CHAPITRE LXIII
Les chapitres qui précèdent nous ont appris de quels éléments se compose la famille bénédictine : il y a des enfants, des adultes et des vieillards, il y a des laïcs et des clercs, des hommes vctius de la condition libre et d'anciens esclaves, des lettrés et des ignorants, des dignitaires et de simples religieux. Quelle place chacun occupera-t-il dans la communauté? Car enfin, pour être paisible et édifiante, la maison monastique doit être ordonnée. Chez saint Benoît, on ne prend pas, dans un dessein d'humilité, la première place venue. L'ordre est la loi de tout groupement et de toute collectivité : il existe dans la nature, on le retrouve parmi les anges, il s'impose dans la société civile et religieuse. Et la société monastique, chœur liturgique chargé de répondre à celui du ciel, n'échappe pas à cette nécessité, surtout lorsque ses membres sont nombreux : or, au Cassin, ce n'était plus un monastère de douze moines, comme à Subiaco, et bien des passages de la sainte Règle, par exemple le chapitre XXI, relatif aux chefs de décanies, supposent que la communauté est considérable. Au sommet de la hiérarchie et régissant tout l'ensemble, est placé l'Abbé, que seconde au besoin le Prieur (chap. LXIV et LXV) ; viennent ensuite les doyens, les oJBBciers divers, qui forment cadre à l'égard des autres moines. Saint Benoît a donné déjà, en passant, quelques règles de préséance, mais il veut dans un chapitre spécial établir toutes choses ex professa.
H envisage d'abord l'ordre matériel de la communauté ; puis, à partir de Junior es ergo..., les relations privées entre moines : c'est un petit traité de courtoisie et de politesse monastiques.
De ordine congregationis. — Ordines suos in monasterio ita conservent, ut conversionis tempus et vitae meritum discernit, vel ut Abbas constituerit. Qui Abbas non conturbet gregem sibi commissum, nec quasi libéra utens potestate, injuste disponat
aliquid : sed cogitet semper, quia de omnibus judiciis et operibus suis redditurus est Deo rationem.
Trois causes peuvent intervenir pour déterminer le rang de chacun : la date de la conversion, le mérite de la vie, la volonté de l'Abbé. La première demeure la règle générale, les deux autres n'étant que des exceptions. Avec elle, toutes les contestations de préséance sont impossibles. Elle est, d'ailleurs, fondée en raison et conforme aux dispositions de la Providence. Nous aurons un peu plus loin l'occasion de dire ce qu'est exactement, aux yeux de N. B. Père, le tempus conversionis (ou conversationis).
Le mérite de la vie. Non pas sans doute, selon la remarque de D. Calmet, qu'une prééminence puisse être accordée à un moine simplement parce qu'il est un saint homme, mais bien parce que la perfection de sa vie le recommande pour quelque charge ou pour le sacerdoce. Est-il besoin d'observer que nul ne se réclamera de sa vertu pour prétendre à des distinctions et à des charges? C'est au supérieur que revient l'initiative.
La volonté de l'Abbé est, pratiquement, avec la date de conversion, ce qui détermine le rang des moines : aussi N. B. Père ramènera-t-il bientôt tous les procédés d'arrangement à ces deux-là : Ergo secundum ordines quos constitiœrit, vel quos habuerirU ipsi fratres (sous-entendu : du chef de leur conversion). Pourtant, il a eu raison de distinguer ici le vUae merilum et la constitutio Ahhatis : car, à la condition de ne pas faire porter son choix sur des moines peu réguliers ou douteux, l'Abbé peut élever quelqu'un pour un motif autre que la perfection surnaturelle. Voici, par exemple, un religieux qui n'a pas eu le loisir encore de fournir des marques incontestées de haute vertu, mais qu'une situation supérieure mettrait à même, semble-t-il, d'être utile à la communauté et de lui faire honneur : l'Abbé est libre de l'inviter à donner sa mesure. Ou bien c'est la bonne voix d'un jeune moine qui le fait élever à la dignité de chantre.
