DE LA SOLLICITUDE ENVERS LES EXCOMMUNIÉS
Omni sollicitudine... Alors même qu'il y a châtiment, le monastère, la « maison de Dieu », n'est point une colonie pénitentiaire où l'on n'attend la correction des rebelles que de la compression violente et des mauvais traitements. Mais tout ce que l'Abbé peut avoir de sollicitude et de dévouement s'emploiera en faveur des frères qui sont tombés. Et l'unique raison alléguée par la sainte Kègle est celle qu'invoquait un jour le Seigneur pour justifier son indulgence infinie : « Ce ne sont pas les gens en santé qui ont besoin du médecin, mais ceux qui se portent mal » (Matth., ix, 12). H est venu pour racheter, pour consoler, pour guérir; et malheur aux âmes suffisantes qui croient n'avoir nul besoin de sa compassion et de ses remèdes. La miséricorde est la vertu dominante du Seigneur ; elle lui a valu l'étonnement, le scandale, jusqu'à la haine des mauvais casuistes du temps, pharisiens et docteurs de la Loi. Qu'on se souvienne seulement de l'épisode de la femme adultère, excommuniée par les docteurs et vouée à la lapidation (Joann., vin, 3-11) ! Si le cœur de Dieu n'est que bonté, l'Abbé, qui tient sa place dans le monastère, doit incliner toujours, lui aussi, du côté de la miséricorde et de la tendresse.
Et ideo uti débet omni modo ut sapiens medicus : immittere quasi occultos consolatores sympaectas, id est, seniores sapientes fratres, qui quasi secrète consolentur fratrem fluctuantem, et provocent eum ad humilitatis satisfactionem, et consolentur eum, ne abundantiori tristitia absorbeatur; sed sicut ait Apostolus : Confirmettir in eo caritas, et oretur pro eo ab omnibus.
Puisque l'Abbé est constitué médecin des âmes (1), il agira en toute façon (2) comme un sage médecin : il s'ingéniera pour trouver le remède efficace ou plutôt pour que celui de l'excommunication ait tout son effet ; il emploiera les industries variées que sa charité et son expérience lui pourront suggérer. H enverra par exemple vers l'excommunié « des sympectes ». Les mots quasi occultos consolatores sont une glose postérieure. On a beaucoup discuté sur la signification du terme « sympecte » ; on a proposé les étymologies les plus diverses et les plus bizarres ; et les copistes l'ont souvent maltraité. Quoique la meilleure leçon soit senpectas, û est bien probable que l'orthographe correcte de ce mot e&tsympaectaet qu'il
(1) S. Basil., Reg. contr., xxiv.
(2) Omnimodo, en un seul mot, selon les meilleurs manuscrits.
est la transcription latine du grec (ju(jLTr«ixT7i<; (de auv, itofCto), mot à mot : qui fait l'enfant avec, qui joue avec, compagnon de jeu (collmor) (1). Dans la littérature chrétienne d'avant saint Benoît, nous n'avons trouvé (iv(Aita(xTr,ç employé, et au sens figuré, que dans VHistoire Lausiaque. EUe raconte comment Sérapion Sindonite imagina de se vendre à des comédiens afin d'arriver plus aisément à les convertir et fit entrer un ascète dans son jeu, dans sa pieuse supercherie : Xa6wv riva au|jnra(xTr,v à(TxyiT>iv... (2). C'est dans un sens analogue que N. B. Père parle des sympectes. Comme il ajoutait aussitôt : id est, seniores sapientes fratres, on a cru qu'il fournissait ainsi l'explication de ce terme étrange, et on a lu, non plus même senpectas, mais senipetas : qui tendent à la vieillesse. D'oii certaines interprétations invraisemblables. Saint Benoît s'explique en effet, mais beaucoup plus dans les mots qui quasi secrète consolentur..., que dans ceux qui suivent immédiatement id est. Et sa pensée est celle-ci : l'Abbé ne peut pas intervenir directement auprès du moine excommunié ; mais il a recours à un stratagème. H y a dans la communauté des frères aimables, dévoués, en qui l'excommunié a confiance ; ce sont des religieux âgés et de vertu solide, sur qui les plaintes ou même les récriminations violentes du condamné n'auront aucun effet fâcheux ; ils sont habiles, un peu diplomates : l'Abbé les fait entrer dans son jeu miséricordieux, il en fait les complices de sa charité. Us iront donc en secret trouver l'excommunié, comme d'eux-mêmes, et non sous la forme d'une ambassade ; leur initiative apparaîtra au coupable comme simplement autorisée par l'Abbé.
Leur fonction est d'abord de consoler le frère, puis de l'incliner au bien. Son âme est houleuse encore, partagée entre l'effroi et la colère, entre l'irritation et l'inquiétude, f,uctuantem. Cette intervention affectueuse des sympectes a pour dessein de calmer la passion et d'aider la conscience ; doucement, elle portera le frère excommunié à une satisfaction humble, qui vienne non de la contrainte, mais du désir de l'expiation. Mais avant toutes choses, répète saint Benoît, il a besoin d'être consolé. Les sympectes veilleront à ce que le chagrin et la honte ne l'abattent pas, à ce qu'il ne soit pas comme « abîmé dans une tristesse excessive ». C'est la recommandation que faisait l'Apôtre au sujet de l'incestueux de Corinthe ; et il ajoutait qu'à cette heure critique la charité devait être grande, s'affirmer et prévaloir auprès de lui (II Cor,, n, 7-8). Pendant que les émissaires discrets de l'Abbé témoignent ainsi directement de l'intérêt à l'excommunié, tous les frères prient pour lui (3).
Nous sommes très loin ici de ces formes de vengeance qu'affecte
(1) Cf. Calmet, in h. l.
(2) Hist. Laus., c. lxxxiii. P. G., XXXIV, 1180; édition Butler, p. 109.
(3) La Règle de S. Césaire ad virgines ne laisse pas non plus l'excommuniée dans une absolue solitude : Cum una de spiritualihus sororiJms resideat (xxxi).