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CHAPITRE V

DE l'obéissance DES DISCIPLES

De obkdientia discipulorum. — Primus humilitatis gradus est obedientia sine mora. Haec convenit iis qui nihil sibi Christo cari us existimant. Propter servitium sanctum quod professi sunt, seu propter metum gehennae, vel gloriam vitae aeternae, mox ut aiiquid imperatum a majore fuerit, ac si divinitus imperetur, moram pati nesciunt in faciendo. De quibus Dominus dicit : In auditu auris obedivit mihi. Et item dicit doctoribus : Qui vos audits me audit.

H n'y a point de contradiction entre l'affirmation par laquelle débute ce chapitre et la doctrine du chapitre VII qui donne comme troisième degré d'humilité l'obéissance. Les points de vue sont différents. L'obéissance dont il est parlé ici n'est pas un degré spécial, après lequel il y en aurait un second, puis un troisième : saint Benoît proclame sa valeur souveraine et déclare qu'elle est le sommet, Vapex, le résumé et l'expression la plus achevée de l'humilité. Il ne s'agit pas, en effet, d'une obéissance quelconque, mais de l'obéissance empressée et affectueuse, la seule vraie, la seule digne de Dieu et de nous-mêmes ; c'est de celle-là seulement qu'il est question, N. B. Père ne voulant pas supposer que des moines puissent se contenter des formes diminuées et inférieures de l'obéissance. Quant à l'humilité, saint Benoît l'envisage de la même manière qu'au chapitre VII; elle est moins une vertu particulière qu'un état, un tempérament, une disposition morale définitive. L'obéissance et l'humilité, telles que les conçoit N. B. Père, pourraient se définir l'une par l'autre ; ou bien, si elles se distinguent, c'est comme cause et effet, comme indice et réalité : les actes de l'obéissance nous préparent et nous conduisent à l'humilité, c'est-à-dire à être devant Dieu ce qu'il convient que nous soyons, et la perfection de cette attitude, l'achèvement de notre humilité, c'est une obéissance qui ne temporise pas.

On peut reconnaître dans le chapitre trois parties : les motifs de l'obéissance, ses qualités extérieures, sa perfection intérieure.

Le seul fait d'être créature, et créature intelligente, nous porte déjà à l'obéissance. Lorsque Dieu a créé, dit la théologie, il n'a été déterminé ni sollicité par rien ; mais il a eu un dessein, il a assigné un but non pas à lui et à son action, mais aux choses elles-mêmes. H y a une fin morale des choses, un programme éternellement conçu par Dieu et qui se réalise dans le temps sous sa main toute-puissante. La fin des êtres, c'est le bien ; et le bien essentiel de la créature, c'est d'être ce que le Seigneur veut qu'elle soit, de faire ce qu'il veut qu'elle accomplisse, d'aller par ses actes là où il veut la conduire, c'est-à-dire à la manifestation des attributs divins. Chacune des choses collabore à sa manière, moyennant l'activité spontanée de son être, à l'exécution d'un vaste plan d'ensemble, dont nous ne saisirons bien qu'au ciel toute l'harmonie : nul ne s'y soustrait pour suivre son caprice ; c'est un concert sans fausse note. Toute créature demeure, ontologiquement, vraie et bonne : elle est de Dieu, elle est pour Dieu. Toute la création obéit ; elle obéit bien, jusqu'à la souplesse absolue, jusqu'au miracle ; Dieu peut toujours attendre d'elle ce qu'au chapitre IjXXI saint Benoît appellera oledientiae bonum. Et c'est un spectacle impressionnant qu'une sujétion si universelle. Mais les êti'es matériels font le bien sans savoir ; « les cieuxqui chantent la gloire de Dieu » ne comprennent pas leur cantique. L'homme seul est l'ouvrier de Dieu conscient et volontaire. L'ordre, pour lui, et la joie, c'est d'entrer librement dans ce concert de la création, d'être le collaborateur aunant de Dieu. Et toute loi qui se présente à nous avec autorité, n'est que ^'expression du mode selon lequel nous pouvons aider Dieu à réaliser son programme de bien et de beauté. Nous avons là le sens exact de l'obéissance.

