CHAPITRE XXXVI
Nous nous rappelons qu'au chapitre XXXI saint Benoît a confié les infirmes et les enfants à la sollicitude du cellérier ; nous nous souvenons aussi qu'au chapitre XXXIV la sainte Règle a voulu que ceux-là fussent l'objet de plus d'attentions qui en réclament davantage. Afin d'être bien compris et de fournir quelques précisions, N. B. Père, après avoir défini les conditions du service de la cuisine, traite à part des soins que méritent les malades et les infirmes (chap. XXXYI), les vieillards et les enfants (chap. XXXVII). C'est une sorte de parenthèse ; lorsqu'elle sera fermée, saint Benoît reviendra à la question du réfectoire et des repas.
De iNFiRMis FRATRiBus. — Infirmorum cura ante omnia et super omnia adhibenda est, ut sicut rêvera Christo, ita eis serviatur, quia ipse dixit : Infîrmus fui, et visitastis me. Et : Quod fecistis uni de his mini mis meis, mihi fecistis. Sed et ipsi infirmi considèrent in honorem Dei sibi serviri, et non superfluitate sua contristent fratres suos servientes sibi. Qui tamen patienter portandi sunt : quia de talibus copiosior merces acquiritur. Ergo cura maxima sit Abbati, ne aliquam negligentiam patiantur.
Ici encore, c'est une pensée de foi qui doit ordonner notre conduite. Le Seigneur, d'une façon générale, s'est auprès de nous subrogé au prochain, quel qu'il soit. Le prochain, c'est lui. Nous vivons avec l'Eucharistie ; ce n'est que Dieu que nous rencontrons, en nous et autour de nous. C'est Dieu toujours que nous servons, et c'est jusqu'à lui que monte notre tendresse. « Tout ce que vous aurez fait à l'un de ces tout petits qui sont miens, c'est à moi que vous l'aurez fait » (Matth., xxv, 40). Ceci est plus particulièrement vrai de nos frères en religion et de leur
personne consacrée; et lorsqu'ils souffrent, ils ressemblent davantage encore à Notre-Seigneur Jésus-Christ. On les servira donc tout comme lui-même, car il a dit : « J'ai été malade et vous m'avez visité » (Matth., XXV, 36). C'est le profit des infirmes : c'est le nôtre aussi. Et ne suffit-il pas de cette notion de foi pour donner abondance de paix et de joie à ceux que visite la maladie ou la langueur ; pour donner aussi de la délicatesse et du cœur à ceux qui les soignent? C'est cette même pensée, plus encore qu'un sentiment de compassion naturelle, qui a provoqué l'insistance de N. B. Père : « Avant tout et par-dessus tout, dit-il, on prendra soin des malades, et on les servira comme s'ils étaient vraiment le Christ (1). » Nulle autre Règle n'avait fait preuve d'autant de sollicitude à l'égard des faibles et des souffrants.
En échange de ces attentions surnaturelles et empreintes de vénération, les malades essaieront de ressembler véritablement au Seigneur par leur humilité douce, leur abnégation et leur réserve. Es se souviendront que de tels soins sont prodigués non à leur chétive personne, mais au Dieu qui se cache en eux. Ils se garderont de contrister par des exigences indiscrètes et des importunités sans frein, superfluitate sua, les frères qui s'emploient à leur service, sans doute, mais qui pourtant sont bien leurs frères et non des domestiques. Il est difficile de se sanctifier dans la maladie, dit l'auteur de Vlmitalmi : Pauci ex infirmitate meliorantur (I, xxiii). Nous devenons impatients, douillets, un peu sybarites. Le tempérament s'affirme et, le diable aidant, la nature redevient insolente. L'habitude des exceptions et des régimes spéciaux atténue sournoisement le sens de l'observance monastique, et pratiquement l'on se persuade que la maladie dispense d'être moine. Une vive souffrance est peut-être moins redoutable à ce point de vue que le malaise perpétuel et ce qu'on appelle aujourd'hui l'état neurasthénique. Aux âmes tentées d'apporter au soin de leur santé une préoccupation excessive, toujours dolentes, toujours en quête de remèdes nouveaux, on pourrait conseiller la lecture attentive de certain chapitre du Chemin de la Perfection. « Croyez-le, mes filles, disait sainte Thérèse, lorsque nous arrivons à dominer ces misérables corps, ils ne nous importunent plus autant. Assez d'autres s'occuperont de vos besoins ; pour vous, ne vous en souciez pas, à moins qu'il n'y ait nécessité manifeste. Si nous ne nous déterminons à accepter une bonne fois la mort et la perte de notre santé, nous ne ferons jamais rien (2). » La correspondance de la sainte nous montre d'ailleurs jusqu'à quel point elle se préoccupait des santés et comment elle s'ingéniait pour pro-
(1) QiiaK affectu delemus infirmis fratrihis ministrare? Sicut ipsi Domino offerentes ohsequium, qui dixit : Quia cum fecistis uni ex minimis istis fralrihus meis. mihi fedstis (S. Basil., Reg. contr., xxxvi). Et saint Basile ajoutait, lui aussi, dans la seconde partie de cette règle et dam la suivante, que les malades doivent se montrer dignes d'un tel honneur.
