CHAPITRE LXVI
L'ordre intérieur du monastère et sa paix ne demeurent assurés qu'à la condition que les relations avec le dehors soient contrôlées et réglées par un service vigilant : celui du portier. N. B. Père complète donc simplement toute cette portion de sa Règle en lui consacrant ici quelques lignes. Depuis longtemps et presque partout, c'est la plus humble des charges ; on l'abandonne à des frères convers ou à des serviteurs : cependant les anciens, nous le verrons, l'envisageaient bien autrement. C'est encore le dessein de recommander une fois de plus et de sauvegarder la clôture et la stabilité monastiques qui a dicté à saint Benoît la seconde partie du chapitre, si disparate de prime abord. Mais le rapprochement lui était suggéré par la source même oii il a puisé presque tous les éléments de ce chapitre ; le chapitre xvii de VHistoria monachorum de Rufin (1).
De ostiario monasterii. — Ad portam monasterii ponatur senex sapiens, qui sciât accipere responsum et reddere, cujus maturitas eum non sinat vagari. Qui portarius cellam débet habere juxta portam, ut venientes semper praesentem inveniant a quo responsum accipiant. Et mox ut aliquis pulsaverit aut pauper clamaverit, « Deo gratias » respondeat, aut benedicat; et cum omni mansuetudine timoris Dei
(1) n s'agit du monastère de l'Abbé Isidore, en Thébaïde : Intrinsecus putei plures, Jtorti irrigui, omnium quoque pomorum arborumqm paradisi, et quaecunique neœssaria usihus erant sufjicienter, imo et abundanter provisa; ai hoc ut nulli monachorum habiiantium intrinsecus, nécessitas ulîa fieret exeundi foras ad aliquid reqw'rendum. Senior quidam, vir gravis, et de primis electus, ad januam sedens, hoc hahebat officii ut adventantes ea lege tuscipiat, qua ingressi ultra non exeant... Hic ergo senior in janua, ubi ipse commanet, adhaerentem siii hàbebat hospitalem cellulam, in qua adventantes hospitio recipiat ei omni humanitate refoveat {Vitae Patrum, II, xvn. Rosweyde, p. 476-476). Au chapitre n, Rufin avait écrit : Plantavit (Hor) hanc silvam, ut ibi fratres, quos inibi congregare ctipiebai, non haierent necessitakm ligni graiia lonyMS evagandi (Rosweyde, p. 467),
reddat responsum festinanter, cum fervore caritatis. Qui portarius, si indiget solatio, juniorem fratrem accipiat.
Remarquons que N. B. Père parle au singulier de la porte du monastère. Il est en effet traditionnel (1) qu'une seule porte (avec une seconde ordinairement pour les services intérieurs et les charrois) donne accès au monastère : c'est une garantie de notre clôture. Et, pour surveiller cette porte, la Règle institue un portier. Ce n'est pas un « concierge » : il ne doit en avoir ni le nom ni les mœurs. Saint Benoît ne veut pas qu'on mette là le premier venu. H y a trois points oii le monastère entre en contact avec l'extérieur : l'hôtellerie, la porterie, les parloirs. Les parloirs n'ont d'autres titulaires que les frères dont les parents ou les amis sont un peu voisins du monastère et multiplient leurs visites. Nous avons parlé, en commentant le chapitre LUI, des dangers spéciaux de l'hôtelier ; il faudrait répéter les mêmes remarques au sujet du portier, dont la fonction est tout aussi délicate.