Mais, en remettant aux mains de l'Abbé la faculté de créer ainsi un droit d'aînesse, la Règle l'avertit d'en user avec réserve et pour de sérieux motifs. Elle lui redit que son pouvoir est paternel et non discrétionnaire; absolu, mais non arbitraire ; le Sic volo, sic juheo, sit pro ratione voluntas, n'est jamais de mise dans le gouvernement des âmes. L'Abbé ne peut bouleverser à son gré, comme il ferait pour les pièces d'un échiquier, l'ordre de sa communauté : aller régulièrement prendre le plus jeune pour le mettre à la tête de ses aînés, puis s'en fatiguer, en prendre un autre et le rejeter encore, et troubler ainsi tout le troupeau que le Seigneur lui a confié (1). Les monastères ont besoin de stabilité intérieure : l'Abbé
(1) La Règle du Maître est moins discrète, sur ce point, que celle de saint Benoît: lire son chapitre xcu.
ne sera à l'abri de la nécessité de revenir sur ses choix qu'à la condition de les mûrir. Mais enfin il a le droit de prendre pour Prieur, par exemple, celui qui n'est profès solennel que depuis quinze jours ; il peut faire un Maître des novices avec un profès d'hier. N. B. Père se borne à lui rappeler qu'il est comptable devant Dieu de toutes ses décisions et de toutes ses œuvres.
Ergo secundum ordines quos constituent, vel quos habuerint ipsi fratres, sic accédant ad pacem, ad communionem, ad psalmum imponendum, in choro standum. Et in omnibus omnino locis aetas non discernatur in ordine, nec praejudicet; quia Samuel et Daniel pueri presbyteros judicaverunt.
On remarquera que saint Benoît ne spécifie que les circonstances relatives à la vie liturgique : ce sont les plus intéressantes et celles où l'ordi'e hiérarchique a besoin d'être le plus scrupuleusement sauvegardé. Ailleurs, — et les mots in omnibus omnino locis, généraux à dessein, désignent peut-être toutes les circonstances de la vie monastique, — ailleurs, ce n'était pas non plus le pêle-mêle, et l'on obéissait aux mêmes principes d'ordre : ainsi, tout à la fin de ce chapitre, saint Benoît fera allusion aux places du réfectoire (1). Donc, les moines « iront recevoir la paix » dans l'ordre prescrit : à l'époque de N. B. Père, chacun se rendait à l'autel et recevait du célébrant le baiser de paix (2). C'est selon le même ordre qu'ils vont faire la sainte communion, sous les deux espèces (3) ; qu'ils se rangent au chœur, qu'ils donnent les psaumes ou les antiennes, si toutefois ils peuvent remplk cet office avec édification, comme l'a dit saint Benoît au chapitre XLVII : Psalmos autem, vel antiphonas, post Abiatem, ordine suo, quibus jussum juerit, imponant. Caniare autem aut légère non praesumat, nisi qui potest ipsum ofjicium implere, ut aedificentur audienîes.
On pouvait se demander : « Mais, enfin, l'âge ne confère-t-il pas quelque supériorité? N'est-ce pas un renversement du droit naturel que des
(1) N. B. Père s'est souvenu ici de la discipline des moines de Tabenne, décrite par S. Jérôme dans sa Préface à la traduction de la Règle de S. Pacôme : Quicumque autem monasterium primus ingreditur, primus sedet, primus amhulat, primus psalmum dicit, primus in mensa manum extendit, prior in ecclesia communicat : nec aetas inter eos quaeritur, sed professio.
(2) Sur le cérémonial monastique du baiser de paix, lire Martène, De ant, monach rit., 1. II, c. IV, col. 178-181.
(3) A Cluny, on communiait encore sous les deux espèces. Cf. Udalr., Consuet, Clun., 1. II, c. XXX.
jeunes aient le pas sur les anciens? qu'à eux soit confié le gouvernement des hommes d'âge et d'expérience?... » L'Abbé s'entendra parfois blâmer à cause de ses préférences pour « les jeunes » ; il peut se consoler : car, dans l'espèce, la première loi est de prendre son bien oiî on le rencontre, et souvent il n'est pas possible d'agir autrement ; et puis saint Benoît^ d'accord avec la plus véi érable tradition monastique, lui donne raison. Autant il serait grotesque ae ne vouloir que des jeunes, autant il serr.it bizarre de les exclure des charges lorsqu'ils sont capables d'y réussir. Au chapitre III, N. B. Père demande que tous les profès, jeunes et vieux, soient appelés en conseil : Quia saepe juniori Dominus révélai gu ^d melius est. Ici, il établit de nouveau qu'en aucune circonstance absolument l'âge de l'état civil ne sera un motif de préséance et qu'il ne se>a pas davantage un obstacle et un préjudice. Et, pour n'avoir pas à citer en exemple ses petits oblats, Maur et Placide, saint Benoît emprunte les élémmts de sa preuve à l'Ancien Testament : Samuel, qui a été le messager de Dieu près d'Héli et de ses fils (I Reg., m) ; Daniel, qui a confondu les deux vieillards (Daj!^., xiii) (1).