Il est tel encore et surtout dans l'économie surnaturelle. Et si N. B. Père propose à notre obéissance des motifs plus attrayants et plus efficaces que cette considération philosophique et un peu stoïcienne : Toti te insère mundo, n'a-t-il pas cependant, dès le Prologue, présenté le moine comme l'ouvrier privilégié que cherche Dieu? n'invoque-t-il pas ici même le servitium sandum qu'a voué le religieux? et ne décrit-il pas l'obéissance comme une conformité pratique de nos desseins à ceux de Dieu?

Tout nous invite à l'obéissance prompte : la loyauté, la prudence, l'espérance, la charité. Les uns voient dans l'obéissance la fidélité aux engagements de leur profession : nous avons domié notre parole ; et il est sûr que ce jour-là nous n'avons ni promis de désobéir, ni formulé de réserve quelconque. Les autres se souviennent que l'enfer a été créé pour engloutir une rébellion ; l'obéissance leur apparaît comme la condition même de leur sécurité ; et, pour ne pas être le plus élevé, ce motif est bon

cependant et surnaturel. D'autres font de l'obéissance un exercice de la vertu d'espérance : n'ignorant pas que le salaire promis est la vie étemelle, ils se portent à l'obéissance comme à la rançon de leur gloire future.

Mais le motif profond de l'obéissance, celui qui prime tous les autres et dont tous les autres ne sont guère que le morcellement et le détail, c'est la charité. L'obéissance prompte, dit saint Benoît, est le propre de ceux qui estiment n'avoir rien de plus cher que le Christ (nous reconnaissons le vingt et unième instrument des bonnes œuvres). Il semble que cela soit facile et normal de ne rien préférer au Seigneur? En effet ; mais pratiquement, peut-être à notre insu, il est souvent des choses que nous aimons plus que lui : une passion, une idée, un projet, un désir. Toutes nos résistances, nos inerties, nos atermoiements, nos difficultés viennent de là. Aussi longtemps que nous avons notre programme personnel, que nous nous définissons à nous-mêmes notre direction et l'emploi de notre activité, nous ne sommes pas libres et le Seigneur n'est pas libre chez nous ; l'obéissance parfaite n'existe pas encore. Mais, à dater du jour où il n'est rien que nous aimions hors de Dieu, que nous aimions plus que Dieu, nous devenons dans sa main une vigueur disponible, une force qu'il utilisera à son gré. Comme il importe de prendre garde à ne relever jamais l'édifice de la volonté propre jeté à bas dès le début de notre vie monastique! L'âge nous y porte, quelquefois même les obédiences nous deviennent un piège. Pourquoi désapprendre la simplicité et la naïveté de notre soumission première, puisque l'indice de notre croissance surnaturelle résidera toujours dans l'empressement de notre obéissance?

Ceux qui aiment le Christ, dit saint Benoît, ne peuvent souffrir de retard dans l'exécution de l'ordre donné, les délais leur sont impossibles : moram pati nesciunt in faciendo. Us ont reconnu la voix aimée du Seigneur (1). La personne du supérieur, avec son caractère ou ses défauts, ne leur fournit jamais de prétexte pour se dérober. Us ne distinguent pas entre ce qui vient directement de Dieu et ce qui vient encrre de lui, mais par l'intermédiaire de l'homme. C'est toujours à Dieu qu'ils obéissent, comme l'affirme à ceux qui le représentent le Seigneur lui-même : Qui vos aitdit me audit (Luc, x, 16). Quant aux choses, elles n'ont de couleur et de saveur qu'autant que Dieu les veut et les aime ; elles sont indifférentes jusqu'à ce qu'aient apparu les relations qu'elles soutiennent avec la volonté divine : mox ut aliquid imperaium a majore fuerit (2). Le simple fait doctrinal qu'au Seigneur va toute notre obéissance nous donne la mesure de sa dignité et de son mérite ; il en commande aussi l'allure rapide ; et

(1) Réminiscence de Cassien, Inst., IV, x, xxiv ; XII, xxxii.

(2) Stalimque cum tiii a majore fuerit imperatum (S. Pach., Reg., xxx).

le Seigneur s'applaudit avec fierté d'être si bien écouté et compris : In auditu auris ohedivit mihi (Ps. xvii, 45).

