne pourra poursuivre que parce qu'il se sent de la \1gueur, qu'il a l'avenir devant soi. Dans une communauté bénédictine, la vie et le mouvement viennent de l'Abbé ; et alors que, dans d'autres formes de vie religieuse, des cadres solides, une ossature puissante, une réglementation définie et minutieuse, maintiennent Funité et assurent le développement de l'œuvre, quels que soient les changements de titulaire : chez nous, au contraii-c, tout repose sur la personne même de l'Abbé (1).
Quod si etiam omnis congregatio vitiis suis (qiiod quidem absit) consentientem personam pari consilio elegerit, et vitia ipsa alaquatenus in notitiam episcopi, ad cujus diocesim pertinet locus ipse, vel Abbatibus, aut christianis vicinis claruerint, prohibeant pravorum praevalere consensum, et domui Dei dignum constituant dispensatoreni ; scientes pro hoc se recepturos mercedem bonam, si illud caste et zelo Dei faciant, sicut e contrario peccatum, si negligant.
Saint Benoît envisage, et avec terreur : Quod quidem absitl une troisième issue de l'élection : le cas où les suffrages se réuniraient sur
(1) Plusieurs conciles particuliers et plusieurs Papes ont depuis longtemps prescrit que l'Abbé ait l'âge et la dignité du sacerdoce. Selon le Code de droit canonique, un Abbé doit avoir au moins trente ans d'âge et dix ans de profession (à compter depuis la première profession) ; on exige quarante ans pour un Supérieur général et pour i'Abbesse d'un monastère de moniales*
un indigne. Une communauté ne choisit jamais un indigne que poiu" son plaisir à die, et parce qu'dle se dit : « A raison de ses habitudes, et parce qu'il est compromis dans les mêmes errements que nous, voilà un moine qui ne sera pas gênant : nous pouvons sans crainte en faire un Abbé ! » Des c-alculs de ce genre n'étaient pas absolument métaphysiques à l'époque oii se rencontraient des moines comme ceux de Vicovaro : l'unanimité qui pouvait se former pour empoisonner l'Abbé, pouvait se retrouver pour lui donner un triste successeur (1).
Lorsque ce malheur arrive, et que l'évêque du lieu ou bien les Abbés et les laïcs influents du voishiage viennent à connaître avec certitude, par quelque procédé que ce soit, officiel ou privé, les agissements vicieux de la communauté, c'est pour eux un devoir de conscience d'intervenir : s'ils le font. Dieu leur donnera bonne récompense ; s'ils se désintéressent, il y aura faute et châtiment. Encore faut-il, note rapidement saint Benoît, que leur intervention soit inspirée par des motifs purs et par le zèle de la gloire de Dieu, non par des calculs d'ambition, de jalousie, ou par des préférences injustifiées. Il ne convient pas que, sous prétexte de vigilance, même dévouée, même affectueuse, la liberté de la vie monastique soit amoindrie, et que toutes les personnes pieuses de la région partent en guerre* et prennent parti dans une affaire qui ne les concerne aucunement. Ceux à qui en appelle N. B. Père auront une double mission : casser l'élection mauvaise ou suspecte et empêcher le complot des méchants de prévaloir, puis pourvoir la maison de Dieu d'un gouvernement digne. Quel était le rôle dévolu à chacun des personnages énumérés par saint Benoît? Tout porte à croire qu'ils devaient agir de concert sous la direction de l'évêque, les Abbés appuyant celui-ci de leurs conseils et les chrétiens du voisinage prêtant au besoin le secours du « bras séculier ». Le procédé suivi était sans doute celui d'une enquête ecclésiastique (2). Comment enfin se déterminait le choix du nouvel Abbé? N. B, Père est trop laconique pour qu'on puisse tuer de son seul texte réponse à toutes ces questions.
Ordinatus autem Abbas cogitet semper quale onus suscepit, et cui redditurus est rationem villicationis
(1) S. Greg. m., Dml, 1. II, c. m.
