INTRODUCTION
Et parce que ceux qui liront ces Commentaires, lesquels déplairont aux uns et seront agréables aux autres, trouveront peut-être étrange et diront que c'est mal fait à moi d'écrire mes faits, et que je devais laisser prendre cette charge à un autre* je leur dirai, pour toute réponse, qu'en écrivant la vérité et en rendant l'honneur à Dieu, ce n'est pas mal fait. Le témoignage de plusieurs qui sont encore en vie fera foi de ce que j'ai écrit. Nul aussi ne pouvait mieux représenter les desseins, entreprises et exécutions, ou les faits survenus en icelles, que moi-même, qui ne dérobe rien de l'honneur d'autrui. Le plus grand capitaine qui ait jamais été, qui est César, m'en a montré le chemin, ayant luimême écrit ses Commentaires, écrivant la nuit ce qu'il exécutait le jour. J'ai donc voulu dresser les miens, mal polis, comme sortant de la main d'un soldat, et encore d'un Gascon, qui s'est toujours plus soucié de bien faire que de bien dire; lesquels contiennent tous les faits de guerre auxquels je me suis trouvé, ou qui se sont exécutés à mon occasion, commençant dès mes premiers ans que je sortis de page, pour montrer à ceux que je laisse après moi, qui suis aujourd'hui le plus vieux capitaine de France, que je n'ai jamais eu repos pour acquérir de l'honneur, en faisant service aux rois mes maîtres, qui était mon seul but, fuyant tous les plaisirs et voluptés qui détournent de la vertu et grandeur les jeunes hommes que Dieu a doués de quelque partie recommandable, et qui sont sur
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le point de leur avancement. Ce n'est pas un livre pour les gens de savoir : ils ont assez d'historiens ; mais bien pour un soldat capitaine: et peut-être qu'un lieutenant du roi y pourra trouver de quoi apprendre. Pour le moins puis -je dire que j'ai écrit la vérité, ayant aussi bonne mémoire à présent que j'eus jamais, me ressouvenant et des lieux et des noms, combien que je n'eusse jamais rien écrit. Je ne pensais pas en cet âge me mêler d'un tel métier : si c'est bien ou mal, je m'en remets à ceux qui me feront cet honneur de lire ce livre, qui est proprement le discours de ma vie.
C'est à vous, capitaines mes compagnons, à qui principalement il s'adresse : vous en pourrez peutêtre tirer du profit. Vous devez être certains que, puisqu'il y a si longtemps que je suis été en votre degré, et ai si longuement exercé la charge de capitaine de gens de pied, de mestre de camp par trois fois, et de colonel, il faut que vous croyiez que j'ai retenu quelque chose de cet état-là, et que, par longue expérience, j'ai vu advenir aux capitaines beaucoup de bien, et à d'autres beaucoup de mal. De mon temps, il en a été dégradé des armes et de noblesse; d'autres ont perdu la vie sur un échafaud, d'autres déshonorés et retirés en leur maisons, sans que jamais les rois ni autres en aient voulu faire plus compte ; et au contraire, j'en ai vu d'autres parvenir, qui ont porté la pique à six francs de paye, faire des actes si belliqueux, et se sont trouvés si capables, qu'il y en a
eu assez qui étaient fils de pauvres laboureurs, qui se sont avancés plus avant que beaucoup de nobles, pour leur hardiesse et vertu. Et, par ce que toutes ces choses sont passées par devant moi, j'en puis parler sans mentir. Encore que je sois gentilhomme, suis-je néanmoins parvenu degré par degré, comme le plus pauvre soldat qui ait été de longtemps en ce royaume; car je suis venu au monde fils d'un gentilhomme de qui le père avait vendu tout le bien qu'il possédait, hormis huit cents ou mille livres de rente ou revenu ; et, comme j'ai été le premier de six frères que nous avons été, il a fallu que je fisse connaître le nom de Montluc, qui est notre maison, avec autant de périls et hasards de ma vie que soldat ni capitaine ait jamais fait, sans avoir eu en ma vie aucun reproche de de ceux qui me commandaient, mais autant favorisé et estimé que capitaine qui fut aux armées où je me suis trouvé. Que s'il y avait quelque entreprise de grande importance et hasardeuse à exécuter, les lieutenants du roi et les colonels me la baillaient aussitôt ou plutôt qu'à capitaine de l'armée. L'écriture de ce livre vous en rendra témoignage.