Ce n'est que justice pour le Seigneur de se féliciter, puisque notre obéissance est son œuvre. Comprenons bien. Notre âme est un sanctuaire, le sanctuaire du Dieu vivant. Il y a eu effusion de la vie du Seigneur en nous ; et tout le travail de l'Église n'a pas d'autre intention que d'assurer en chacun et en tous la croissance complète du Christ. Cette doctrine est élémentaire et connue. Celle qui l'est moins peut-être, c'est que, dans l'ordre surnaturel, n'ont de réelle valeur et de portée que les œuvres qui procèdent de ce trésor de la vie divine communiquée. Et notre obéis sance n'est parfaite que lorsqu'elle est devenue une déférence profonde et continue envers celui qui vit dans notre cœur. La forme de l'obéissance la plus achevée n'est-elle pas de se livrer à toute bonne œuvre sous la pression intérieure du Seigneur et de son Esprit? N'est-ce pas dans ce sens que l'Apôtre nous a dit que « se laisser conduire par l'Esprit de Dieu, c'est vraiment être enfant de Dieu »? Et ainsi le Seigneur nous incline à l'obéissance non pas seulement par des procédés objectifs et extérieurs, non pas seulement en nous fournissant des motifs d'ordre naturel ou surnaturel, mais encore en nous faisant communier au dedans à la vie, aux facultés, aux vertus de celui « qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ».

Ah ! qu'il serait facile de faire l'apothéose de l'obéissance et de montrer que tout en demeurant, comme la religion, dans le groupe des vertus morales, elle est néanmoins en contact avec les vertus théologales, celles qui ont Dieu directement pour objet et qui unissent à lui. Elle prépare à ces vertus et elle en est comme imprégnée ; au point de vue de ses éléments positifs, elle en implique pratiquement l'exercice. Elle est foi, puisque nous croyons aux volontés de ce Dieu qui se cache dans la personne des supérieurs. Elle est espérance, puisque nous faisons nôtre le programme de Dieu pour le temps et pour l'éternité. Elle est charité, puisque l'obéissance filiale et l'amitié réalisent l'une et l'autre la définition : idem velle, idem nolle; et surtout puisque, selon saint Jean, « celui qui garde la parole du Seigneur, c'est en lui vraiment que l'amour de Dieu est parfait, et par là nous connaissons que nous sommes en lui » (I JoANN., II, 5). De même, l'obéissance implique l'exercice de l'adoration en esprit et en vérité, l'hommage essentiel que Dieu demande à sa créature rachetée. On peut dire de l'obéissance qu'elle résume tout le christianisme : Qui facit voluntatem Patris mei qui m caelis est, ipse intrahit in regnum caelorum (Matth., vu, 21).

tS COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT

Ergo hi taies relinquentes statim quae sua sunt, et voluntatem propri; m deserentes, mox exoccupatis manibus, et quod agebant imperfectum relinquentes, vicino obedientiae pede, jubentis vocem factis sequuntur; et veluti uno momento praedicta magistri jussio, et perfecta discipuli opéra, in velocitate timoris Dei, ambae res communiter citius explicantur, quibus ad vitam aeternam gradiendi amor incumbit.

/ Voici les qualités de l'obéissance. La première est l'empressement. Saint Benoît l'a indiquée déjà, mais elle lui paraît si caractéristique qu'il la décrit avec complaisance, accumulant les synonjmies et les images les plus expressives, dans une phrase qui est peut-être la plus travaiUée de toute la saint« Règle.