(2) n y a coïncidence entre ces dispositions de la Règle et celles du concile de Carthage de 636 (Mansi, t. VIII, coL 842) : Si qua vero conientio, quod non optamus, exorta fuerit, ut ista Abbatwn aliorum concilia sive judido finiatur; aut si scandalum perseveraverit, ad Primates uniuscujusque provinciae vniversae causai monasteriorum judicandae perducantur. (Cf. canon vii du concile de Tours de 667, sur la procédure à suivre pour la déposition d'un Abbé. Mansi, t. IX, col. 793.)
suae; sciatque sibi oportere prodesse magis quam praeesse.
Saint Benoît adresse à l'Abbé élu et institué (1) des conseils, qui rappellent souvent ceux du chapitre second et nous invitent nous-mêmes à des redites. Avant de descendre aux applications pratiques, il pose le principe général qui doit régler toute la conduite de l'Abbé. On lui demande de prendre conscience non pas tant de l'honneur qui lui est fait que du fardeau placé sur ses épaules : U est l'intendant du Seigneur, il tient sa place auprès des âmes ; qu'il y songe sans cesse et qu'il n'oublie jamais à quel maître souverainement perspicace et équitable il devra rendre compte de sa gestion.
Les paroles qui suivent sont graves : l'Abbé doit savoir qu'il lui faut bien plutôt servir que commander, être utile aux siens que faire figure. Le Seigneur avait dit de lui-même, avec la même assonance élégante : Filius hominis non venit ministrari, sed ministrare (Matth., XX, 28). Mais N. B. Père s'est souvenu aussi textuellement de saint Augustin disant aux fidèles, en l'anniversaire de sa consécration épiscopale : Adjuvate nos, et orando et obtemperando, ut nos vohis non tam praeesse quam prodesse delectet; et ailleurs : Ut intelligat non se esse episcopum qui praeesse dikxerit, non prodesse (2). Et, en effet, de combien de manières un Abbé ne pourrait-il pas envisager sa charge ! « Me voilà arrivé, pourrait-il se dire ; j'ai mon bâton de maréchal ; je n'ai rien de plus à espérer : reposons-nous ! » Non : un Abbé est un homme qui travaille. Ou bien il ferait ce raisonnement : « J'ai des occupations nombreuses, des visites à faii'e et à recevoir, des lettres à éciiie, des relations à cultiver, des intérêts matériels à sauvegarder : il ne m'est vraiment plus possible de faire face aux exigences de la Règle. On me verra de loin en loin aux ofi&ces pontificaux : pour tout le reste, la vie monastique se développera sans moi. » H est sûr que l'Abbé, à raison de ses occupations et pour le service même de sa communauté, ne peut toujours être avec elle et suivre toutes les observances ; mais ne semble-t-il pas qu'un Abbé qui s'appuie sur sa charge pour se soustraire à la Règle, — sauf le cas d'infirmité ou de vieillesse, — se prive lui-même d'une grande
(1) En général, la confirmation de l'élection abbatiale, l'institution, 1' « ordination » de l'Abbé revenaient alors de droit à l'évêque diocésain, même lorsqu'il s'agissait de monastères assez indépendants. Dès le sixième siècle, certains fondateurs et des évoques eux-mêmes, en Italie et en Gaule, réservent au Souverain Pontife la protection de leurs monastères et la confirmation des élections abbatiales. Mais ni dans les chapitres Lxiv et Lxv de la Règle ni dans la Vie de sa nt Benoît (S. Greg. M., Dial, 1. II, c. m, xxii), nous ne trouvons d'indication suffisante pour recoimaître selon quelle discipline avait lieu à Subiaco et au Mont-Cassùi Vordinatio Abbatis.
(2) Sermo CCCXL. P. L., XXXVIII, 1484, De Civil Dei, L XIX, c» xix. P. L., XLI, 647«
force et frustre ses moines d'un très bon exemple? H existe un autre écueil : aux termes du Cérémonial, un Abbé a rang après les évêques. et il en possède certains droits extérieurs : aequiparatus episcopis. Par conscience de sa dignité, et pour le bon renom de son monastère, il pourrait se croire tenu de multiplier les pontificaux au dedans comme au dehors, de se montrer dans toutes les cérémonies et réunions ecclésiastiques, dans les congrès, de revendiquer privilèges et honneurs. Tout cela serait parfaitement indigne d'un homme sérieux et très opposé au texte de la Règle. L'Abbé est moine, il est humble et simple ; et il réside chez soi.