C'est lui qui, le premier, est mis en rapport avec les hôtes. Anciennement même, sa charge coïncidait parfois avec celle d'hôtelier (2). Avec les hôtes, ce sont les familiers, les touristes, les pénitents, les pèlerins, les pauvres enfin, qui se présentent à la porterie ; et souvent le portier reçoit l'obédience de faire les distributions d'aumônes aux indigents (3). Dans un grand monastère, la porterie n'est jamais une sinécure ; elle est une source abondante de mortification et de démission de soi-même. Un heureux tempérament n'y suffirait pas : il faut de la vertu surnaturelle, pour être accueillant toujours et toujours de belle humeur, pour savoir se taire, comme pour savoir parler à propos. Si le portie: n'a pas un réel amour du silence, sa cellule ne sera qu'un lieu de vains bavardages et de cancans. C'est là que s'enregistreront toutes les nouvelles du dehors et que, peut-être, les moines viendront les recueillir ; c'est de là aussi que s'échapperont certains détails, plus ou moins travestis, de la vie du dedans. A Dieu ne plaise que le portier se fasse jamais le truchement irrégulier entre les religieux et les mondains ! Ajoutons qu'il ne doit manquer ni de tact, ni d'esprit de discernement, afin de reconnaître avec promptitude à quelles personnes il a affaire, deviner comment il doit traiter chacun
(1) La 133« novelle de Justinien (c. i : Collatio IX, tit. XVI) légiférait ainsi : Volumus... non plurimos esse in monasterium ingressus sed unum, aut secundum forte; et adstare januae viros senes et castos et iestimonii boni ex omnibus, qui quidem ncque rêverendissimis monachis concédant sine ablatis voluntale exire monasterium... Sitque cauiissima maceria munitum monasterium, ut nullus exitus aliunde nisi per januas sit.
(2) Cassien écrivait du postulant : Deputatur seniori, qui seorsum haud longe a vestilulo monasterii commanens hahet curam peregrinorum atque advenientium deputatam eisque omnem diligentiam susceptionis et humanitatis inpendit (Inst., IV, vu).
(3) li en était ainsi à Cîteaux (selon le chap. cxx des Us), à Bursf eld, etc.
et rendre à tous le service qui convient : Sapiens, gui sciât acdpere responsum et reddere. Responsum a souvent dans le langage du temps le sens d'affaire, de message, de « commission » comme ncus disons vulgairement (1).
L'âge d'un portier n'est pas indifférent. S'il est trop vieux, son fardeau lui devient facilement intolérable et il est exposé à se défaire trop prestement de tous ceux qui viennent déranger sa lecture ou sa quiétude. S'il est trop jeune, il n'impose pas le respect et la réserve ; il distingue mal ceux qu'il faut accueillir et ceux qu'il faut écarter. La dissipation de la jeunesse l'entraîne à vaguer un peu partout ; lui qui ouvre la porto aux autres, il pourrait bien, s'il n'a que peu de conscience, se l'ouvrir à lui-même et se persuader qu'il a besoin, pour la dilatation de sa vie ou même pour Fa contemplation, d'une petite excursion dans le voisinage. Certains goûts de lecture et de prière, avec un petit travail manuel, aideront le portier à l'amour de la clôture parfaite (2). Un grand nombre de visiteurs ne pourront juger le monastère que d'après l'accueil qu'ils auront reçu à la porterie : c'est un motif de plus pour que tout y soit digne et édifiant.
Les commentateurs se demandent si N. B. Père réclame vraiment un «Tieillard » ; la plupart le pensent, et beaucoup de témoignages historiques semblent leur donner raison ; d'autant que saint Benoît lui-même prescrit d'accorder comme aide au portier « un plus jeune frère ». On peut se contenter néanmoins de la maturité de l'âge et de celle que donne la prudence. Chez les Pères d'Orient, le portier était parfois l'un des rares prêtres de la maison. Partout, et pour toutes les raisons que nous venons de dire : sécurité du monastère, bon renom, édification des étrangers, cette charge était considérée comme l'une des premières ; rappelons-nous que l'Église a institué un ordre spécial de clercs pour garder la porte de ses temples. Le concile d'Aix-la-Chapelle de 817 réclamait qu'on fît choix de frères instruits. Et D. Calmet msinue que le fait d'abandonner la porterie à des laïcs est l'indice d'une diminution de sens monastique. C'est peut-être un peu sévère. Pierre le Vénérable, dans sa controverse avec Qteaux, avouait ne pas comprendre à quoi bon immobiliser un religieux à la porterie, puisque, disait-il, il n'y a, pour ainsi parier, pas de
(1) Aa chapitre li, saint Benoît éciivait : Frater qui pro quovis responso profiàscitHr. . .