L'obéissant n'hésite point. Non seulement il n'invoque pas de prétextes pour se dérober, mais il ignore même toute délibération et tout raisonnement avant d'agir. Un ordre quelconque, et d'où qu'il vienne, le trouve toujours prêt. A cette spontanéité, à cette netteté résolue, la nature nous a peu préparés. Tout changement nous déconcerte. On ne modifie jamais qu'avec effort le repos ou le mouvement des corps ; et même sans faire appel aux êtres purement matériels, nous savons bien que, lorsque nous nous appliquons à une œuvre, il y a convergence telle de toute notre activité, que, s'il faut nous détacher de ce travail pour en aborder un autre, une secousse intérieure est inévitable ; il s'élève en nous une protestation secrète, et comme une hésitation involontaire. Mais chez celui qui est parvenu à l'obéissance véritable, on ne trouve plus trace de ce premier mouvement. Il délaisse tout aussitôt son œuvre; il déserte sa volonté propre, c'est-à-dire sa préférence, son application du moment. Les choses lui tombent subitement des mains ; ses mains sont libres. Le travail est inachevé (1)? il n'importe ; on pourra le reprendre s'il y a lieu ; mais il ne convient pas que Dieu attende. Car Dieu a parlé ; et pour l'obéissant il n'est plus rien au monde que Dieu et la chose que Dieu veut de lui. Son obéissance emboîte pour ainsi dire le pas de celui qui commande, l'exécution suit immédiatement et serre de près l'ordre donné. Ou, plutôt, il n'y a pas d'intervalle appréciable entre l'une et l'autre : c'est en quelque sorte dans le même instant très rapide et indivi-

(1) Cf. Cass., InsL, IV, xil

siblement que se réalisent ces deux choses : l'ordre logiquement antérieur du maître et son accomplissement par le disciple.

n y a loin de l'obéissance ainsi décrite à celle qui reproduirait la passivité et l'inertie d'un cadavre ou bien la docilité inconsciente du bâton que notre bras manie (1) ! On dit que le propre d'un bon capitaine est d'avoir sa troupe bien en main, de manière à lui faire produire avec entrain et unité un maximum d'effet, au moment exact où elle doit donner. C'est une image de l'âme obéissante : la vraie maîtrise, la vraie souveraineté intériem-e est d'avoir en main, connues et groupées, toutes ses forces vitales, afin de les faire collaborer, à l'instant précis, à l'œuvre que Dieu demande. L'âme est devenue une activité, mais souple et toujours libre au milieu de son application même; elle est parfaitement intelligente, elle donne aux choses leur valeur réelle; die s'applique ou se détache selon Dieu, par Dieu, pour Dieu. L'empressement extraordinaire' de son obéissance vient uniquement de sa crainte de Dieu : in velocitate timoris Dd; elle craint de lui être moins agréable, elle redoute de le perdre ou de retarder son entrevue avec lui. Elle aime; elle n'a d'autre désir que celui de monter en hâte vers la vie éternelle : quibus ad vitam aetemam gradiendi amor mcumbiL

Ideo angustam viam arripiunt; unde Dominus dicit : Angusta via est, quae ducit ad vitam; ut non suo arbitrio viventes, vel desideriis suis, et voluptatibus obedientes, sed ambulantes alieno judicio et imperio, in coenobiis degentes, Abbatem sibi praeesse desiderant. Sine dubio hi taies illam Domini sententiam imitantur, qua dicit : Non vent facere voluntatem meam, sed ejus qui misit me.

En vérité, il s'agit bien de calculer chétivement, peureusement, si l'obéissance a des aspérités, si l'autorité est assez mesurée, si l'obédience est aisée ou non ! H s'agit de Dieu et de notre éternité. Alors, qu'importent les difficultés du chemin? Aussi bien, c'est le seul : Scientes se per hane obediefdiae viam ituros ad Deum, redira N. B. Père vers la fin de sa Règle. « Étroite est la voie qui conduit à la vie », le Seigneur lui-même en convient (Matth., vu, 14) ; entrons-y pourtant, entrons-y. EUe n'est

(1) Qaand les maîtres de l'ascétisme emploient ces comparaisons, ils veulent exprimer seulement laparfaite souplesse de l'âme obéissante, morte à sa volonté propre. Cfr. S. Nili Liber de monastica exercitatione, c. xli. P. G», LXXIX, 769-772. — Constituiiones Sodetatis Jesu, P. VI, c. i. InsHMum Soc. J. (Pr^ue, 1757), voL I, p, 408,

étroite que parce que notre cœur est étroit ; elle devient la voie royale et triomphale dès que nous faisons place à Dieu.