Ergo exceptis iis quos, ut diximus, altiori consilio Abbas praetulerit, vel degradaverit certis ex causis, reliqui omnes, ut convertuntur, ita sint, ut, verbi gratia, qui secunda diei hora venerit in monasteriuin, juniorem se noverit esse illo qui prima hora diei venit, cujuslibet aetatis aut dignitatis sit. Pueris Tere per omnia ab omnibus disciplina teneatur.
Saint Benoît répète une fois de plus que, sauf les exceptions en vertu desquelles l'Abbé « placerait avant », pour des motifs supérieurs (2), ou « ferait descendre », pour des raisons fondées, chacun occupera la place qui correspond à la date de sa conversion, de « son entrée dans le monastère (3) ». Et il explique sa pensée par un exemple. Les commentateurs se sont pourtant demandé si la date de la conversion ne serait pas plutôt, pour saint Benoît, celle de la profession : puisque, disent-ils, la profession seule est la conversion définitive, l'entrée dans la vie monas-
(1) C'est peut-être une réminiscence de S. Jérôme : ... Neque vero eorum qui a me exemplaria acceperunt vel aucioritate vel aeiate ducaris, quum et Daniel puer senes judicet, et Amos pastor caprarum in sacerdotum principes invéhatur (Epist. XXXVII, 4. P. L., XXII, 463).
(2) Altiori consilio : l'expression se trouve dans Sulp. Sévère, Dial. ï, c. x. P. L., XX, 190.
(3) Cf. le texte précité de la Préface à la traduction de la Règle pacômiennei
tique, et que, selon la remarque de N. B. Père au chapitre LVIII : Et jam ex illa hora in congregatione reputetur. Il est sûr que dans l'usage monastique presque universel, et depuis longtemps, c'est la date de profession qui marque à chaque moine son rang dans la communauté : mais le texte de la R^le, lu sans préjugé, n'est-il pas nettement favorable àla date d'entrée au monastère (1)? Habituellement d'ailleurs, et sauf de rares exceptions, c'est celui qui est entré le premier qui fait profession le premier.
CujiisUhet aetatis aut dignitatis sit. Les enfants, les petits oblats, occupaient-ils donc eux aussi la place qui correspondait à leur oblation, à leur profession, se trouvant ainsi mêlés aux autres moines, précédant parfois des hommes mûrs et des vieillards? C'est évidemment ce à quoi songeait tout bas N. B. Père, puisqu'il fait aussitôt mention formelle des enfants, et pour ajouter une restriction destinée à prévenir les inconvénients de cette préséance précoce : Pueris vero per omnia ah omnibus disciplina tenecUur. Ils devanceront ceux qui sont entrés après eux au monastère (car, ne l'oublions pas, leur profession d'oblat a la même valeur juridique que celle des adultes) : néanmoins tous leurs aînés d'âge conserveront vis-à-vis d'eux, en toutes choses, un droit de surveillance, d'avertissement et de correction {disciplina).
