DU CARACTÈRE ÉLÉMENTAIRE DE CETTE RÈGLE
sien résume ses admirables conférences avec les moines orientaux ; les Instituta coenoMorum du même auteur ; les Vitae Patrum; la Kègle de celui qui était alors considéré comme le plus grand législateur monastique : « Notre Père saint BasUe ». Tous ces écrits ne sont autre chose que des exemplaires, des modèles authentiques (1) de sainte vie et d'obéissance monastique ; et instrumenta virtutum : des documents, des archives de vertu, ou bien encore des ressources, des industries pour développer chez nous les vertus (2). Ils sont en même temps un encouragement, un aiguillon ; et lorsque nous sommes lâches, inobservants et négligents (3), la leçon qu'ils nous donnent nous fait rougir de honte. L'intention de N. B. Père n'est certainement point, répétons-le, de déprécier sa Règle, ni de vouer à la confusion toutes les âmes qui s'en contenteraient ; il ne dit pas davantage : nous sommes tous maintenant des relâchés. Tout au plus pourrait-il déclarer : c'est vraiment bien peu de chose, ce que nous faisons, en regard des austérités orientales ! Mais plutôt peut-être veut-il humilier, par le spectacle de la perfection d'autrefois, ceux qui seraient aujourd'hui tentés de relâchement : comme si la bénignité même des observances leur devenait un prétexte pour s'en affranchir.
Tout ce paragraphe de la Règle contient une grave leçon relativement à l'intérêt suprême de notre vie nionastique, etàla matière de nos lectures et de nos travaux. Le bavardage, les journaux, les revues, la critique, les petits livres de dévotion, tout cela ne saurait conduire le moine sur les sommets de la perfection, ad celsitudinem perfectionis (4). Ce sont des citernes crevassées, impuissantes à retenir et à donner l'eau vive (Jetî., II, 13). Aussitôt qu'elle s'éloigne des sources doctrinales où nos pères ont puisé, la vie monastique s'étiole ; et la prospérité humaine, cette bénédiction d'Esaii, ne parvient pas à en dissimuler l'insignifiante banalité. Sans doute, la littérature chrétienne s'est enrichie depuis saint Benoît ; mais la petite bibliothèque qu'il a dressée n'a point vieilli. L'Église elle-même ne connaît guère d'autres livres, pour ses lectures officielles, que ceux dont N. B. Père a proclamé la vertu souveraine.
Quisquis ergo ad patriam caelestem festinas, liane minimam inchoationis Regulam descriptam, adjuvante Christo, perfice : et tune demum ad majora,
(1) Les mots exempta et ne sont que dans le « texte reçu ».
(2) Voir l'explication du mot instrumenta, que nous avons donnée au début du chapitre IV. — Tertullien, à la suite du passage que nous citions naguère, appelait les Écritures : instrumenta dodrinae {De praescriptione haereticorum, xxxviii. P. L., II, 51).
(3) A desidiosis ac neglegentibus... (Cass., Conlat. XII, xvi).
(4) Cassien disait : scandere... culmina perfectionis {InsL, IV, viii).
quae supra commemoravimus, doctrinae virtutumque culmina, Dec protegente, pervenies.
H est sûr que N. B. Père parle trop modestement de sa Règle. En dehors de l'Évangile, y a-t-il un livre qui ait su, comme elle, se prêter à tous les besoins de la société chrétienne, depuis le sixième siècle jusqu'à nos jours et, selon que Dieu l'a révélé à quelques saints, jusqu'à la venue du Fils de l'homme? Sans prendre à notre compte cette affirmation présomptueuse que le bénédictin est, en vertu de sa Règle, « un homme à tout faire », nous devons bien reconnaître une dernière fois que la Règle s'est prêtée avec une souplesse infinie à des œuvres extrêmement variées, qu'elle s'est accommodée mieux qu'aucune autre aux temps et aux circonstances, qu'elle a fourni un cadre législatif solide à plusieurs fondateurs d'Ordre ou de Congrégation. Élaborer une Règle assez large pour embrasser tout, assez forte pour tout contenir, assez divinement simple pour être comprise du Goth illettré et ravir saint Grégoire le Grand, assez parfaite pour mériter à jamais d'être appelée « la R^le », la Règle monastique par excellence : n'est-ce pas l'œuvre d'un génie surnaturel extraordinaire?
Mais c'est d'une bien autre gloire que se préoccupe saint Benoît. Comme le psabniste, il tient ses yeux levés vers les montagnes. Il y a, dans l'Église, des géants de sainteté ; il y a des cimes superbes de sagesse et de vertu (1), dont ils nous ont appris le chemin : peut-être le Seigneur nous fera-t-il la grâce d'y atteindre aussi quelque jour; commençons d'abord par observer dans son entier ce que nous enseignent les humbles pages que nous venons de lire. H y a une patrie céleste, un sanctuaire familial oii l'on nous attend : que les âmes qui ont hâte d'y pénétrer accomplissent au préalable leur noviciat d'éternité.
Nous retrouvons l'ardente et douce invitation par oiî a commencé la Règle. Nous retrouvons, du Prologue, cette doctrine si profondément chrétienne que nous n'allons vers Dieu qu'appuyés sur Dieu, sur son Christ, sur les vigueurs divines déposées en nous par le baptême et par la foi. Nous retrouvons surtout cette affirmation tranquille que celui qui nous a aimés et appelés nous aimera jusqu'à la fin et ne trahira point nos espérances. Car la Règle s'achève sur cette assurance bénie : « Vous parviendrez », vous parviendrez jusqu'au cœur de Dieu.
(1) Dominicae doctrinae culmen asceidii (Cass., Conlat XXI, xxxiv). Si ad culmen virlutum ejus volumus pervenire... {Conlat. XVIII, xv). Cf. InsL, IV, xxiii; Conlat. XXII, vn.