‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 102 sur 105 · ATTAQUE DE CEVA · texte numérisé non relu

ATTAQUE DE CEVA

que M. le maréchal était mai content et fort fâché, ne sachant où loger ni où les quartiers étaient faits. Alors je lui dis : « Retournez-vous-en, et lui dites qu'il a fait deux sages maréchaux de camp qui ont songé à tout autre chose qu'à le loger et l'armée, mais c'a été à envoyer des gens au royaume des taupes. » Le gentilhomme connut bien qu'il n'y avait rien de fait, et s'en retourna, étant presque nuit : de sorte qu'il fallut que la cavalerie se mît dans un vallon à main gauche, et notre infanterie en un autre à main droite. M le maréchal arriva à nous, qui se fût volontiers courroucé ; mais, ayant vu ce que nous avions fait, ne s'en soucia plus, mais se mit à rire de ses maréchaux de camp qu'il avait faits. Le sieur Francisco Bernardin s'excusait sur moi, et moi sur lui ; mais M. le maréchal dit : « Je sais bien que la tête blanche est trop sage, et que ce sont des boutades de Gascogne. »

Or le colonel San-Pietro, Corse, vint avec M. le maréchal; ceux de l'ermitage le demandaient, par ce qu'il y avait des Corses, et le capitaine qui fut tué sur la porte en était. Le colonel San-Pietro les assura de la mort dudit capitaine, et que si un ou deux voulaient sortir, il le lui montrerait mort; ce qu'ils firent. M. le maréchal y était toujours, car il ne savait où aller loger, et toute la nuit demeura avec nous. Il y en eut bien de mal couchés, et qui me donnèrent force bonsoirs. Après qu'ils eurent reconnu leur capitaine mort, ils se rendirent,

sur la promesse dudit colonel de les laisser sortir vies et bagues sauves; et entra ledit colonel là dedans avec cinq ou six; et, comme vint le jour, ils sortirent dehors et se mirent presque tous avec ledit colonel, et envoyèrent leur tambour à ceux du fort, leur dénoncer qu'ils étaient rendus, et qu'ils les conseillaient d'en faire le semblable; ce qu'ils firent à [même composition, car le colonel San-Pietro menait tout cela. Puis descendîmes làbas, et incontinent le gouverneur se rendit, et à même instant délogea avec le reste des soldats qui lui étaient demeurés, et M. le maréchal se logea dedans avec quelques-uns seulement, pour ne manger les vivres et mettre désordre en la ville ; de laquelle fit gouverneur le capitaine Loup, y laissant quatre enseignes avec lui et quelques chevaux-légers : et après se retira ledit sieur par même chemin; et moi, comme j'ai déjà dit, me rendis à Albe à une heure après midi.

Voilà tout ce que je fis en Piémont pendant que je demeurai près M. le maréchal de Brissac. Que si je voulais écrire toutes les escarmouches auxquelles je me suis trouvé, il me faudrait double papier pour récrire, surtout celle d'Andesan, qui fut la plus forte et la plus grande escarmouche où je me trouvai jamais ; car c'étaient tous les gens de pied des deux camps, entre lesquels je n'avais que trente-quatre soldats de ma compagnie, parce que j'étais en garnison à Savillan, et M. de Termes ne voulait permettre que la compagnie en

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sortît. Je fis couvrir de taffetas jaune les morions à mes soldats, pour l'amour de M. de Termes, qui portait le jaune; lesquels, étant si petite troupe, exécutèrent de si beaux faits d'armes et si émerveillables, que, tant qu'il y aura mémoire d'homme qui fût alors en vie, il se parlera en Piémont des braves morions jaunes de Montluc : car à la vérité ces trente-quatre en valaient cinq cents ; et me suis cent fois étonné de ce que ces gens firent lors : je pouvais bien dire que c'était petit et bon. J'ai essayé que cela sert fort de marquer vos gens de quelque chose particulière ; car, se voyant reconnus, cela leur redouble le courage. Ceux-là firent très-bien, et se marquèrent d'une réputation telle, que tout le monde les montrait par les compagnies, montrant par merveille ces morions jaunes qui avaient fait de si beaux faits d'armes. Depuis aussi, je me suis trouvé en plusieurs autres escarmouches, lesquelles je ne me veux amuser à écrire; je ne serais que trop long. Tant y a que, sans bataille, ce fut un beau combat Je me suis trouvé en un autre très-beau; de quoi le baron de La Garde se souviendra, quand il mena les galères, nous étant devant Boulogne. La grande escarmouche se fit quand il descendit, qui dura deux heures; auquel lieu les coups de canon nous tiraient si menu, qu'il semblait salve d'arquebusiers. J'avais sur les bras toutes les forces de Boulogne, nonobstant lesquelles je fis une des plus belles et honorables retraites qu'homme saurait faire. Peu M. de Guise

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vit le tout, lequel n'avait que vingt chevaux, et ne me pouvait secourir aucunement, car il eût fallu qu'il se fût jeté sur la plaine, dans laquelle l'artillerie l'eût dévoré incontinent : il n'y avait homme qui pensât que je pusse faire retraite sans nous mettre en fuite; mais je la fis, étant toujours de la longueur de quatre piques, et tournant visage à tout propos. Et veux dire que je ne fis jamais chose de laquelle je retirasse plus de louange que de celle-ci : M. de Guise le fit bien valoir, et ne m'en loua que trop. Mais je me contente d'écrire ce que j'ai faitîen commandant, en quoi ceux qui me feront cet honneur de lire mon livre pourront apprendre quelque chose pour le fait des armes, qui n'est pas si aisé qu'on pense. Il faut avoir de grandes et louables parties pour être bon capitaine : ce n'est pas tout d'être vaillant et courageux, il y faut tant d'autres pièces en notre harnais. Je ne veux pas dire que je sois des premiers ; mais, étant aujourd'hui le plus vieux de ce royaume, enoore trouvera mon opinion voix en chapitre : ce qui servira à ceux qui en savent moins que moi : quant aux autres, il ne leur faut pas de précepteur.

Je quittai donc le Piémont pour me venir rafraîchir un peu et me reposer, à cause d'une grande maladie en laquelle j'étais tombé ; et quelque juste occasion que j'eusse, à peine pus-je avoir mon congé de M. de Brissac, lequel enfin me le donna, avec promesse de revenir bientôt. A mon

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