Oportet ergo eum esse doctum in lege divina, ut sciai undo proférât nova et vêlera : castum, sobriunï, misericordem, etsemper superexallet misericordiam judicio, ut ideni ipse consequatur. Oderit vitia, diligat fratres.
L'Abbé n'existe que pour le bien de ses moines : il faut donc, oportet ergo, qu'il possède la doctrine de la foi, de la vie spirituelle, des saintes Écritures. C'est la première recommandation précise adressée à l'Abbé, et nous nous souvenons comment N. B. Père a insisté autrefois sur ce point. Du trésor acquis déjà et grossi chaque jour par l'étude et la prière, l'Abbé tirera, comme un bon père de famUle, « les choses anciennes et les choses nouvelles » (Matth., xiii, 62 ; Cant., vu, 13) : les enseignements qui ne changent pas et les applications qui varient chaque jour, les règles qui sont étemelles et les avis qui se proportionnent à chaque nature individuelle. C'est le rôle du père de donner la lumière, comme c'est le devoir des fils de se laisser affectueusement pénétrer par elle : Et erunt omnes docihiles Dei (Joann., vi, 45). Un monastère doit être une école de doctrine surnaturelle. Lorsque les hommes ne sont pas encouragés et soutenus, alimentés quotidiennement par un apport d'intelligence, ils vieillissent avant l'âge, et réduisent de jour en jour le nombre et l'étendue de leurs idées ; ils s'occupent de leur santé, de leiir moi, de mille riens qu'ils grossissent, et deviennent ingouvernables. Et si, par malheur, l'Abbé n'enseignait pas du tout, ou se bornait à dire des futilités, il ne prendrait jamais un vrai contact avec ses moines et ignorerait à jamais les meilleures joies de la vie.
Mais à côté de l'enseignement théorique : ce que nous devons penser et croire, il y a l'enseignement pratique : ce qu'il faut vouloir et ce qu'il faut accomplir. C'est en vue de cette seconde prédication que saint Benoît signale rapidement les vertus qui sont propres à donner autorité aux
paroles de l'Abbé. Il sera chaste et sobre. Toute insistance est superflue : il serait simplement monstrueux qu'il en fût autrement et qu'il descendît de la vie de l'Abbé sur ses enfants d'autres exemples que ceux-là. Sobriété et chasteté n'ont pas d'ailleurs chez les anciens que leur sens restreint et négatif : elles impliquent la parfaite délicatesse morale, l'esprit de détachement dans l'usage des biens créés, l'adhésion à Dieu qui est le fruit de ce sacrifice.
Saint Benoît ajoute : « miséricordieux », parce qu'il commence à nous conduire sur un autre terrain, celui de la correction, de la répression active. Platon s'est demandé quelque part ce que c'est que gouverner : gouverner, dit-il, c'est échanger des lumières avec ses sujets. La réponse est belle et bien conforme à la théorie socratique, d'après laquelle nul ne fait le mal que malgré lui : si le coupable savait, il ne pécherait pas. La formule est malheureusement trop idéale pour des êtres déchus ; et l'autorité doit se résigner souvent à corriger et à punir. Béni soit N. B. Père pour nous avoir donné à imiter le procédé de Dieu même et pour y avoir incliné l'Abbé, non pas seulement par son titre de père, mais encore par la considération de son propre intérêt : a Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. » Saint Odilon disait : Malo damnari de misericordia quam de severitate. Si Dieu, au dernier jugement, nous reproche un excès de miséricorde, le plus respectueusement qu'il nous sera possible, à genoux devant lui, ne pourrons-nous pas lui dire : « Mais vous, Seigneur? » Que l'Abbé fasse donc toujours passer la miséricorde avant la justice, lorsque la rigueur ne paraît pas indispensable (Jac, II, 13) ! n est un miséricordieux, il n'est pas un justicier. Sans doute il ne peut aimer le mal et les habitudes dangereuses : mais du moins qu'il aime les frères I C'est le double principe qui le guidera dans la correction (1).