Saint Benoît s'expliquera plus clairement encore, quelques lignes plus ba»s, à propos des relations des moines entre eux : Pueri parvuli vel adolescentes, in oratorio vel ad mensam, cum disciplina ordines siws consequantur. Foris autem vel ubiubi, custodiam haheant et disciplinam, mque dum ad intelligibUem aetatem perveniant. H faut joindre à ce passage celui du chapitre LXX : Infantibus vero mque ad quintum dedmum annum aetatis, disciplinae diligentia sit et custodia adhibeatur ab omnibus : sed et hoc cum omni mensura et rations. Ainsi donc, les tout petits enfants et ceux qui sont plus âgés, qui entrent dans l'adolescence, gardent « leur rang », ordines suos consequantur : quel rang? Si l'on veut traduire conformément à tout le contexte et faiie en sorte que la pensée de saint Benoît soit cohérente avec elle-même, il faut entendre : leur rang de profession et d'ancienneté monastique (et non : leur rang entre eux et dans le logis des enfants). Cum disciplina, note en passant saint Benoît ; ce qu'on peut traduire : sans confusion, en bon ordre ; ou plutôt : moyennant la surveillance et la correction des frères plus âgés. Ainsi, à l'oratoire et au réfectoire, ils garderont leur rang de profession, sans d'ailleurs échapper à la disciplina : mais en dehors de là et en quelque lieu et circonstance que ce soit, foris autem vel ubiubi, ils n'auront aucune préséance et demeureront simplement sous la garde et la gouverne affectueuse de tous. Au dortoir, par exemple, on prendra soin que leurs lits soient placés entre ceux des moines plus âgés : Adole-
(1) Lire H^ften, L III, tract, m, disq. vi«
scentiores fratres, etc. (chap. XXII). Cette tutelle collective durait jusqu'à ce que les enfants eussent atteint leur quinzième année et fussent arrivés à la maturité de la raison, au plein discernement. Saint Benoît s'écarte ici de saint Basile, lequel séparait absolument les enfants des autres religieux, sauf à l'oratoire (1) ; mais rappelons-nous que chez saint Basile les oblats n'étaient pas encore prof es.
Postérieurement à N. B. Père, l'usage monastique occidental a séparé lui aussi, plus ou moins strictement, les oblats. Au chœur, au réfectoire, ils forment un groupe isolé ; ils sont sous la direction de maîtres spéciaux ; même après quinze ans, s'ils sont encore trop espiègles, on les suit de près (2). Hildemar (3) nous dit que les enfants sortant de tutelle prenaient dans la communauté, et alors seulement, le rang qui conespondait à leur entrée au monastère. Dans la suite, à mesure que s'atténuait la portée de l'oblature, on ne leur rendit pas même cet honneur tardif. Mais, comme le soutient D. Calmet, l'usage primitif est bien tel que nous l'avons décrit plus haut ; et c'est la discipline postérieure qui a donné le change à plusieurs commentateurs.
Telle est la législation prévoyante qui assure à tous les moines le rang et l'honneur convenables. Il serait d'ailleurs mesquin et ridicule qu'une question de préséance engendrât des jalousies et des querelles parmi des religieux (4).
Juniores ergopriores sucs honorent; priores vero juniores diligant.
L'ordre matériel, que saint Benoît a déterminé dans la première partie de ce chapitre, s'il est absolument indispensable, n'est pas suffisant néanmoins à lui seul. Nous devons y ajouter l'affection et les égards mutuels, l'urbanité, la courtoisie surnaturelle. Il ne faudrait pas dire trop de mal de la politesse mondaine. Ses deux torts les plus habituels sont d'être vide, parce qu'elle n'est pas l'expression de la charité, et d'être menteuse, parce qu'elle change aisément de ton et décrie sans pitié ceux qu'elle louait tout à l'heure sans conviction. Telle qu'elle est pourtant, elle renferme une part d'abnégation ; elle consiste souvent dans un effacement volontaire de nous-mêmes en face d'autrui, dans un calcul secret pour lui rendre honneur et lui faire plaisir. C'est aux enfants de Dieu qu'il appartient de restituer l'intégrité de cette politesse. Chez
(1) Reg. fus., xv.
(2) Cf. Udalr., Consuel. Clun., 1. III, c. ix,
(3) Comment, sur le chap. lxx.