Une fois reconnu que l'éternité ne s'obtient qu'à la pointe de l'obéissance, les généreux prennent leur parti. H n'est plus question de vivre à son gré, ni de déférer à ses désirs et à ses inclinations. Nous marcherons vers Dieu, guidés par la pensée et par la volonté d'autrui ; nous vivrons cachés dans un monastère ; en vrais cénobites, nous accepterons volontiers d'avoir à notre tête un Abbé, nous irons au-devant de cette perpétuelle sujétion, Ahhatem sihi praeesse desiderant (1). Comme tout cela déconcerte le concept de l'obéissance que se sont forgé les mondains ! Les moines ne se soumettent point par contrainte, non plus que par mollesse, incapacité ou crainte des initiatives.

Lorsque l'obéissance est telle que la veut saint Benoît, l'imitation du Seigneur est achevée en nous. « Je ne suis point venu fahe ma volonté, dit-il, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » (Joann., vi, 38). Toutes les victoires de Dieu sont remportées par l'obéissance : celle dont l'archange saint Michel fut l'instrument, celle de l'Incarnation, à la regarder du côté du Seigneur ou du côté de Notre-Dame, celle de la Rédemption ; et dans l'Eucharistie, le Seigneur a trouvé le secret d'être obéissant jusqu'à la fin. Les obéissants sont en bonne compagnie. Et en face de tels faits, les faits les plus élémentaires de la religion, toute désobéissance est-elle autre chose que désordre et folie?

Sed haec ipsa obedientia tune acceptabilis erit Deo et dulcis hominibus, si quod jubetur, non trépide, non tarde, non tepide, aut cum murmure vel cum responso nolentis efficiatur; quia obedientia quae majoribus praebetur, Deo exhibetur. Ipse enim dixit : Qui vos audit, me audit.

Saint Benoît est vraiment jaloux d'assurer la perfection de notre obéissance; c'est pourquoi il insiste surtout, en cette fin de chapitre, sur ses qualités intérieures. Elle doit devenir, dit-il d'abord, « agréable à Dieu et douce aux hommes ». Acceptabilis Deo. Nous le remarquions naguère, Dieu se glorifie et se complaît dans l'obéissance de sa créature humaine, comme il s'est applaudi de la fidélité de Job ou de la charité

(1) Saint Benoît oppose une fois de plus l'idéal des cénobites à celui des sarabaïtes et des gyrovagues. Son texte rappelle Cassien, Conlat. XXIV, xxvi (cf. Conlat. XVIII, vii), et SuLPicE SÉVÈRE : Summum jus est (coenobitis), sul abhatis imperio vivere, nihil arhitrio suo agere, per omnia ad nutum illius potestaiemque pendere„, Haec illorum prinia virtus est, parère aliéna imperio {Dial. I, c. x. P. L., XX, 190).

de saint Martin. Et, sans songer à déprécier aucunement l'obéissance des anges, il n'est pas défendu d'observer qu'elle s'accomplit dans un seul acte, qui ne leur coûte nulle souffrance, venant d'une nature parfaitement droite et non disjointe comme la nôtre ; ils n'ont pas de martyrs, ils n'ont pas de vierges (1). Peut-être le succès de Dieu est-il plus apparent chez nous, où. l'obéissance est tenue en échec par tant de sollicitations perverses, chez nous qui sommes contraints de multiplier les actes de soumission et de ressaisir sans cesse une nature qui s'échappe. Nous préparons un grand triomphe de Dieu, cum venerit glonficariin sandis suis, et admiraMlis fleri in omnibus qui crediderunt (II Thess., i, 10).

Le dessein dernier de notre obéissance est donc de faire plaisir à Dieu. Mais encore que ce soit là l'essentiel, saint Benoît demande quelque chose de plus : et dulcis hominihus. Cette spiritualité est assez éloignée de certaines conceptions modernes, où, sous prétexte de ne voir que Dieu et de tout rapporter à lui, on prétend que le plaisir n'a pas à intervenir dans les questions de devoir, et que c'est avilir notre obéissance que d'y chercher une joie personnelle, et à fortiori, sans doute, une joie pour autrui... N. B. Père sait que le principe de toute vie est le bonheur, que Dieu lui a consacré le premier désir de notre âme. Et, dans la vie monastique, la charité et l'obéissance, qui règlent toutes nos démarches, ont pour résultat, même pour fin, de nous rendre heureux tous ensemble : Omnes omnia faciunt et patiuntur ut laetentur et gaudeant (2). Il s'en faut que le souci de faciliter la tâche à ceux qui nous dirigent et de leur être agréable soit une considération trop humaine et périlleuse.