Et S. Grégoire le Grand : Mos etenim céllae fuit, ut quotiens ad responsum aliquod egredereniur fratres... (Dial, 1. II, c. xii)l — Ci Du Cange, Glossamim»
(2) La Régula cujusdam ad virgines txace un joli portrait des religieuses chaînées de gardier la porte : ... Aetate senili; quibus mundus silet; quae jam ex praesentibus pompis nihil desiderent; sed in toto cordis afjedu Creatori inhaerentes singulae diamt : Mihi autem adhaerereDeo ionum est, paner e in Deo spem meam... Sint mentis suae statu firmissimas, ut Domino cum Propheia orando dicant : Averte oculos nostros, ne videarU vtmitatem... Taie semper supervenientibus ostendant exemplum, ut et foris ab eztraneis nomen Domini glorificetur, ...et intus a consodaUbus suis mercedis praeparent Utera, êum omnium vict foris gerunt curam (ni)<
portes à Cluny ; puisque les portes du monastère sont presque toujours ouvertes à, tout venant ; il suffit, ajoutait-il, qu'un « honnête serviteur » les garde aux heures où elles doivent cependant être fermées (1). Les Cisterciens plaçaient à la porterie un religieux de chœur et un convers. Souhaitons de pouvoir faire de même dans nos monastères.
Le portier aura sa cellule tout près de la porte : cela s'impose. On ne l'y attache pas avec une chaîne, comme le faisaient les Romains, mais la charité et la prévoyance demandent qu'il reste fidèle à son poste, afin que les survenants trouvent toujours quelqu'un qui leur réponde et avec qui ils puissent traiter : a quo responsum accvpiant. Il est probable que, chez saint Benoît, le portier disait certaines parties de l'office et faisait la ledio divina dans sa cellule ; mais, comme la porte demeurait close toute la nuit et même à certaines heures du jour, par exemple peut-être pendant les repas, le portier n'était pas complètement exclu des exercices conventuels (2). Au reste, N. B. Père permet qu'on lui donne comme aide un frère plus jeune, qui fera les commissions, qui le remplacera au besoin, mais sans le décharger de sa responsabilité : car il demeure titulaire.
La Règle entre ensuite dans quelques détails sur la fonction du portier. Lorsque quelqu'un frappe, ou bien lorsqu'un pauvre, n'ayant autre chose à réclamer que l'aumône, pousse un cri pour avertir de sa présence, il faut que, sans le moindre retard, le portier réponde Deo gratias ou bien qu'il bénisse. Nous avons dit, au chapitre LXIII, ce qu'il convient d'entendre par cette bénédiction. Et nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de se demander, ni surtout qu'il soit possible de savoir, si la formule Deo gratias était résers^ée aux pauvres, l'autre aux riches, ou bien inversement (3). Mais ce qu'il faut retenir, c'est la recommandation de « rendre réponse » avec toute la douceur possible, toute la mansuétude qui vient de la crainte de Dieu, et en même temps avec l'empressement et la sainte ardeur de la charité. Il est si naturel aux gens poursuivis et pressés de s'impatienter et, selon la formule courante, de secouer leur monde ! Afin de trouver toujours à l'heure opportune le secret de cette hâte tranquille, le portier se souviendra que c'est Dieu lui-même qui se voile dans la personne des hôtes. Et s'il survient quelqu'un à qui l'on ne s'attend pas, qui semble être de trop, il devra donc recevoir le même accueil affectueux, en souvenir du treizième pauvre de saint Grégoire ou du mendiant de saint Martin.
Monasterium autem si fîeri potest, ita débet construi, ut omnia necessaria, id est, aqua, molendinum,
(1) Epist, 1. I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 134,
(2) Cfr. Reg. Magistri, xcv,
(3) Quelques manuscrits ont aut Benedict
hortus, pistrinum, vel artes diversae intra monasterium exerceantur, ut non sit nécessitas monachis vagandi foras : quia omnino non expedit animabus eorum.