(4) Cf. S. Basil., Reg. contr., x.
eux surtout elle sera de l'abnégation. Remarquons-le : ce n'est pas par nos vertus intérieures que nous sommes en contact avec nos frères, mais bien plutôt par nos côtés extérieurs ; on ne connaît même guère que cela de nous ; et c'est pourquoi nous sommes tenus, à raison de la vie commune, d'effacer toutes nos rugosités. Et la politesse monastique doit procéder, non seulement de l'éducation, de la délicatesse, du bon goût, mais surtout de l'esprit de foi et de la charité. Lorsque Tobie, sans s'être fait reconnaître encore, se présenta à Raguel, celui-ci fit observer à sa femme : « Combien ce jeune homme ressemble à mon cousin ! » Quant similis est juvenis isU consohrino meol Et il commença à l'aimer sur cette ressemblance. Chacun de nos frères mérite le même honneur : notre frère n'est pas seulement consacré à Dieu, il a de Dieu en lui, c'est un peu l'Eucharistie : comment lui refuserions-nous notre déférence et notre affection? Comment ne pas le traiter comme quelqu'un avec qui nous serons chez Dieu? Notre vie conventuelle n'est qu'apprentissage de ces relations de l'éternité.
Saint Benoît rappelle tout d'abord une prescription de droit naturel et surnaturel : l'honneur qui monte des plus jeunes vers les aînés et les vieillards, l'affection qui descend des anciens sur les plus jeunes, (On reconnaît les soixante-huitième et soixante-neuvième instruments des bonnes œuvres : Seniores venerari, Juniores diligere.) Sans ce double courant, il y aura dans la communauté des partis qui s'observeront curieusement, qui se jalouseront peut-être et se décrieront. Les anciens peuvent avoir leurs défauts, leurs manies : mais c'est pitié de n'avoir des yeux que pour découvrir, comme on dit vulgairement, «la petite bête» I La jeunesse est souvent trop exigeante, trop sûre d'elle-même, et volontiers réformatrice. Et les anciens, de leur côté, sont parfois sévères, et désireux d'une perfection immédiate chez autrui : pourquoi ne pas laisser aux novices et aux jeunes profès le loisir d'éliminer les habitudes apportées du monde? Juniores ergo..., c'est la conséquence, le corollaire de ce que saint Benoît a décidé plus haut relativement aux droits et aux devoirs réciproques des jeunes et de ceux qui ont plus d'âge naturel ou monastique ; c'est en même temps le principe général qui commande les dispositions suivantes.
In ipsa autem appellatione nominum nulli liceat alium puro nomine appellare ; sed priores juniores sucs fratres nominent, juniores autem priores suos nonnos vocent, quod intelligitur paterna reverentia. Abbas autem, quia vices Christi agere videtur, Domnus et Abbas vocetur : non sua assumptione, sed
honore et amore Christi. Ipse aiitem cogitet, et sic se exhibeat ut dignus sit tali honore.
Le respect et l'affection mutuelle se traduiront extérieurement dans l'appellation d'abord. C'est par là que nous prenons contact. Les anges s'adressent les uns aux autres par un procédé plus simple ; nous autres, nous devons employer un vocatif exprimé. Ce vocatif est déterminé par la sainte Règle (1). H l'est en premier lieu négativement et par voie d'exclusion : on ne se servira pas, pour désigner un frère (soit qu'on s'adresse à lui, soit qu'on parle de lui), de son nom simplement et tout court, de son nom sans qualificatif (2). C'est donc manquer à la Règle que d'employer le seul nom de baptême, ou le seul nom de famiUe ; de désigner un frère, et d'une fa<?on habituelle, soit par le seul nom de son office dans le monastère, soit par celui de sa situation dans le monde, soit par celui de sa nationalité, soit, à plus forte raison, par un sobriquet II nous faut éliminer de notre langage les termes d'argot, les formes écolières, les formes démocratiques, y compris, bien entendu, le tutoiement.
Après avoir exclu, saint Benoît indique d'une manière positive quelles sont les formes monastiques d'appellation. Les anciens donneront à ceux qui sont plus jeunes qu'eux, juniores siws, le nom de frères. Le terme est affectueux et aimable ; il rappelle l'unité de \de de tous les religieux d'une même famille (3) ; les premiers chrétiens et les premiers moines se sont appelés ainsi (4). Il faut laisser aux séculiers l'expression « les confrères ». Les anciens seront nommés twnni; ce qui signifie « révérence pateinelle », Révérend Père (une moniale recevait le nom de nonna). Od a donné bien des étymologies à ce mot. Le plus probable est qu'il vient d'Egypte, où il était employé pour marquer le respect et la révérence dus à un ancien, à un homme pieux ; saint Jérôme en fait usage plusieurs fois dans ses Lettres (5).
