CHAPITRE XXXV
De septimanariis coquinae. — Fratres sic sibi invicem serviaiit, ut nullus excusetur a coquinae officio, nisi aut aegritudine, aut in causa gravis utilitatis quis occupatus fuerit : quia exinde major merces acquiritur. Imbecillibus autem procurentur solatia, ut non cum tristitia hoc faciant, sed habeant omnes solatia, secundum modum congregationis aut.positionem loci. Si major congregatio fuerit, cellerarius excusetur a coquina; vel si qui, ut diximus, majoribus utilitatibus occupantur. Ceteri vero sibi sub caritate invicem serviant.
H faut à l'homme une place et un lieu sur la terre ; il lui faut un toit au-dessus de sa tête, les moyens d'exercer son activité, puisqu'il est né pour travailler, et de quoi manger pour \'ivTe. Même chez des moines, cette dernière nécessité est impérieuse et périodique ; et saint Benoît a dû consacrer plusieurs chapitres au régime alimentaire. Tout ce qui concerne la cuisine, le réfectoire et le cellier était alors placé, nous l'avons dit, sous la juridiction immédiate du cellérier. N. B. Père s'occupe d'abord des serviteurs de la cuisine, c'est-à-dire à la fois des frères qui préparent les aliments et qui servent à table ; car ce double office était rempli par les mêmes personnes (1). H n'y avait pas encore de distinction entre convers et choraux (2).
Tous les frères se serviront les uns les autres à tour de rôle, en toute
(1) Saint Benoît veut-il réellement distinguer entre les semainiers de la cuisine et les servants de table, lorsqu'il écrit, au chapitre xxxvni, que le lecteur prendra son repas cum œquinae heldomadariis et servitoribus? Les serviteurs sont plutôt les frères donnés comme aides aux semainiers en titre.
(2) La principale source de ce chapitre est le chapitre xix du livre IV des Institutions de Gassien.
charité. Us imiteront ainsi le Seigneur, qui déclarait n'être venu dans ce monde que pour servir : ministrare, non ministrari. Cassien nous raconte qu'en Orient, sauf en Egypte (1), tous les moines passaient ainsi tour à tour une semaine à la cuisine. On devine bien que ces Vatels improvisés ne devaient pas toujours produire une cuisine succulente et recherchée ; mais les goûts étaient simples, ceux des Orientaux surtout. Les herbes salées leur semblent, dit Cassien, un festin délicieux (2); aux moines d'Egypte suffisent des légumes frais ou secs ; et c'est le suprême régal, summa volwptas, quand on leur sert, tous les mois, des feuilles de poireau hachées, des herbes confites au sel, du sel broyé (3), des olives et de petits poissons salés (4).
Nul ne sera dispensé, dit saint Benoît, du service de la cuisine. Plus il est assujettissant et pénible, plus sera considérable la récompense, et la charité s'en accroîtra d'autant (il faut lire, en effet : major merces et caritas acquiritur). Auprès de l'ancienne royauté française, les services, même les plus vulgaires, conféraient la noblesse ou bien la supposaient : le bouteiller, le chambellan, le connétable étaient de grands dignitaires. La noblesse surnaturelle qui entoure la royauté du Seigneur l'emporte sur toute autre : tous les offices monastiques sont glorieux. N. B. Père reconnaît d'aiUeurs à l'Abbé le droit d'exempter certains frères du service de la cuisine : ceux dont la santé est mauvaise, ceux qui vaquent à des occupations plus importantes et trop absorbantes, le cellérier, par exemple, lorsque la communauté est nombreuse, et sans doute aussi l'Abbé. Quelques Règles anciennes (5) font une exception formelle en faveur de l'Abbé ; d'autres veulent qu'il serve à certains jours déterminés, s'il est libre. A Cluny, du moins dans les premiers temps, l'Abbé faisait la cuisine et servait le jour de Noël, en compagnie du cellérier et des doyens ; les Coutumes portent aussi que l'Abbé est marqué, lorsque vient son tour, sur le tableau de service, mais comme surnuméraire (6). Dans un dessein de discrétion, N. B. Père veut qu'on procure de l'aide aux faibles, qu'on ménage aux titulaires de cet office l'assistance d'autant de frères que le réclament soit l'état et le nombre de la communauté, soit l'installation du monastère : car la cuisine peut être en sous-sol, la source trop éloignée (7), etc. Il importe non seulement que le service se fasse bien, mais encore que les frères l'accomplissent sans tristesse.
(1) Inst., IV, xxiL
(2) lUd., XI.
(3) Cf. Calmet, in c. xxxv<
(4) Inst., IV, XI.
(5) Par exemple celle de S. Ces aire ad virgines, xn<
(6) Udalr., Consuet. Clun., L I, c. xlvi. — Bernard., Ordo Clun., P. I, c. i. — Constit. Hirsaug., 1. II, c. xiv.
(7) Comme dans l'un des monastères de Subiaco : S. Greg. M., Dial, 1, II, c. v<
Egressurus de septimana, sabbato mimditias feciat. Linteamina cum quibus sibi fratres manus aut pedes terguni, lavet : pedes vero tam ipse qui egreditur, quam ille qui intraturus est, omnibus lavent. Vasa ministerii sui munda et sana cellerario reconsignet; qui cellerarius item intranti consignet, ut sciât quid dat aut quid recipit.