Nous avons dit, outre, leur commune origine, quel lien rattache cette prescription aux précédentes : le souci constant, chez saint Benoît, d'accentuer la séparation des siens d'avec le monde, de garantir la clôture et la stabilité. H est tout à fait inopportun et périlleux pour des moines d'errer çà et là, d'aller se promener dehors et, d'une façon générale, de sortir sans obédience ou avec une obédience extorquée et élargie. Le monde n'est pas salubre pour nous ; notre âme y est mal à l'aise ; nous ne sommes plus aptes à y séjourner sans danger. Le besoin de se créer des distractions, d'échapper à l'observance et à la vie commune, serait de bien triste augure. Et les prétextes ne manquent jamais à l'immortification ; elle sait s'envelopper des formes les plus édifiantes : c'est l'apostolat, c'est la science sacrée, c'est la charité, c'est une santé précieuse. Mais N. B. Père ne répond de la persévérance et de la sainteté des moines que s'ils restent cachés dans leur monastère. Il souhaite même que celui-ci puisse se suffire et qu'il soit installé de telle sorte que rien n'y manque des choses indispensables à la vie et au travail H reconnaît d'ailleurs que ce n'est pas toujours réalisable. Les conditions d'un Mont-Saint-Michel, par exemple, se prêtent mal au désir de N. B. Père ; et les collines, aimées de saint Benoît, comme dit le proverbe (1), n'étaient pas toujours, sauf miracle, pourvues d'une source (2).
L'énumération des necessaria ne prétend pas, il va de soi, être complète ; saint Benoît ne signale que ce qu'U y a de plus requis : de l'eau, un moulin (3), un jardin, une boulangerie (4), enfin les métiers et ateliers divers (voir le chap. LVII). Remarquons en passant que N. B. Père recommande les exploitations et les travaux en tant que nécessaires à la vie conventuelle, et non comme de vastes entreprises de rapport. Il ne semble pas non plus qu'il souhaite voir ses moines s'en aller travailler au loin, puisqu'il désire un jardin dans la clôture même.
Le monastère complet ressemble donc à une petite cité. C'était le cas de beaucoup de monastères de la Thébaïde, où les différents corps de métiers occupaient chacun leur quartier. En Occident, après saint
(1) Bernardus voiles, montes Benedidus amaiat, Oppida Franciscus, célèbres Dominicus urbes.
(2) Relire le chap. v de la Vie de saint Benoît (S. Greg. M., Dial, 1. II).
(3) D. Calmet a toute une petite dissertation sur les moulins.
(4) L'édition Butler omet pistrinum. Voir les discussions des commentateurs sur le sens exact de ce mot*
Benoît, certaines grandes abbayes furent admirablement organisées et formèrent une plus grande variété encore d'artisans et d'artistes. Mais, sous peine d'étendre démesurément le commentaire, nous devons abandonner toutes ces questions à l'histoire monastique.
Hanc autem Regulam saepîus volumus in congregatione legi, ne quis fratrum de ignorantia se excuset.
Nous pouvons considérer cette phrase comme la conclusion d'une première rédaction de la Règle ; encore que, selon la thèse qui tend à prévaloir, ni l'histoire, ni l'étude intrinsèque des manuscrits ne nous révèlent réellement l'existence de deux textes primitifs différents. Mais il demeure très vraisemblable que la Règle n'a point été composée d'un seul jet.
N. B. Père ordonne que le code de la vie monastique soit lu très souvent en communauté, afin que nul ne cherche dans son ignorance ou dans l'infidélité de sa mémoire un prétexte au relâchement. C'est toujours, chez saint Benoît, la même résolution de mettre un terme à tous les désordres que provoquaient, dans tant de monastères, l'imprécision ou même l'absence de règles écrites. Nous sommes fidèles au précepte de saint Benoît, car sa Règle est lue plusieurs fois aux novices, et on la lit à tous, en latin ou en langue vulgaire, à Prime et au repas du soir (1).
(1) Cette lecture de Prime est déjà prescrite par le concile d'Aix-la-Chapell'3 de 817 (cap, LXix), La lecture du réfectoire est indiquée dans la Règle du Maître (x':av)<