Quant à l'Abbé, qui représente le Christ dans le monastère et qui tient sa place, on l'appellera Domnus, « Dom », (diminutif de Domimis. réservé à la personne du Seigneur). Saint Benoît n'a pas inventé le terme Domnus : on disait déjà Domnus apostolicm en parlant du Pape, et on l'attribuait
(1) Cf. H^FTEN, 1. III, tract, iv.
(2) Le disciple et biographe de saint Fulgence de Ruspe (f 533) dit de son héros : Circa singubs ita mansuetus fuit et communis et facilis, ut neminem fratrum puro nomins domiiaret {Vita S. Fulgent., c. xxvn. P. L., LXV, coL 144).
(3) Bene fratres jussit appellari, quia uno sacro fonte baptismatis sunt renati, et uno Spiritu sandificati, et unam professionem professi sunt, et uruim remunerationem adipisci desiderant, et ab una maire, id est sonda Ecdesia, ediii sunt. Et hoc notandum est, quia melior est ista fratemiias spiritalis, quam carnalis (Paul Diacre, in h. l).
(4) Cf. S. AcG., Enarrat. in Psalm. cxxxii. P. L., XXJCVII, 1729 sq.
(6) Epist. XXII, 16. P. L., XXII, 404; £pis<. CXVII, 6. P. L., ioid., 966, — Liie HàtfTBN, L III, teact. iv, disq. m, — Calmet, Comm. in h. l.
à de grands et saints personnages : Domnum Martinum oiisse nuntiant, écrivait Sulpice Sévère (1). On appellera aussi le supérieur « Abbé », mot syriaque qui veut dire Père. Chez les Orientaux, c'étaient de simples religieux, mais vénérables par l'âge et la vertu, qui étaient ordinairement nommés ainsi (2); le supérieur était désigné par les termes : TcposTTtoç, praepositm, pater monasterii, archimandrite, hégoumène, etc. Saint Benoît réserve le nom d'Abbé à celui qui est vraiment le père de famille. Et il lui rappelle que ce nom lui est attribué en l'honneur et pai' amour du Christ, et non pour qu'il y trouve un motif d'exaltation. Comme au chapitre second, il l'invite à conformer sa conduite et sa vie à tout ce qu'implique un pareil nom, et à se montrer digne de l'honneur qui lui est déféré. Ce qui ne veut pas dire, croyons-nous, que l'Abbé doive être chaussé toujours du cothurne tragique, ni qu'il soit obligé de pontifier perpétuellement.
Dès le neuvième siècle le terme de nonnus est délaissé dans beaucoup de monastères. Le concile d'Aix-la-Chapelle de 817 recommande d'appeler ainsi les praepositos (Prieurs ou anciens?) ; il subsista dans quelques endroits, par exemple au Mont-Cassin, oii on le trouve à la fin du treizième siècle, sous la plume du commentateur Bernard ; et Cîteaux l'a conservé Jusqu'à nos jours. Mais le qualificatif domnus flattait davantage la petite vanité des moines : les aînés veulent maintenant que nous les appelions ainsi, dit Smaragde. A Cluny, du temps d'Udalric, chaque profès y a droit (3). Comme les Bénédictins de Saint- Vanne et de Saint-Maur, nous l'avons réservé aux profès prêtres. Nos profès non prêtres sont des Révérends Pères simpliciter. Les convers, les postulants et les novices, même prêtres, sont appelés frères. Dans certaines régions, en Italie par exemple, oii les séculiers sont appelés « dom » ou « don », les novices en bénéficient pareillement, et on réserve le titre de Révérend Père aux profès prêtres. Le nom d' « Abbé » lui-même a été usurpé par les séculiers dans l'Église gallicane, grâce surtout aux Abbés commendataires ; il faut noter pourtant que, dès le sixième siècle, on donne parfois, dans les Gaules, le nom d' « Abbé » à un prêtre séculier chargé de gouverner une église importante et de régir le collège des clercs qui la desservent (4).
Ubicumque autem sibi obviant fratres, junior a priore benedictionem petat. Transeunte majore, junior surgat et det ei locum sedendi. Nec praesu-
(1) Epist. IL P. L., XX, 179.
(2) Cf. Cassien et les Vitae Patrum, passim^
(3) Udalr., Gonsuet. Clun., 1. II, c. xx.