In ipsa autem correctione prudenter agat, et ne quid nimis; ne dum nimis eradere cupit aeruginem, frangatur vas ; suaque fragilitate semper suspectus sit, memineritque calamum quassatum non conterendum. In quibus non dicimus ut permittat nutriri vitia, sed prudenter et cum caritate ea amputet,
(1) D est emprunté à S. Augustin : Dilige hominem, oderis vitium (Sermo XLIX, 5. P. L., XXXVIII, 323) ; Oderit vitium, amet hominem (De Civit. Dei, I. XIV, c. vi, P. L., XLI, 409) ; Cum dilectione hominum et odio vitiorum (Epist. CCXI, 11, P. L., XXXIII, 962). — S, Caesar., Reg. ad virg., xxii : Hoc faciie cum dilectione sororum et odio vitiorum,
prout viderit cuique expedire, sicut jam diximiis; et studeat plus amari quam limeri.
Comment se comporter dans la correction même, lorsqu'elle est devenue nécessaire? Avec prudence et avec mesure, sans excéder jamais : ne guid nimis (1). Et d'abord que les réprimandes soient rares. Lorsqu'elles tombent trop dru et périodiquement, chacun s'y accoutume et elles cessent de faire impression. Puis, qu'elles soient vraiment justifiées : il y a des points qui sont considérables et d'autres qui le sont moins ; il est tel détail que, par habitude ou par tempérament, l'Abbé n'aime pas, et qu'il n'est pas pour autant obligé d'extirper. Enfin, que les corrections viennent à propos et qu'elles soient appropriées au caractère et à la situation morale de chacun : il est des trempes dociles et il en est d'autres qui se cabrent ; il existe même, pour des âmes habituellement soumises, des moments de tentation aiguë où il serait imprudent et peut-être cruel d'ajouter encore à leur fardeau. H faut éviter d'exaspérer les âmes : de même que s'il s'agit de racler la rouille d'un vase en métal, on ne le fera pas au point de le briser. C'est affaire de doigté et de délicatesse.
Pour incliner l'Abbé à la miséricorde, saint Benoît lui fournit un double motif : qu'il se considère lui-même, qu'il considère le Seigneur. Songeant toujours à sa propre faiblesse, se substituant en esprit à celui qui est corrigé, il sera porté à l'indulgence et à la compassion. D le sera surtout, si, demeurant uni au Seigneur et n'agissant que de concert avec lui, il se souvient des termes employés par Isaïe (xui, 3) et saint Matthieu (xn, 20) pour décrire le caractère du Messie : Ccdamum quassatum non confringei. Et, tandis que la Règle s'efforce de retenir l'Abbé sur les pentes de la sévérité, il serait étrange que des frères se crussent la mission de gourmander, d'aiguillonner l'autorité, lorsqu'elle ne s'emploie pas à corriger aussitôt tout ce que leur judiciaire leur dénonce comme ne pouvant être toléré plus longtemps : « Comment l'Abbé ne voit-il pas cela? Cela crève les yeux, pourtant. Serait-il donc complice?. . . » Patience ! Il n'est pas de bon goût d'appeler ainsi la foudre sur tout ce qui n'est pas exactement conforme à notre appréciation personnelle :
(1) C'est une réminiscence de saint Jérôme ou de saint Augustin. Difficile est modum tenere in omnihis, dit S. Jérôme, et vere juxta phibsophorum senlentiam, \iza6rr,i r\ 'apexi^, {/izep^olii xaxîa reputantur; quod nos una et hrevi sententiola exprimere possumun : Ne quid nimis, Terentius, Andria, 1, i, 34 (Episl. CVIII, 20. P. L., XXII, 898). Ailleurs {Epist. CXXX, 11. P. L., XXII, 1116) saint Jérôme répète les deux citations et attribue le Ne quid nimis à l'un des sept Sages, ajoutant : Quod tam célèbre factum est, ut comico quoque versu expressum sit. Dans la Lettre LX, 7 (P. L., XXII, 693), il invite Héliodore à modérer la douleur que lui causait la mort de son neveu Népotien et lui cite le Ne quid nimis. — De son côté, S. Augustin cite et explique la même sentence {Enarraiio IV m P$. cxviii, 1. P. L., XXXVIL 1609),
DE L'INSTITUTION DE L'ABBÉ 5i5
NesciMs mjus spiritus estis (Luc, ix, 55). H est aisé aussi de remarquer que ces indignations i>e viennent guère que de la jeunesse et de l'inexpérience ; les plus impatients à attirer les sévérités sur leurs frères sont les plus facilement surpris lorsque l'observation les atteint eux-mêmes. Qu'on laisse donc l'Abbé n'intervenir qu'à son heure et selon le mode qu'il juge opportun.