L'obéissance sera douce à Dieu et aux hommes, la terre deviendra le ciel : fiât voluntas tua sicut in coelo et in terra, si l'ordre reçu est accompli dans certaines conditions déterminées. Non trépide, sans hésitation ni crainte : il n'y a pas en effet deux partis entre lesquels notre âme puisse flotter, irrésolue ; il n'y en a qu'un seul, le parti de Dieu. Non tarde, sans retard, comme s'il y avait en nous un poids d'inertie qui ralentît l'obéissance. Non tepide (3), sans tiédeur, l'âme manquant d'entrain et demeurant comme alourdie par l'affection secrète qu'elle garde pour autre chose. Aut cum murmure, sans tous ces murmures dont saint Benoît parlera bientôt explicitement ; à plus forte raison sans protestation ni mauvaise grâce : vel cum responso nolentis. Et, après cette description exactement graduée, saint Benoît répète que le motif premier de l'obéissance est qu'elle se réfère à Dieu. Nous avons la fierté et l'intransigeance de n'obéir qu'au Seigneur du ciel et de la terre.

(1) Cf. S. JoANN. Chrys., De virginitate, x-xi. P. G., XLVIII, 540.

(2) S. JoANN. Chrys., Adversus oppugnatores vitae monasiicae, 1. III, 11. P. G.,. XLVII, 366.

(3) ... Trépidas et tepidas contradidiunculas (S. Aug., De consensu Evangel., 1. I, 13. P. L., XXXIV, 1048). De emissa tardius vel iepidius oratione defiemus (Cass., Conlat. X.XIII, vu).

Et cum bono animo a discipulis praeberi oportet, quia hilarem datorem diligit Deus. Nam cum nialo animo si obedit discipulus, et non solum ore, sed etiam corde si murmuraverit : etsi impleat jussionem, tamen acceptus jam non erit Deo, qui cor respicit murmurantis; et pro tali facto nullam consequitur gratiam; immo murmurantium poenam incurrit, si non cum satisfactione emendaverit.

On peut distinguer trois espèces d'obéissance, celles d'exécution, de volonté, de pensée. La première est requise, qui en doute? Mais suffit-elle? Oui, pour faire un Juif ou un esclave. Il y a réellement servitude lorsque nos membres violentés exécutent ce que notre volonté réprouve ; l'unisson n'est que matériel, extérieur. A moins que la grâce de Dieu et l'éducation ne nous aient d'avance assouplis, notre obéissance est, pour commencer, un peu âpre et mécanique, à la façon de ces caractères anguleux que traçait notre petite main d'enfant lorsque le maître la maniait dans la sienne. Chez un être raisonnable, il faut, pour la réalité de l'obéissance, que la volonté, se rangeant à la volonté d'autnii, adopte et fasse sienne la direction imprimée. Mais « marcher au jugement et à la volonté d'autnii », c'est, aux yeux de N. B. Père (1), quelque chose de mieux encore.

On conçoit très bien cet état d'âme : « Mon supérieur me commande cela? je le ferai, je veux le faire, et de mon mieux. Mais c'est absurde, il est trop clair qu'il y avait autre chose à faire ». Il n'y a point là l'obéissance de l'intelligence ; il y a de la rapine dans l'holocauste, qui manque de moelle. Peut-être est-ce l'obéissance militaire, ce n'est sûrement pas celle d'un moine, « Très bien, répondra-t-on, il est possible qu'une telle doctrine soit déduite du texte de la Règle ; mais j'y vois une prétention exorbitante. Pour que l'obéissance monastique fût ainsi comprise, il faudrait reconnaître l'infaillibilité universelle de l'autorité. Le Pape n'est infaillible que sur des questions déterminées, dans des conditions précises ; tandis que je devrai, selon cette théorie, croire que la première autorité venue l'est toujours, l'est partout, l'est en toute circonstance 1 C'est une abdication radicale qui est réclamée de moi : je ne puis aller jusque-là. » C'est dommage, car vous n'êtes pas et vous ne serez jamais un obéissant. Même, voici ce qui arrivera. Parce que nous sommes tout