Après avoir énoncé et expliqué le devoir universel de la mutualité du service, N. B. Père entre dans quelques détails techniques qui intéressent la propreté et le bon ordre. Chaque samedi, le frère (1) qui va sortir de semaine opérera les nettoyages, munditias faciat, à la cuisine et au réfectoire. C'est à lui qu'incombe le soin de laver les linges avec lesquels les frères essuient leurs mains et leurs pieds. Chaque samedi encore, assisté de celui qui doit lui succéder, il lave les pieds de tous les religieux en souvenir du Mandatum du Seigneur et comme salaire, dit Cassien, du travail de toute la semaine. Enfin saint Benoît lui prescrit de rendre au cellérier les ustensiles de son office, nets et en bon état, munda et sana, tels en un mot que les porte l'inventaire établi ou vérifié huit jours plus tôt. Dans un service qui changeait chaque semaine et où pouvait se glisser lanégligence, il importait d'exercer une surveillance assidue ; elle était réservée au cellérier, qui gardait par devers lui l'inventaire des objets confiés au semainier, de même que l'Abbé gardait le rôle de tous les instruments et ustensiles remis aux titulaires des différentes charges (chap. XXXI]).
Septimanarii autem, an te unam horam refectionis, accipiant super statutam annonam singulos biberes, et panem : ut hora refectionis, sine murmura tio ne et gravi labore, serviant fratribus suis. In diebus tamen solemnibus usque ad Missas sustineant.
C'est encore une condescendance de la sainte Règle. Le petit déjeuner n'existait pas alors, et saint Benoît ne parle que de deux repas, jamais de trois. Or les semainiers de la cuisine, outre les fatigues de cette charge, voyaient encore se retarder l'heure de leur réfection. Us ne prenaient pas place à table avec leurs frères lorsque ceux-ci étaient servis,
(1) Saint Benoît parle des semainiers tantôt au singulier, tantôt au plurieL
comme le prescrira le Maître (1); mais une remarque du chapitre XXXVIII nous montre qu'ils mangeaient après tous les autres, avec le lecteur : en seconde table, disons-nous aujourd'hui. Afin qu'ils puissent servir sans fatigue excessive et sans murmure (2), N. B. Père accorde à chacun un coup à boire et un morceau de pain, une heure avant la réfection commune. « Le terme liber, d'où vient biberes, dit D. Calmet, est du langage de la basse latinité et, dans les règles monastiques, il signifie un petit vase contenant autant de vin qu'il en faut pour boire un coup et pour se rafraîchir. » Nous devons traduire super statidam annonam : en sus de la portion ordinaire et déterminée, et non pas, comme l'ont fait quelques commentateurs : à prendre sur cette portion ; « la préposition super en latin et hyper en grec, dit encore D. Calmet, signifiant naturellement une surabondance et non une soustraction ». On peut ajouter que l'intention de N. B. Père est beaucoup moins de prélever quelque chose sur la pitance accoutumée que de balancer, par un petit avantage, les fatigues attachées à la charge de cuisinier. H remarque ensuite que cette légère anticipation n'est pas compatible, les jours solennels, c'està-dire les jours de fête et le dimanche, avec les exigences de la communion et du jeûne eucharistique. Ces jours-là, tous communient, et à la Messe conventuelle. Les semainiers de la cuisine ne pouvaient se prévaloir de la disposition miséricordieuse de la Règle pour omettre la sainte communion ou pour rompre le jeûne : malgré la fatigue surajoutée d'un long office, ils devaient attendre jusqu'après la Messe, c'est-à-dire moins d'une heure avant le repas commun, pour prendre quelque nourriture (3).
Intrantes et exeuntes hebdomadarii, in oratorio mox Matutinis finitis, Dominica, omnium genibuspro volvantur, postulantes pro se orari. Egrediens autem de septimana dicat hune versum : Benedictus es Domine Deus, qui adjuvisti me, et consolatus es me. Quo dicto tertio, accipiat benedictionemegrediens. Subsequatur ingrediens et dicat : Deus in adjutorium meum intende. Domine ad adjuvandum me festina. Et hoc idem tertio repetatur ab omnibus. Et accepta benedictione, ingrediatur.
Le chapitre se termine par la description d'une cérémonie liturgique en deux actes : absolution des hebdomadiers sortants, investiture de ceux
(1) Reg. Magistri, xxiii.
(2) Sine murmure serviantsororilus suis (S. AuG.,^p.CCXI, 13. P, L., XXXIII, 964).
(3) Cf. Paul Diacre, Comment, in c. xxxv.
qui entrent en charge. Le dimanche, aussitôt après Matines (c'est-à-dire après Laudes), les premiers viennent se prosterner aux pieds de tous les frères dans l'oratoire, demandant qu'on prie pour eux (1). Ds récitent trois fois (tous ensemble, ou seulement le plus ancien) le verset Benedidus es (Ps. Lxxxv, 17); puis le supérieur donne la bénédiction, en disant sans doute une collecte. Ceux qui entrent en semaine leur succèdent et disent trois fois le verset Deus in adjutorium, que le chœur répète après eux (saint Benoît n'a pas dit si le chœur répétait aussi le Benedidus es) ; la bénédiction reçue (2), ils sont entrés en semaine. C'est ainsi qu'on était investi au nom du Seigneur ; un office très matériel et souvent pénible pour la nature était consacré par la prière ; il devenait dès lors œuvre religieuse et sanctifiante, accomplie pour la gloire de Dieu.
(1) Ab omnihxis fratribus oratio prosequalur, quae vel pro ignorationiius intercédât tvl pro admissis humana fragilitale peccalis, et commendet Deo velut sacrificium pingue amsummala eorum devotionis obsequia (Cass., Inst., IV, xix). Chez les moines d'Orient, ceci se passe après le repas du dimanche soir.
(2) Les deux oraisons qui se chantent chez nous viennent du Mont-Cassin et de Cluny (UoALR., C<msu$i Ciun,, l II, c. xxxv).