‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 153 sur 171 · DES FRÈRES QUI VONT EN VOYAGE · texte numérisé non relu

DES FRÈRES QUI VONT EN VOYAGE

de purifier l'esprit, le cœur et les sens du moine de tous les spectacles mondains qu'il a peut-être enregistrés à son insu. Comme dans la Jérusalem céleste, rien de souillé n'a le droit de pénétrer dans cette « Vision de Paix » qu'est un monastère.

Pour le même motif, ceux qui reviennent de voyage épargneront à leurs frères ce dont la Règle s'est employée à les délivrer eux-mêmes. Saint Benoît n'interdit pas de dire quoi que ce soit des choses vues ou entendues : car pourquoi ne raconterait-on pas les choses édifiantes (1), ou certains détails très anodins? Ce qu'il veut, c'est qu'on ne rapporte pas au hasard et étourdiment tout ce qu'on a remarqué : quaecumque; car, dit-il, c'est la cause de beaucoup de ruines (destrudio, le contraire de Vaedificatio). Des relations de voyage indiscrètes ou trop circonstanciées pourraient réveiller çà et là des souvenirs, provoquer des curiosités, inspirer des regrets, suggérer de petits romans, ressusciter en nous des choses auxquelles nous sommes morts et qui, grâce à Dieu, sont mortes pour nous : Mihimundus crucifixus est, et ego mundo. Mieux vaut toujours demeurer en deçà de ce que nous croyons être la limite et bannir tout détail qui serait de nature à troubler l'âme ou parfois même à déconcerter la vocation d'un frère.

Une sanction sévère est portée par saint Benoît contre ceux qui oseraient enfreindre ce point de règle ; ils seront soumis à la discipline régulière.

Similiter, et qui praesumpserit claustra monasterii egredi, vel quocumque ire, vel quidpiam quamvis parvum sine Abbatis jussione facere.

Rien ne demeurerait de la clôture et de la stabilité, si chacun gardait le droit d'apprécier les motifs qu'il y a pour lui de sortir ou de ne sortir pas, d'aller ici ou là au cours de son voyage, d'entreprendre telle ou telle démarche. Et c'est pourquoi N. B. Père termine le chapitre en rappelant que l'ordre ou la permission de l'Abbé sont destinés à prévenir toute incertitude et requis pour mettre la conscience du moine en pleine sécurité ; même, les châtiments de la discipline régulière sont décrétés contre quiconque sort sans autorisation du monastère, dirige ses pas vers quelque endroit que ce soit, ou fait n'importe quoi, même d'assez peu considérable, en dehors de la clôture (2). Les éléments de cette phrase doivent

(1) Comme le permet formellement la Règle de Tarnat (ii)< — Saint Benoît cite S. Pacôme : Et omnino quidquid forts gesserint et audierinl, in monaslerio narrare non poterunt. Si quis amlulaverit in via, vel navigaverit, aut operatus fuerit foris, non loquaiur in monasferio quae ihi geri viderit (LVir, lxxxvi).

(2) S. Basile s'était demandé : An conveniat aliquo abire, moderatore non prius cornmonefacto? {Reg, irev., cxx.)

s'Kitendre cum conjundione. N. B. Père, toujours judicieux et pondéré, ne peut menacer d'une aussi grave mesure pénale le moine qui ferait irrégulièrement une chose quelconque, même minime, dans le monastère j et comment d'ailleurs relier au contexte une semblable décision? Elle ne concerne pas davantage celui qui vaguerait et irait n'importe où, eans permission, dans le monastère. Sans doute, saint Benoît semble s'inspirer ici, comme le remarquait déjà Smaragde, d'une règle de saint Pacôme (1) et d'un texte de Cassien (2), qui impliquent (moins les sanctions pénales) la signification que nous écartons : mais N. B. Père modifie parfois notablement les sources qu'il utilise.

(1) NxMus neque exeundi in agrum, neque ambulandi m nionasierio, neque exixa mwrum monasterii foras hcAeat facuUaUtii, nisi inierrogaverit proepositum et ille concesserU (lxxxiv).

(2) Inst, IV. X.

CHAPITKE LXVIII SI l'on enjoint a un frère des choses impossibles

H n'est rien qui ne soit infiniment vénérable dans la Règle : pourtant, les dernières pages, écrites par N. B. Père dans la plénitude de ses années, de sa connaissance des âmes et de sa sainteté, ressemblent à un testament spirituel, et elles ont pour nous une saveur d'éternité. Elles sont toutes baignées de la clarté de Dieu, toutes imprégnées de sa douceur.

