‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 101 sur 105 · ATTAQUE DE CEVA · texte numérisé non relu

ATTAQUE DE CEVA

à ces gens, et rembarrons-les jusque dans le fort. » Incontinent tout le monde mit pied à terre ; et il me dit : « Donnez, vous, droit à ceux qui voudront regagner le fort» » Il prend une rondelle à la main, et moi une hallebarde; car j'ai toujours aimé à jouer de ce bâton, et alors je dis au seigneur Francisco Bernardin : « Mon compagnon, cependant que nous ferons la charge, faites les quartiers. » Il me répondit : « Est-ce tout ce que vous voulez faire de la charge que M. le maréchal nous a donnée? Or je ferai le fol aussi bien que vous, et pour ce coup je serai Gascon. » Il mit pied à terre, et s'en vint à la charge avec moi: il était armé d'armes fort pesantes, et de lui-même l'âge le rendait fort pesant : voilà pourquoi il ne put pas venir si vite que moi. Il me semblait en ces banquets que mon corps ne pesait pas une once, et que je ne touchais pas en terre; il ne rne souvenait guère de ma hanche. Je chargeai droit à ceux qui tenaient le côté de la tranchée : M. de Bonnivet en fit autant de son côté bien bravement; et les rembarrâmes de telle sorte, que je passai la tranchée pêle-mêle avec eux, et les menai tuant jusqu'à l'église: jamais pour un coup je ne frappai tant. Ceux qui étaient dedans, voyant leurs gens en désordre et ainsi massacrés, l'abandonnèrent, et se mirent au long d'un petit chemin tout au long du rocher de la montagne, qui allait descendre à la ville ; et un des miens colleta celui qui portait l'enseigne; mais il se défit bravement de lui et sauta dans le chemin, gagnante hâte la ville : j'y

courus, mais il fut plus vite que moi; aussi il avait la peur aux talons. Le capitaine fut tué sur la porte, qu'ils estimaient beaucoup ; c'était un homme de soixante ans, car il était tout blanc. Tous ne purent pas gagner le chemin, car il en rentra une partie dans Téglise, qui se défendaient fort bien. Ils avaient fait un ravelin devant la porte, lequel nous leur gagnâmes; et alors ils se retirèrent tous dans l'ermitage, et tirèrent la planche à eux comme un pont levis.

M.deTBonnivetfut maltraité, d'autant qu'il perdit pour le moins vingt hommes des meilleurs qu'il eût et plus de trente de blessés : car, comme nos gens se voulurent jeter à corps perdu dans le fort de dessus la contrescarpe, avant de pouvoir découvrir le fort ils étaient tués ; il en perdit entre autres quatre de ceux qu'il avait menés de France, qui ne vinrent que trop tôt pour eux, dont il yen avait deux Basques, aussi vaillants jeunes hommes que la terre en porta jamais; je les avais vus ailleurs : ces gens ont les noms si revêches qu'il ne m'en souvient, de quoi je suis marri. Ledit sieur fut contraint de laisser ce fort et venir à moi à l'église. M. le maréchal avait fait faire halte à tout le camp à un mille de là, attendant quand le seigneur Francisco et moi lui porterions les quartiers où fallait que le camp se logeât ; et, comme il vît qu'il n'avait point de nouvelles de nous, il envoya un gentilhomme pour savoir ce que nous étions devenus, lequel nous trouva à Téglise, et nous dit

Page 1