(4) Cf. S. Greg. Turon., lÀber Viiae Patrum, ii, 3-4 M. G. H. : Script, rtr* merov,i t. I, p. 670-671. In gloria martyrum, 60. M. G. H. : ibid., p. 529.
mat junior consedere, nisi ei praecipiat senior suus : ut fiât quod scriptum est : Honore invicem praevenientes. Pueri parvuli vel adolescentes, in oratorio vel ad mensam, cum disciplina ordines suos consequantur. Foris autem vel ubiubi, custodiam habeant et disciplinam, usque dum ad intelligibilem aetatem perveniant.
Nous avons vu comment les moines s'abordent; voyons maintenant certaines marques de courtoisie qu'ils se doivent entre eux, et premièrement le salut. En quelque lieu que les frères se rencontrent, le plus jeune doit demander la « bénédiction » à son aîné. N. B. Père a fait mention plusieu"? fois de cette bénédiction : au chapitre XXV, il a dit de l'excommunié : Nec a quoquam benedicatur tratiseunte; au chapitre LUI, il a recommandé au frère qui rencontrerait un hôte de le saluer : Et petUa henedictione, pertrameat; au chapitre LXVI, il prescrira au portier : Et mox lU aliguis pidsaverit avi pauper clamaverit, Deo gratias respondeat, oui benedicat. L'usage est vraiment vénérable. Saint Paul (Hebr., vu, 1 sq.) explique comment Melchisédech « bénit » Abraham : Quod minus est a meliore benedicitur. Bénir a aussi le sens de louer Dieu au sujet de quelque chose ou de quelqu'un : Et benedidt illis Simeon (Luc, ii, 34). A la dernière Cène, le Seigneur prend du pain et bénit : eùXoYiiffaç. Les premiers chrétiens se bénissaient, en se rencontrant (1). Il ne s'agit pas d'un geste, mais d'une formule de souhait ou de gratitude envers le Seigneur, quelque chose d'analogue au Bominus vobiscwm liturgique : Dieu soit béni de cette rencontre, Que Dieu vous bénisse !
Chez les anciens moines d'Orient et d'Occident, on s'inclinait devant celui qu'on voulait honorer, et on disait : Benedic, Pater, ou bien : Benedieite : c'était reconnaître la présence de Dieu dans l'hôte ou le frère, et solliciter une bénédiction du Seigneur qui vivait en lui. Nous savons par la Règle du Maître, par Bernai*d du Cassin et d'autres documents, que la réponse était : Dem, ou Dominus (2) ; mais elle n'était pas toujours formulée, et Boherius dit n'en avoir pas entendu à Subiaco et au Mont-Cassin : Quid 'prior respondeat non audivi nec etiam ex Regida capio guidquam de prioris responsione, nisi Deo gratias respondeat (3). N. B. Père recommande en effet au portier de répondre : Deo gratias; mais il ajoute : a ou de bénir », ce qui laisse supposer que la formule de
(1) Qtiod pênes Deum bonitatis et benignilatis, omnis hetiedidio inler nos summum -sit disciplinae et conversationis sacramentum, « benedicat te Deus » tam facile pronuncias
quam Christiano necesse est (Tertull., De iestim. animae, c. u. P. L., I, 611),
(2) Reg. Magistri, xiii. — Bernakd. Cass., in cap. xxv.
(3) Commentaire in h. l.
bénédiction n'était pas le Deo grattas. Quoi qu'il en soit, le Deo gratias est une antique et belle formule de salutation monastique. Les circon cellions du temps de saint Augustin en reprochaient l'usage aux moines ; on peut voir le blâme que leur adresse à ce sujet le saint Docteur dans son Discours sur le psaume cxxxii (1).