C'est d'obéissance qu'il est question encore. Dès le Prologue, N. B. Père définissait la vie monastique un labeur glorieux d'obéissance : Ut ad eum per ohedientiae lahorem redeas, a quo per inohedientiae desidiam reeesseras; notre armure spirituelle s'appelle, dans toutes ses pièces, l'obéissance : Quisquis ahrenuntians propriis voluntatibus,... ohedientiae fortissima atque praeclara arma assumis. Le chapitre V traite ex professa de l'obéissance et la décrit surtout empressée et joyeuse. Le chapitre VII, en ses premiers degrés d'humilité, peut-être même en tous, ne nous donne réellement que les degrés de l'obéissance. Saint Benoît l'invoque sans cesse, comme saint François d'Assise chante la pauvreté. Et, devant une telle insistance, nous sommes tentés de lui dire : « Mais, Père, pourquoi nous répéter toujours la même chose? » Sans doute, il nous répondrait avec saint Jean : Filioli, quia praeceptum Domini est, et si solum fiât, sufflcit. L'obéissance toujours, l'obéissance à tout, l'obéissance à tous et, à l'occasion, l'obéissance héroïque. Saint Benoît nous a livré son secret, il nous a confié son idéal : faire du moine, non pas simplement un obéissant, mais une obéissance, comme le Seigneur, par le Seigneur, dans le Seigneur : Fadus olediens, usque ad morteni.

On peut se demander, avant d'aborder le commentaire, si quelque motif spécial inclinait N. B. Père à traiter cette question de l'obéissance héroïque immédiatement après le chapitre LXVII plutôt qu'ailleurs. Nous croyons qu'ici encore, comme au chapitre du Portier, cet ordre d'exposition lui a été suggéré par la source utilisée : le chapitre x du IV® livre des Institutions de Cassien (1).

(1) Posi hmc tanta observantia oloedientiae régula custodiiur, utjunîores àbsqtie praepositi sui scientia vel permissu non solum nonaudeant cellamprogredi, sed ne ipsiquidem communi ac naturali necessitati satisfacere sua auetoritate praesumant (nous reconnais-

Si fratri impossibilia injungantur. — Si cui fratri aliqua forte gravia aut impossibilia injunguntur, suscipiat quidem jubentis imperium cum omni mansuetudine et obedientia.

Commander des choses pénibles et impossibles? Que devient donc cette discrétion tant vantée de la Règle bénédictine? Et que devient la promesse de saint Benoît, dans son Prologue, de n'établir rien qui dépassât les forces humaines moyennes : Nihiî asperum nihilqm grave nos cotistituturos speramus? Non, il ne se contredit pas. Il n'adopte nullement, croyons-nous, ces coutumes de l'Orient — d'ailleurs souvent vénérables et suggestives — qui prétendaient rompre la volonté personnelle par le paradoxe violent et la contradiction des obédiences imposées. Rien, dans la Règle de saint Benoît, ni dans sa Vie, ne permet d'assimiler pratiquement les impossibilia auxquels il songe aux impossibilia mentionnés par Cassien ; des expressions identiques peuvent désigner des réalités très dissemblables. Le prodige de saint Maur marchant sur les eaux est vraiment un fait exceptionnel ; et peut-être d'ailleurs N. B. Père s'était-il borné tout d'abord à envoyer l'enfant porter secours au petit Placide : c'est l'obéissance qui provoqua le miracle.

Il est possible que saint Benoît songe à l'hypothèse d'une obédience réellement peu réalisable par les procédés ordinaires ou même simplement humains; mais surtout il se met dans la personne de ceux qui reçoivent les obédiences et les déclarent si volontiers impossibles. L'Abbé a beau réfléchir, calculer, mesurer : il n'en est pas moins constant que tel moine, à qui est confiée une charge de cellérier, d'infirmier ou de lecteur, prétextera, de bonne foi, son incapacité. H est si doux de n'avoir nulle responsabilité, de n'appartenir qu'à sa prière et à ses études! H est si bon d'être, sur le bateau, simple passager, sans avoir l'obligation de mettre la main à la manœuvre! Aussi, par une sorte d'illusion trop naturelle, lorsque l'obédience la plus bénigne fait sortir certains frères de leur quiétude et les oblige à entreprendre quelque besogne pour la communauté, la première de toutes leurs dispositions est de se retrancher derrière leur impuissance. C'est exactesons la conclasîon de notre chapitre lxvii ; et voici maintenant ce qui ressemble au chapitre suivant) : sicque universa conpîere, quaecumque fuerint ab eo praecepla, tamquam si ex Deo sint caelitus édita, sine ulla discussione festinant, ut nonnumquam etiam inpossibilia sibimet imperata ea fide ac devotione suscipiant, ut toia viriute ac sine ulla cordis haesitatione perficere ea et consummare nitantur et ne inpossibilitatem quidem praecepti pro senioris reverentia metiantnr. — Saint Benoît a pu se souvenir aussi de S. Basile, Reg. contr., lxix, lxxxii, — Cf. Reg. fus., xxviii*

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