SI L'ON ENJOINT A UN FRERE DES CHOSES IMPOSSIBLES
ment l'attitude amusante du corbeau en face du pain empoisonné que N. B. Père lui ordonnait d'emporter au loin : Tune corvus, aperto ore, expansis dis, circa eumdem panem coepit discurrere atque gracitare, ac si aperte diceret et oledire se velle et tamen jussa implere non posse (1).
Le procédé de saint Benoît, devant cette trépidation, est tout paternel ; il dit à son moine : « Vous êtes persuadé que l'obédience est lourde, qu'il vous est impossible de l'accomplir? C'est peut-être vrai. Je ne discuterai pas votre appréciation. C'est donc entendu : l'obédience est surhumaine ; c'est probablement quelque chose comme cette résurrection d'un mort que prétendit m'imposer un jour le bon paysan du Cassin (2)! Mais enfin, il y a des grâces d'état et de fonction : Dieu nous aide à porter ce dont lui-même nous charge. Et puis tant de choses ne semblent impossibles que parce qu'on ne les a pas résolument tentées ! La sensation de l'équilibre vous viendra en essayant ; si vous n'essayez pas, elle ne vous viendra jamais. Peut-être aussi Yotre Abbé veut-il vous mettre en demeure de montrer ce dont vous êtes capable et vous obliger à grandir par l'effort. Souvenez-vous des vocations de Moïse, d'Isaïe, de Jonas, d'Amos, de saint Jean-Baptiste. »
Alors, avec un grand esprit de douceur et d'obéissance, cum omni mansuetudine et obedientia, le religieux accueille l'ordre donné. C'est de la sorte que l'on apprend à marcher sur l'eau, comme saint Maur. Que de fois n'arrive-t-il pas que Dieu supprime soudain tous les obstacles, grâce à l'entrain joyeux de notre obéissance ! Les femmes qui s'en allaient au tombeau du Seigneur, se disaient en chemin, eUes aussi : Quis revolvet nohis lapidem ah ostio monwmenti? Elles vinrent pourtant, et la lourde pierre était déplacée : Et aspicientes viderunt revoliUum lapidem : ercU quippe magniis valde.
Quod si omnino virium suarum viderit pondus excedere, impossibilitatis suae causas ei qui sibi praeest patienter et opportune suggérât, non superbiendo, aut resistendo, vel contradicendo.
Que si, après un essai généreux et loyal, vous constatez que décidément vous n'êtes pas de taille, ne boudez pas, ne murmurez pas, ne vous lamentez pas auprès de vos frères. Allez trouver votre Abbé et doucement, à une heure opportune, exposez les motifs de votre insuccès, sans orgueil,
(1) S. Greg. m., Dial, 1. II, c. viii.
(2) Quid vultis onera noUs imponere, quae non possumus porlare? s'écria d'abord saint Benoît. Mais bientôt il accomplit le miracle, en toute simplicité de foi (S, Greq. M., Dial,, i, II, c. xxxii).
sans révolte, sans contestation. Essayez de raconter l'affaire comme si elle concernait un autre que vous-même, comme un problème dont vous fournissez seulement les éléments : suggérât. Opportune, ajoute saint Benoît : et, en effet, il faut savoir attendre le bon moment, celui où l'on est calme, et oi\ Ton sait que le supérieur le sera aussi ; il faut choisir encore le lieu favorable : ce n'est pas diplomatie ou duplicité, mais bien prudence et charité. Et, dans cette instance même, évitons tout ce qui ressemblerait à l'exigence hautaine, à la passion, ou à l'esprit de système. En principe, d'ailleurs, ne demandons jamais une permission qu'avec une parfaite liberté d'esprit et ce désintéressement surnaturel qui, d'avance, prend son parti d'un refus. Nous appartenons tout entiers à l'obéissance ; et seule, l'obéissance est une garantie contre l'illusion j elle est l'ange gardien de notre vie monastique : Quid enim mihi est in caelo, et a te qind volui super terram?... Deus cordis mei et pars mea, D&us^ in aetemum (Ps. lxxii, 25-26).
Quod si post suggestionem suam in sua scntentia prions imperium perduraverit, sciât junior ita sibi expedire, et ex caritate coufidens de adjutorio Dei, obediat.
Alors même que les représentations ont été faites dans les meilleurs termes et appuyées des considérants les plus sages, il peut arriver que le supérieur maintienne son ordre. C'est son affaire. Son dessein est peut-être d'éprouver ou de contraindre : il en a le droit, spécialement lorsqu'il s'agit d'imposer certaines charges, plus pénibles, par exemple le gouvernement d'une communauté. En ce cas, le moine doit effacer de son âme la pensée des difficultés soi-disant insurmontables qu'il croyait apercevoir ; il doit se convaincre qu'U convient pour lui d'agir ainsi, qu'il lui est bon d'obéir jusqu'à ces limites de l'absurde ; les âmes ont besoin, pour monter très haut, de ces anéantissements-là. « Vous le voulez, mon Seigneur et mon Dieu? Je le veux bien aussi. Tout m'est simple alors, tout m'est facile. C'est en vous que j'ai mis mon espérance : et vous avez promis votre gi'âce à tous ceux qui se confient en vous. » C'est là ce qu'ose nous demander N. B. Père saint Benoît ! Non pas l'attitude du petit enfant qui obéit par crainte du fouet, ni la disposition de celui qui se résigne parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement : mais une adhésion intellectuelle tranquille, une soumission provenant de la tendresse, un acte profond de foi, d'espérance et de charité : Sciât ita sihi expedire, et ex caritaie confidens de adjviorio Dei, ohediat. Si Dieu a voulu seulement éprouver la qualité de notre obéissance, un ange descendra à temps,