In quibus non dicimus... Voici, non pas le tempérament de la miséricorde, mais une précaution prise contre une fausse interprétation de cette vertu. L'idéal de la miséricorde n'est pas le laisser-aller universel ; l'inobservance, le débraillé ne constituent pas l'esprit de famille. Et il importe que le souci de témoigner à chacun de la bonté ne fasse pas oublier la bonté envers la communauté ; car tout monastère déchoit rapidement si le supérieur est trop porté à oublier, à excuser, à tout amnistier. Saint Benoît ne veut pas que les mauvaises habitudes se nourrissent d'une pareille condescendance. Et sa Vie nous montre plus d'un trait où la tendresse paternelle s'arma d'une sainte rigueur : qu'on se rappelle l'histoire du jeune moine qui portait le bougeoir ; de celui qui ne pouvait demeurer à l'oraison et s'abandonnait aux sollicitations du petit Éthiopien ; du cellérier trop zéié qui avait dissimulé un flacon d'huile. Il s'agit sans doute de retrancher les vices, mais de le faire au moment convenable, avec adresse, avec charité.
Même, on reconmiande à l'Abbé de s'étudier à être aimé plutôt que craint. C'était aussi le conseU de saint Augustin (1). Les anciens ignoraient donc cette spiritualité raffinée, selon laquelle il faudrait se garder d'un attachement cordial à son supérieur, sous prétexte de lui obéir plus purement, et qui nous ferait distinguer avec soin en lui l'homme et le supérieur, afin de nous prémunir contre une affection trop naturelle envers le premier (2) ! Si N. B. Père invite l'Abbé à se faire aimer et non redouter, c'est d'abord que l'Abbé tient la place du Seigneur et que nous sommes avec le Seigneur dans les relations où nous sommes avec notre Abbé. C'est aussi que l'économie nouvelle est par définition et tout entière une économie de charité et non de crainte : tJon accepistis spir ritum servitutis iterum in iimore. Enfin, cette affection même est un levier indispensable pour le bien ; elle est un soutien et un réconfort au cœur de l'Abbé, et, grâce à elle, il porte plus efficacement
(1) Corripiat inquiétas, consoîeiur pusillanimes, suscipiat infirmas, patiens sit ad omnes; disciplinam libens habeat, metuens imponat. Et qiuimvis uinimque sit necessarium, iamen plus a vobis amari appelât quam timeri, semper cogiians Deo se pro vobis reddHuram esse rationem. Unde magis obediendo non solum vestri, verum etiam ipsius miscremini; quia inter vos quanto in loco superiore, tanto in periculo majore versatuf (EpisL GCXI, 15. P. L., XXXIII, 964-966).
(2) Âmastis enim ui veniretis : sed amasiis, quid? Si nos, et hoc bene; nam volumus amari a vobis, sed nolumus in nobis. Quia ergo in Chrisio vos amamus, in Christo nos redamate, et amor noster pro invicem gemat ad Deum : ipse enim gemitus eolumlae est (S. AuG., In Joannis Evang., tract. VI, 1. P. L., XXXV, 1425).
vers Dieu des âmes qui obéissent d'autant mieux qu'elles aiment davantage.
Non sit turbulentus et anxius, non sit nimius et obstinatus, non zelotypus et nimis suspiciosus, quia numquam requiescet.