(2) Chap. XL
ciïrer aux infirmes de petites gâteries. Un moine, même sérieusement malade, doit savoir renoncer aux remèdes extraordinaires et trop coûteux, aux cures périodiques dans les stations thermales ; et il n'implore jamais les secours de sa famille selon la chair.
Même si les malades se montrent exigeants, dit saint Benoît, il faut les supporter avec patience, puisque avec eux on acquiert une récompense plus abondante. Aussi bien, afin de ne fournir nul prétexte aux récrirainations, afin surtout de réaliser pleinement ce que le Seigneur attend de notre charité, l'Abbé veillera avec un soin extrême à ce que les malades n'aient à souffrir d'aucune négligence, ni de la maladresse ou de l'impéritie de personne.
Quibus fratribus infîrmis sit cella super se deputata, et servitor timens Deum, et diligens ac sollicitus. Balneorum usus infîrmis, quoties expedit, offeratur. Sanis autem, et maxime juvenibus, tardius concedatur. Sed et carnium esus infîrmis, omninoque debilibus pro reparatione concedatur. Ai ubi meliorati fuerint, a carnibus more solito omnes abstineant.
Il y aura dans le monastère un logis spécialement affecté aux malades, à tons ceux qui ne peuvent pas suivre l'observance commune, qui ont besoin de soins particuliers, d'un air plus pur et de plus de silence. Dans les grandes abbayes d'autrefois, l'infirmerie était comme un second monastère, avec son église (1), son cloître, sa cuisine, son réfectoire, son dortoir. N. B. Père entend donc que chaque famille monastique soigne ses malades chez elle. Et il y aurait lieu de s'étonner qu'un religieux souhaitât d'aller chercher sa guérison chez des parents, chez des amis, chez des séculiers. De même, H serait peu conforme à l'esprit et aux traditions de l'Ordre bénédictin de réunir en un se»! sanatorium ou en une
(1) Les anciennes Coutumes ne dispensent les malades de l'office divin que dans des cas très graves. Voici ce qu'on lit dans la Disciplina Farfensis : lïli fraires qui non valent sur gère, eant famuli servientes eis et educant illos sustentantes ulnis suis in ecclesia, (Uque colloeent ut meUus potuerint. Ingratum mtlU apparere débet hoc fadum; quia saepe vidimus in eodem die fratrem finire ex hac luce et ad Christum transire, etiam m ipsa ecclesia exhalare spiritum. Quis de talihus duMiet quod non statim ad régna polorum •pénètrent?... Ita delent opus Dei per omnia agere sicut sani in monasterio, praeter quod leniter atque cursim dicant... llli vero qui ita nimietate infirmitaiis detinentur quod nuMo modo consurgere valeant, mox ut monasterio fuerint celebrata rwcturnalia obsequia, annuat ille qwi ordinem tenet duûbm fratribus qui illis divinum opus decantend, etc. (L II,