‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 86 sur 171 · DE LA SOLLICITUDE ENVERS LES EXCOMMUNIÉS J · texte numérisé non relu

DE LA SOLLICITUDE ENVERS LES EXCOMMUNIÉS J

volontiers la justice créée, très loin des exigences pharisaïques qui inclinent à la dureté implacable, très loin de ces tendances, traduites parfois dans la littérature, devant qui n'existe d'autre vertu que celle qui n'a jamais failli, la défaillance d'un instant n'ayant plus que la ressource du désespoir et du suicide. Cela est bien du siècle ; les plus corrompus sont les plus implacables. Nous pouvons remarquer aussi comment les prescriptions monastiques réalisent la forme idéale selon laquelle se doit et se peut exercer la justice pénale. Le droit de punir n'est exercé normalement et avec succès que par ceux-là qui se sont efforcés de conjurer la faute, qui ont proclamé la loi morale, qui non seulement se sont gardés de cultiver à plaisir les passions violentes et impies, agents du crime, mais qui ont travaillé à réduire et, s'il se peut, à supprimer, tous les instincts révolutionnaires. Lorsqu'une société est provocatrice du mal et corruptrice des intelligences et des mœurs, au nom de quel droit s'érige-t-elle en juge de ses propres victimes?

Magnopere enim débet sollicitudinem gerere Abbas circa delinquentes fratres, et omni sagacitate et induslria curare, ne aliquam de ovibus sibi creditis perdat. Noverit enim se infirmarum curam suscepisse animarum, non super sanas tyrannidem : et metuat Prophetae comminationem, per quem dicit Deus : Quod crassum vidd)atis, assumebatis : et quod débile erat, projiciebatis.

Saint Benoît reprend, avec plus d'instance, les premières paroles du chapitre. L'Abbé, dit-il, doit faire preuve d'une sollicitude extrême à l'égard des frères qui ont failli, et courir, s'empresser (1), déployer toute sagacité et industrie, afin de ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. A Dieu ne plaise qu'il s'écarte jamais des coupables, avec la répugnance scandalisée du pharisien devant sainte Marie-Madeleine! n ne faudrait pas non plus se désintéresser, abandonner l'excommunié à sa passion et à son orgueil froissé, dire : « Je n'y puis rien, moi ! S'il veut s'enfoncer dans sa rébellion, qu'il fasse : je ne puis substituer ma volonté à la sienne ! » On voit bien que vous n'êtes pas mort pour lui ; vous le jetteriez moins facilement par-dessus bord. « Mais il est agaçant, d'humeur envenimée et déloyale !... » C'est pour cela qu'il vous appartient davan-

(1) La vraie leçon, dit D. Butler, est certainement currere ; saint Benoît va développer plus loin cette idée du bon Pasteur courant à la recherche de la brebis perdue*

tage. Vous n'êtes pas un prince, ni un justicier impitoyable, ni un bourreau. Le rôle de l'Abbé, d'une façon générale, ne consiste pas à exercer une hautaine domination sur des âmes saines ; mais Dieu lui a commis la garde, le soin et la guérison d'âmes faibles et infirmes : c'est vers celles-là qu'il se penchera de préférence. Saint Augustin écrivait la même chose des ministres de Dieu qui vivent dans le siècle : Non enim sanatis magis quant sanandis Jiominihus praesutU. Perpetienda sunt vitia muUUudinis ut curentur, et prim toleranda quam sedanda est pestUentia (1). Que l'Abbé se mette donc en garde contre des dispositions trop naturelles et trop égoïstes ; qu'il se souvienne au besoin de cette réflexion indignée du Seigneur, dénonçant par la bouche du Prophète les duretés, les rapacités des mauvais pasteurs d'Israël : C^ qui, dans le troupeau, vous paraissait gras et de belle venue, vous le faisiez vôtre ; et ce qui était chétif, vous le repoussiez. Tout le passage d'Ezéchiel est une menace redoutable (xxxiv, 3-4), Mais on ne demande pas à l'Abbé la débonnaireté ni la faiblesse, pas plus qu'on ne l'invite à ouvrir la porte de son monastère à toute médiocrité ou à toute misère.

Et Pastoris boni pium imitetur exempliim, qui, relictis nonaginla novem ovibus in montibus, abiit unam ovem, quae erravorat, quaerere ; cujus iniirmitati in tanlum compassus est, ut eam in sacris humeris suis dignaretur imponere, et sic reportare ad gregcm.

A la conduite des pasteurs indignes et mercenaires saint Benoît oppose l'exemple de tendresse et de condescendance, pium exemplum, du bon Pasteur, tel qu'il est donné par le Seigneur lui-même en saint Matthieu (xvin, 12-14) et en saint Luc (xv, 3-7 ; cf. Joann,, x). Le bon Pasteur avait cent brebis ; un jour, l'une d'elles s'enfuit loin du troupeau. Alors le Pasteur, laissant les quatre-vingt-dix-neuf autres parquées sur les collines accoutumées, s'en alla chercher l'unique infidèle. Il la retrouva, blessée peut-être ou récalcitrante. Et U compatit tellement à sa faiblesse, qu'il daigna la charger sur ses épaules sacrées, et la rapporter ainsi au troupeau (2). L'Évangile soulignait ensuite l'allégresse du bon Pasteur. Restituer au Seigneur une âme égarée, c'est bien la joie la plus haute que l'on puisse goûter ici-bas. Fratres mei, si guis ex vohis erraverii a

(1) De moribus EccUsiae cathol, 1. I, c. xxxii. P. L., XXXII, 1339.

(2) S. Basile cite la même parabole évangélique et le texte ; non est opus valentihus, etc., dans un passage qui ressemble à notre Règle {Reg. brev.^ eu ; voir aussi Beg. contr,t xxvu).

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