Après avoir parlé de l'enseignement, puis de la correction, qui en est le complément obligé, N, B. Père insiste sur cette disposition foncière qu'il appelle la discrétion. Elle apparaîtra tout d'abord dans le caractère de l'Abbé. Or, le caractère d'un homme, c'est la forme morale de son tempérament. Mieux vaudrait peut-être qu'il n'eût pas de tempérament, pas de caractère, pas de personnalité : qu'il ressemblât parfaitement au Seigneur et que l'influence de Dieu tînt en lui la place de son moi! Mais ce n'est pas toujours possible, l'Abbé et ses moines en prendront leur parti. Du moins saint Benoît réclame-t-il que l'Abbé s'efforce de n'être ni brouillon, ni inquiet, ni excessif, c'est-à-dire exalté, emporté, ni opiniâtre, ni jaloux, ni trop soupçonneux (1) : car il n'y a aucun repos, dit-il, pour un homme de cette trempe. Et c'est chose remarquable à quel point le calme est devenu impossible dans une maison dont le chef est remuant et passionné. Gardons-nous de passer légèrement sur ces paroles et de les considérer comme une sorte de remplissage verbal. Elles semblent, au contraire, détinir une fois de plus, et par contraste, la physionomie générale de notre vie. Ce n'est pas seulement la doctrine, c'est encore la paix qui vient d'en haut et se communique hiérarchiquement. Le monastère doit être le séjoiu* de la paix ; et c'est de la personne de l'Abbé qu'on s'attend à la voir rayonner. Répétons-le encore, il n'est nullement question chez saint Benoît d'obtenir de chacun, en éperonnant, en poussant, en aiguillonnant, le maximum de rendement surnaturel dans le minimum de durée. Ces procédés outranciers peuvent réussir : ils ont surtout chance d'échouer; même lorsqu'ils réussissent, ils donnent à la vie surnaturelle quelque chose d'inquiet et de tendu.
In ipsis imperiis suis sit providus et consideratus, sive secundum Deum, sive secundum saeculum sint (2). Opéra quae injungit, discernât ac temperet,
(1) Encore un souvenir d'Isaïe disant du Messie : Non clamahit, neque acàpiet persoiiam... Caîamum qiuisscUum non conterel... Non erit iristis, neque turbulentus (xlu, 2-4).
(2) Les récentes éditions critiques lisent ainsi : ... et consideratus; et sive secundum Ddum^ sive sectmdutn saeculum sit opéra quam injungitt discernai,
cogitans discretionem sancti Jacob, dicentis : Si grèges meos plus in ambulando fecero laborare, morientur cuncti una die. Haec ergo aliaque testimonia discretionis malris virlutis sumens, sic omnia temperet, ut sit quod et fortes cupiant, et infirmi non réfugiant.
H s'agit maintenant de la discrétion de l'Abbé lorsqu'il commande, lorsqu'il impose les obédiences : car il ne peut, sous prétexte d'é\dter les défauts qu'on lui signalait à l'instant, s'abstenir de donner des ordres. Mais que, dans ses ordres mêmes, in ipsis imperiis suis, il soit attentif et mesuré, prévoyant et pondéré, soit qu'il s'agisse des choses de Dieu, comme l'office divin et l'oraison, ou bien des choses temporelles, comme le travail et le régime alimentaire. Toujours il doit user du procédé de dédoublement et vivre en quelque sorte dans la personne des faibles. Quand l'Abbé distribuera le travail, dit saint Benoît, qu'il fasse donc preuve de discernement et de modération, le mesurant avec soin à la taille et aux forces de chacun. Dieu ne lui a point donné comme mission d'écraser ses serviteurs. H se souviendra de la discrétion du saint patriarche Jacob (Gen., XXXIII, 13), et recueillera attentivement, dans ses lectures, tous les autres exemples de cette discrétion qui est la mère des vertus (1).