Or, à l'heure que je commençai à porter enseigne, je voulus aussi savoir ce que doit faire un qui commande, et me faire sage par l'exemple de ceux qui faisaient des fautes. Premièrement, j'appris à me châtier du jeu, du vin et de l'avarice, connaissant bien que tous capitaines qui seraient
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de cette complexion n'étaient pas pour parvenir à être grands hommes, mais plutôt pour tomber aux malheurs que j'ai écrits : ce qui fut cause que j'ai chassé de moi toutes ces trois choses que la jeunesse engendre aisément, lesquelles apportent grand dommage et blessent la renommée et réputation d'un chef. Le jeu est de telle nature qu'il assujettit l'homme à ne fairejamaisautre chose, ni avoir autre pensement, soit en gain ou en perte. Car si vous gagnez, vous êtes toujours en peine pour trouver gens à qui vous puissiez jouer, ayant opinion que vous gagnerez toujours davantage; et ne ferez autre chose jamais, jusqu'à ce que vous aurez tout perdu. Et comme vous serez réduits à ce point, vous voilà au désespoir, et ne ferez que chercher jour et nuit où vous pourrez trouver de l'argent, pour rejouer et tenter si vous pourriez regagner ce que vous aurez perdu. Or comment voulez-vous donc penser que vous vous puissiez acquitter de la charge que le roi vous a baillée, vu que vous appliquez votre temps en une autre chose ? Et au lieu de songer à piper votre ennemi, vous pensez à piper les cartes ou les dés. Cela vous distrait du tout de votre charge. Vous devez être ordinairement parmi vos soldats, afin de les connaître nom par nom, s'il vous est possible; d'autre part, pour empêcher qu'ils ne fassent chose indigne, pour crainte qu'il ne vous en puisse venir reproche du lieutenant du roi, ni de votre colonel; davantage, pour garder qu'entr'eux n'y ait aucune muti-
nerie ; car il n'y a rien plus pernicieux en une compagnie que les mutins. Comment voulez- vous donc avoir le cœur à tout ce qui est besoin que vous fassiez en la charge que vous tenez, si votre esprit est toujours occupé au jeu, qui vous baille cent et cent escarmouches le jour, et vous met hors de vous-mêmes? Fuyez cela, mes compagnons, fuyez, je vous prie, ce méchant vice, lequel j'ai vu causer la ruine de plusieurs, non-seulement en leur bien, mais en leur honneur et réputation !
Pour le regard du vin, si vous y êtes sujets, vous ne pouvez éviter que vous ne tombiez en aussi grand malheur que celui qui joue ; car il n'y a rien au monde qui assoupisse tant l'esprit de l'homme, et qui l'invite tant à dormir, que le vin. Si vous ne buvez guère, par conséquent vous ne mangerez pas trop, car le vin appelle le manger, pour plus longuement prendre plaisir de boire : et à la fin, avant de sortir de votre repas, étant pleins de vin et de viandes, il faut que vous vous mettiez à dormir, et peut-être au temps que vous devez être parmi les soldats et compagnons, et près de votre colonel et mestre de camp, pour entendre toujours quelque chose de ce qu'ils auront su du lieutenant du roi, afin de regarder si quelque occasion se pourrait présenter où vous puissiez employer votre hardiesse et sagesse. Encore amène le vin un autre péril, c'est que, comme le capitaine est ivre, il ne se sait commander, encore moins laisser commander les autres, et se mettra à frapper ses
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soldats sans aucune raison; et, encore qu'il y eût raison, il devrait châtier son soldat, premièrement avec remontrances et menaces un peu aigres, lui remontrant que, s'il y retourne plus, il ne lui faut espérer autre chose que le châtiment. Et ne trouvez-vous pas meilleur le châtiment de votre soldat avec paroles et menaces qu'à coups d'épée, le tuant et mutilant de ses membres, ce que le vin vous contraindra de faire? Et ne pensez pas être craint davantage, mais haï mortellement de tous vos soldats. Et quelle action pouvez-vous espérer de faire avec soldats qui vous haïront? Je vous prie de me croire, car j'en ai vu autant d'expériences qu'autre de mon âge: j'ai vu mourir quatre capitaines par la main de leurs soldats les assassinant par derrière, pour le mauvais traitement qu'ils avaient reçu d'eux. Ils sont hommes comme nous, et non pas bêtes ; si nous sommes gentilshommes, ils sont soldats; ils ont les armes en main, lesquelles mettent le cœur au ventre à celui qui les porte. Le vin vous fait souvent, à la première faute, acharner contre eux sans discrétion, car vous n'êtes pas à vous. D'ailleurs, jamais le lieutenant du roi, ou votre colonel et mestrede camp ne vous bailleront entreprise honorable à exécuter, qui pourrait peut-être être cause de tout votre avancement; ils diront : «Voulez-vous bailler une telle exécution entre les mains d'un tel, qui sera ivre à l'heure qu'il faudrait qu'il fût en bon sens, pour avoir la discrétion de connaître
ce que faut qu'il fasse? il ne fera rien que perdre les hommes, et avec sa faute causera votre perte.» 0 la mauvaise renommée que ce vin vous donnera, puisqu'il faut qu'on n'espère de vous aucune chose qui vaille! Fuyez donc, mes compagnons, fuyez ce vice aussi méchant, et plus vilain et sale que le premier !