La bénédiction ne se demande et ne s'accorde, remarque Paul Diacre, qu'aux endroits et aux heures où il est permis de parler ; dans les lieux réguliers et pendant les temps de silence privilégiés, on se bornera à solliciter de cœur la bénédiction et à incliner la tête. Pierre le Vénérable fut contraint de démontrer aux Cisterciens scandalisés que cela suffit pour l'observation de ce point de la Règle (2). Dans les Déclarations de Sainte-CécUe, D. Guéranger a écrit : « Les sœurs plus jeunes demanderont la bénédiction aux anciennes, c'est-à-dire aux professes qui sont sorties du noviciat, en disant : Benedicite; mais, durant le silence de la nuit, elles leur feront seulement l'inclination. Les anciennes recevront d'une manière humble et gracieuse cette marque d'honneur ; mais celles qui auraient fait profession le même jour que celle qui les salue répondront : Benedicite ». Nous n'avons pas cette coutume, et il faut nous tenir à ce qui est établi. Mais nous ne sommes pas dispensés de saluer un ancien et, d'une façon générale, tout frère que nous rencontrons. H n'est aucunement nécessaire de lui dire quelques mots aimables, une facétie ou une plaisanterie ; mais il est toujours de bon goût de se découvrir si l'on portait le capuchon, de regarder et de s'incliner. Alors même que le plus jeune oublierait de le faire, l'ancien pourrait certainement s'incliner devant son frère et l'ange gardien de son frère.
Saint Benoît prévoit enfin le cas oii un ancien passe devant un jeune qui est assis : celui-ci doit se lever aussitôt ; et si l'ancien vient pour s'asseoir à l'endroit ou près de l'endroit oii se tient le plus jeune, celui-ci doit lui céder la place et ne se rasseoir qu'après y avoir été invité. C'est conforme à la politesse de tous les pays et de tous les temps : Omni seniori, dit Aristote (3), honor pro aetate reddendus et assurgendo et sessione cedendo. Encore pouvons-nous observer, avec Paul Diacre et Hildemar, que si l'ancien ne fait que passer, « le jeune doit se lever un peu, s'incliner et demander la bénédiction » ; que si l'ancien passe et repasse, ou que si
(1) P. L., XXXVII. 1732 : Hi etiam insultare nobis audent quia fraires, cum vident homines, Deo gratias dicunt. Quid est, inquiunt, Deo gratias? Itane sur dus es ut nescias quid sit Deo gratias? Qui diàt Deo gratias, gratias agit Deo. Vide si non débet f rater Deo gratias agere, quando videt fratrem suum. Num enim non est locus gratulationis quando se invicem vident qui habitant in Christo? — Et dans la Lettre XLI, S. Augustin dit encore : Deo gratias! nam quid melius et anima geramus et ore promamus, et calamo eseprimamus quam Deo gratias? Hoc nec did brevius, nec audiri laetius, nec intelligi grandius, nec agi fructuosius potest (P, L., XXXIII, 168).
(2) Epist, 1. I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 133-134.
(3) Ethique, 1. IX. c. ii, — Cfr. Sermo ascet. de renuntiatione saecidi, inier S» BasiLi opp. P. G., XXXI, 644.
le jeune frère est assis dans un endroit où vont et viennent beaucoup d'anciens, il est dispensé de se lever chaque fois ; que la courtoisie et la charité font un devoir à l'ancien de ne pas laisser le jeune deboul devant lui; l'Abbé rappellera ce dernier point au Chapitre, dit Hildemar, et si quelque ancien y manque, il sera châtié ; s'il demeure incorrigible, l'Abbé le rejettera au dernier rang. H serait, en effet, quelque peu ridicule pour un moine d'afficher sans cesse s«n ancienneté et d" exiger avec morgue tous les honneurs qui lui sont dus.
Ne considérons jamais comme surannées ces prescriptions de la Règle. Encore une fois, cette politesse et ces attentions sont l'indice de notre charité et de notre délicatesse surnaturelle. Les frères doivent se prévenir d'honneur (Rom., xii, 10), s'empresser et parfois s'ingénier à être aimables, sans aïïectation toutefois ni obséquiosité. Saluons nos aînés, laissons-les passer devant nous ; ne rougissons pas de parler à genoux i notre Abbé. Les commentateurs profitent de ce qui est dit ici de la sessia, pour observer qu'un moine ne doit pas s'asseoir à la manière n^ligée et molle des mondains (1).
Enfin, saint Benoît termine par une recommandation relative à l'attitude de la communauté vis-à-vis des enfants : nous l'avons déjà commentée.
(1) Cum sedes, non superpones alteri cruri alierum crus tuum : siquidem istud facere, aniwfi parum aUetxH atque aliud agentis indicium est {Sermo ascet. de renuntiat. saec, 8. P. G., }iXXl, 644).