Nous avons encore dans ces quelques mots, et sous forme positive, tout l'esprit de saint Benoît. La discrétion n'est autre chose qu'une forme de la prudence, reine et maîtresse des vertus morales, selon l'exposé du Docteur angélique (2). Les vertus doivent être pondérées et intelligentes, et se tenir toutes in medio : or, c'est à la prudence qu'il appartient de déterminer ce médium virtutis, d'après la considération attentive des circonstances de l'action. Là où elle se trouve, se trouvent aussi les autres vertus morales ; de même que toutes les vertus théologales se rencontrent dans la charité. Nous pourrions dire de la discrétion qu'elle est la prudentia regnativa, c'est-à-dire la vertu qui, consciente de la fin à obtenir et des moyens dont elle dispose, ordonne tous les actes vers cette fin désirée, s'applique à doser toutes choses, à n'excéder en rien, à calculer l'effort selon le travail et selon l'individu. Comme habitude, comme tonalité de la vie, elle est la mesure sage, l'exquis tempérament de l'action. Elle ordonne harmonieusement les vertus et les forces de l'âme, de telle sorte que soit atteint le but supérieur de la vie qui est la contemplation des choses divines.
(1) Ce sont les expressions mêmes de Cassien, dans sa II« Conférence (chap. iv), que l'on fera bien de relire en entier : Omnium namque viriutum generatrix, custos moderor irixque discreiio est.
(2) Dans la IP II"', q. XLVii.
B18 COxMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
Sic omnia temperet, vi sit quoi et fortes cwpiant, et infirmi non refugia'iU. Voilà le dessein de N. B. Père : rallier à la vie parfaite, conduire à l'union divine toutes les âmes de bonne volonté. Mais, s'il en est ainsi, il faut donc prendre son parti de ne pas demander à tous et à toute heure le summum de tension continue. Ce serait, sous couleur de perfection, courir à l'inobservance. Combien peu durent ces enthousiasmes ! Le danger de la tiédeur n'est pas pire. Saint Benoît établit une certaine moyenne sage, facilement abordable ; au delà on n'exigera rien de plus. Mais une marge est laissée à la délicatesse et à la générosité personnelles. Saint Benoît lui-même, au dernier chapitre de sa Règle et en d'autres passages, ouvre aux vaillants les horizons d'une perfection ultérieure. Et c'est encore la prudence qui suggère au moine désireux de parvenir à la sainteté de ne pas s'endormir sur la route et de placer très haut Bon idéal pratique.
Et praecipue, ut praesentem Regulam in omnibus conservei; ut, dum bene ministraverit, audiat a Domino quod servus bonus, qui erogavit triticum conservis suis in tempore suo : Amen dico vobis, ait, super omnia bona sua consliluet eum.
Une dernière et grave recommandation est adressée à l'Abbé : « Et surtout qu'il conserve en tout la présente Règle ». Tout le long de ce chapitre, on ne lui a guère paiié que de miséricorde, de discrétion, d'adaptation aux besoins des siens. Afin d'éviter toute méprise, saint Benoît lui rappelle qu'il ne lui est nullement loisible de modifier la Règle, de l'adoucir ou de ï'r^graver, de lui substituer ses propres idées et ses dispositions d'au jour le jour. La volonté de l'Abbé a été souvent, en effet, jusqu'à N. B. Père, la règle unique de bien des monastères : mais les cénobites de saint Benoît ont besoiji d'une Règle écrite, stable et précise dans sa largeur. Elle est confiée à l'Abbé, Saint Benoît lui demande de la conserver intacte, — esprit et lettre, — de la faire observer, sans doute aussi de l'observer lui-même. Ni l'Abbé ne saurait se passer de la Règle, qui est pour lui une lumière et un frein ; ni la Règle ne se suffit sans l'Abbé, à raison de son caractère abstrait et général. L'union étroite doit exister entre l'un et l'autre. Et là se trouve l'explication toute naturelle de l'embarras qui se crée entre un moine et son Abbé, lorsque le moine commence à transiger avec la Règle. C'est en même temps et d'une même allure que l'on s'éloigne de Dieu, de la Règle, de son Abbé ; et à demeurer fidèle à l'un ou à l'autre de ces éléments, on gagne d'être fidèle à tous, et l'on est heureux.
Les dernières paroles du chapitre, qui sont un encouragement à l'Abbé, lui répètent aussi une dernière fois qu'il est le serviteur des serviteurs de Dieu, conservis suis, qu'il est l'intendant chargé de leur distribuer ici-bas, avec conscience et désintéressement, le pur froment surnaturel. A ce prix, U entendra le Père de famille le mettre quelque jour en possession de tous ses biens (Matth., xxiv, 45 sq.).