(1) Comme pour S. Ignace dans sa Lettre célèbre De virluie ohedientiae.

d'une pièce et que notre volonté doit être guidée par notre pensée, vous n'échapperez pas — même si vous êtes moderniste — à la loi psychologique de continuité et d'unité. Votre obéissance s'est appuyée quelque temps sur le seul sentiment, sur l'habitude ; mais peu à peu, fatalement, l'intelligence triomphera en vous de la volonté. Et pour n'avoir pas voulu tout donner, vous ne donnerez plus rien; vous arriverez, de degré en degré, jusqu'à l'exercice tranquille et obstiné de votre volonté propre et au mépris de l'obéissance.

« Mais, enfin, suis-je donc tenu de croire que la solution prescrite est la meilleure possible? » Il n'est point question du bien absolu, du mieux absolu. Le bien absolu, c'est Dieu. Dès lors qu'on entre dans la région des choses créées, le bien absolu n'existe pas pratiquement. Il serait absurde de l'exiger d'une créature. Dieu lui-même ne l'obtient pas en dehors de lui : la création n'est pas la meilleure qui puisse être ; et les mystères surnaturels qui sont la grandeur absolue, ne le sont que parce qu'ils impliquent et contiennent Dieu. Exigez seulement de vos supérieurs le bien, et un bien qui soit coordonné à un ensemble dont il ne déconcerte pas l'harmonie. Pratiquement, pour chacun de nous, le bien absolu est ce qui nous est prescrit au nom du Seigneur. Sans doute l'Abbé n'est pas infaillible ; et pourtant il a une mission, il bénéficie d'une grâce d'état, il est renseigné. Et qu'importe s'il se trompe? Pourvu que l'autorité ne franchisse pas ses limites et ne commande pas le mal, nous ne pouvons pas errer, nous autres, et nous sommes infaillibles en obéissant toujours.

Avec l'obéissance d'exécution, de volonté, d'intelligence, tout est parfait, mais à la condition que ce don plénier soit offert de bon coeur : cum hono animo. A Dieu, non seulement on donne sans mesure, mais on donne avec joie, gracieusement, avec un sourire, et le regret de ne pouvoir offrir davantage : Unusquisque prout destinavit in corde suo, non ex tristitia aut ex necessitate; hilarem enim datorem diligit Deus (II Cor., IX, 7) (1). Si le cœur est amer et irrité, mm malo animo, s'il laisse échapper des protestations verbales ou même simplement des murmures secrets, il y a sans doute sacrifice ; mais Dieu n'agrée point les offrandes toutes matérielles ; dès l'Ancien Testament elles lui étaient odieuses (relire le psaume xlix) ; il veut l'offrande d'un bon cœur, c'est là que plongent ses regards (I Reg,, xvi, 7) (2). Et quel serait le fruit d'une soumission à la juive? Après avoir expérimenté tous les petits désagréments qu'impose l'obéissance, eUe n'aura aucune de ses récompenses et de ses joies ; de plus, elle encourra le châtiment réservé aux murmurateurs par la disci-

(1) Saint Paul fait allusion à un texte de l'Ecclésiastique auquel songe aussi saint Benoît : Bono animo gloriam redde Deo et non minuas primiiias manuum tuarum; in omni data hilarem fac vultum tuum (xxxv, 10-11).

(2) II faudrait lire : cor ejus respiài murmiirantem,.

pline monastique. Saint Benoît fait allusion, en terminant, soit aux eatisfactions régulières, soit aux humiliations que s'imposent spontanément les moines, lorsque, s'étant surpris à contester, ne fût-ce qu'un instant, avec l'obéissance, ils veulent immoler à jamais une tendance aussi pernicieuse.

Toute la doctrine de ce chapitre est comme illustrée par l'exemple de saint Maur, et elle est admirablement résumée dans une antienne de son office : 0 heatum virum, qui spreto saeculo, jugum sanctae Regulae a teneris annis amanter portavit; et fadns ohediens usque ad mortem, semetipsum ahnegavit^ %U Christo toius adhaereretJ

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