Et de Dei misericordia numquam desperare
Cette recommandation suprême a presque, dans une vie chrétienne, la valeur de la première, à laquelle elle semble faire écho : n'est-ce pas, en effet, aimer Dieu vraimen' qu'être assuré toujours de sa tendresse et quoi qu'il advienne : Speravi in misericordia Dei in aeternum et in saeculum saeeuli (Ps. li, 10). En faisant de cet instrument le dernier de toute la série, N. B. Père semble nous dire : alors même que vous auriez négligé les autres, ressaisissez votre âme, replacez-vous en face du devoir. Toute faute, toute erreur de détail doit provoquer chez nous un double mouvement : de regret, et aussi de confiance. Le premier est indispensable ; il doit être rapide pourtant, et jamais seul. Ce qu'il y a de plus redoutable dans nos défaillances quotidiennes, c'est peut-être moins la faute elle-même que l'impression d'ennui, de lourdeur, de découragement, de désillusion où elle nous laisse. On avait promis la fidélité parfaite, et voici qu'on a manqué à la perfection de la fidélité ! Le chaime est rompu, c'est fini, c'est cassé, comme les larmes bataviques qui s'en vont en poussière dès qu'on en brise la fine pointe. Et jusqu'à la confession prochaine ou bien jusqu'à une secousse de grâce, l'âme demeurera dans la morne contemplation de sa faiblesse.
n est vrai, c'est chose douloureuse de nous heurter toujours à la même pierre, de nous souiller de la même boue ; il serait bien plus doux de s'attacher pour jamais au Seigneur, comme les auges, par un seul acte. Il y a pourtant un bon côté, même dans ces à-coups et ces oscillations
(1) Seniores, dit en termes gracieux la Règle des SS. Paul et Etienne, junioribus af/edum paternum impendant et cum imperandi necessanum fuerit, non iumenti animosiiate et clamosis vocihus, sed fiducialiier, tranquilla simpliciiate et aucioritate honae vitae ad peragendam communem utilitatem quae fuerint opportuna injungant (c. n).
perpétuelles. Car enfin, revenir vers Dieu, lorsqu'il y a eu surprise, renouer avec lui, replacer devant lui toute notre âme, c'est l'occasion d'un acte de charité parfaite. Il n'est pas impossible que ces chutes nous aient fait grandir beaucoup. Elles nous invitent en tout cas à plus de vigilance et nous apprennent le peu et le rien que nous sommes. Quelle qu'ait été notre faiblesse, Dieu n'a point changé, ses bras sont toujours ouverts. Souvenons-nous du père de l'enfant prodigue, et du bon Samaritain, et des autres paraboles évangéliques où est fixée, pour l'éternité, l'expression de la miséricorde divine.
Ecce haec sunt instrumenta artis spiritualis : quae cum fuerint a nobis die noctuque incessabiliter adimpleta, et in die judicii reconsignata, illa merces nobis a Domino recompensabitur, quam ipse promisit : Quod ocidm non vidit, nec aiiris audivit, nec in cor hominis ascendit, quae praeparavit Deus his qui diligunt eum. Officina vero ubi haec omnia diligenter operemur, claustra sunt monasterii, et stabilitas in congregatione.
Cette conclusion contient des conditions et une promesse. La promesse, c'est que le Seigneur donnera à son ouvrier le salaire convenu : une récompense que l'œil de l'homme n'a point vue, que son oreille n'a jamais entendu décrire, dont les secrets pressentiments de son cœur n'ont pu lui faire soupçonner le prix (Is., lxiv, 4 ; I Cor., ii, 9). Ce sera Dieu même. Nous achetons Dieu, nous faisons la conquête de la Beauté étemelle au moyen de ces quelques bonnes œuvres ; nous n'aurons pas travaillé en vam ! Encore faut-il travailler et utiliser comme il convient les instruments de l'art spirituel (1). Le Père de famille nous les a confiés tous et en bon état ; il en garde la liste dans sa mémoire infaillible ; U sait ce que chacun d'eux est apte à réaliser ; il exigera de nous des comptes sévères au jour du jugement, lorsque nous les remettrons entre ses mains : in die jvdicii reconsignata. Saint Benoît fait peut-être allusion à ce qui se passait dans les grandes propriétés romaines où le fermier recevait tous les instruments nécessaires pour mettre une terre en valeur : le maître en gardait un inventaire exact (2). Le labeur qui nous est demandé doit
(1) Cf. Cassien, Conlat. I, vn.
(2) Varron, De re rustica, 1. I, c. xxii. — Columelle, De re rusL, 1. I, c. viii. Aux chapitres xxxii et xxxv, saint Benoît s'exprime presque dans les mêmes termes que ces auteurs au sujet des outils et ustensiles du monastère.
être persévérant et sans négligence : die noduque incessabiliter adimpîeti..., haec omnia diligenter operemur; car l'art spirituel est le plus délicat de tous et ne souffre pas d'ouvriers lâches et capricieux.
Comme tout métier et tout art, il ne s'exerce bien que dans un atelier spécial, dans un milieu déterminé et approprié. Les meilleurs outils deviennent inutiles, si le métayer est un coureur de grands chemins. Villicus enim..., ambulator esse non dehet, nec egredi terminas, nisi ut addiscat aliquam auUturam; et hoc si ita in vicino est, ut cito remeare possit (1). De même, aux yeux de N. B. Père, l'œuvre de la perfection religieuse ne se poursuit heureusement qu'à l'intérieur d'un monastère où l'on demeure, au sein d'une famille que l'on ne quitte jamais : claustra monasterii et stàbilitas in congregatione. La clôture et la stabilité réalisent notre séparation d'avec le siècle : grâce à la clôture, le monde ne pénètre pas ; grâce à la stabilité, nous n'allons pas vers lui. Jusqu'au sixième siècle, la grande plaie de la vie monastique avait été l'instabilité et le contact aves le monde ; et l'on voit bien que la préoccupation constante de saint Benoît est de réagir contre cette dangereuse coutume (i).
La stabilité est caractéristique de la Règle bénédictine ; tenons-y comme à un bien de famille. Nous ne sommes libres et heureux que dans notre clôture : aimons-la comme la garantie de notre vocation même. La clôture monastique idéale ne serait-elle pas celle des religieuses? elles ont l'intégrité du privilège. Nous pouvons le leur envier et, au lieu de trouver des motifs de sortir, chercher les moyens de ne sortir pas. Sans doute l'interprétation de la stabilité, comme celle de la pauvreté, appartient à l'Abbé, et c'est l'obéissance filiale qui donne la mesure et le sens des obligations monastiques ; mais nous devons garde; au cœur l'amour de la clôture, alors même qu'une obédience régulière nous la fait franchir matériellement. H est des œuvres extérieures qui demeurent compatibles avec les exigences essentielles de la stabilité ; mais, à mesure que ces œuvies nous retirent davantage des conditions normales de notre vie, il faut pour nous y obliger une intervention de plus en plus formelle et résolue du pouvoir abbatial. Sauf les exceptions nécessaires, et que les supérieurs s'efforcent avec prudence de réduire, nous n'avons pas de titre à intervenir dans les travaux apostoliques, dans les questions sociales, dans la politique. Saint Benoît nous a prescrit seulement de mettre en œuvre, et dans la clôture, les instruments de l'art spirituel.
(1) COLUMELLE, bc. Cit.
(2) Lire la fin du Prologue, au chapitre premier la protestation contre les gyrovagues, U fin du chapitre lui, les chapitres lviii, lxi, lxvi, lxvii.