Le capitaine aussi ne doit être avare en façon du monde; car, encore que le vin et le jeu se peuvent appeler compagnons, l'avarice leur tient bonne compagnie : c'est elle qui cause un million de maux. En premier lieu, l'avarice apporte à un capitaine d'aussi grands ou plus grands malheurs que vice qui soit ; car si vous vous laissez dominer à l'avarice, vous n'aurez jamais auprès de vous soldat qui vaille, car tous les bons hommes vous fuiront, disant que vous aimez plus un écu qu'un vaillant homme ; de sorte que vous n'aurez que gens de peu de valeur auprès de vous, et au premier lieu qui se présentera, là où il vous faudra paraître, vous serez abandonné ; et faudra que vous perdiez la vie ou que vous fuyiez. Et ne vous faut espérer qu'en la mort ni en la vie vous puissiez recouvrer votre réputation ; car, si vous mourez, encore que vous ayez fait votre devoir, on dira que la grande avarice qui était en vous vous a amené à la mort, pour n'avoir pas eu de gens de bien en votre compagnie : et si vous vous sauvez en fuyant, assurezvous que vous mettez un tel signal en votre front qu'il vous sera bien difficile de jamais l'ôter, à
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tout le moins qu'il ne faille que vous hasardiez à tous périls votre vie, pour effacer la mauvaise réputation que vous aurez acquise; il sera bien difficile que vous n'y perdiez ou la vie ou quelque membre : c'est la paye ordinaire des hasardeux ; et pour toute récompense, on dira que le désespoir où vous serez tombé de la faute que vous avez faite, vous a conduit à faire ce que vous avez fait, et non un bon cœur ou une belle résolution. Oh! que tant d'autres malheurs pourrai s-je bien mettre par écrit, qui sont advenus et adviennent aux capitaines avares!
Je sais bien que vous me direz : « Et que feronsnous, si nous n'épargnons de l'argent et ne gagnons sur la paye des soldats? Quand la guerre finira, nous irons à l'hôpital : car le roi ni personne ne fera compte de nous, et nous sommes pauvres de nous-mêmes. »Mais voulez-vous croire que le capitaine vaillant et sage, grand entrepreneur et exécuteur, aille mourir de faim à un hôpital, comme s'il y en avait en un camp à centaines? Ce serait une bonne chose pour le roi et pour toute l'armée, s'il y en avait seulement une douzaine. Donc efforcez-vous de mettre une jambe dans cette douzaine ; et efforcez-vous d'y entrer par votre hardiesse, sagesse et vertu : car ces douze ne peuvent pas toujours vivre ; l'un mort, si vous n'y pouvez mettre encore tout le corps, vous y mettrez pour le moins la moitié, et au premier qui mourra après, vous êtes dedans. Et voulez-vous donc croire
que le roi ni les princes qui auront eu connaissance de votre valeur, vous laissent aller à l'hôpital? Cette crainte ne doit pas être mise en avant par les sages et vaillants capitaines, mais par les ivrogne^ par les joueurs et par les avares, et par les gens qui ne valent rien : car s'ils occupent leur exercice aux choses grandes, éloignant tous ces vices avec leur diligence et vigilance, rien ne leur peut manquer. J'ai dit que ce serait beaucoup, s'il y en avait une douzaine en un camp : mais quand bien il y en aurait une centaine, le roi est assez riche pour garder que tels gens aillent à l'hôpital; et quand bien le roi promptement n'y pourrait suppléer, il n'y a prince ni seigneur qui ait été aux guerres où vous serez remarqué de la marque d'un homme de bien, qui ne soit bien aise d'en retirer quelqu'un auprès de soi, et qui ne cherche les moyens pour vous faire faire quelque bien par le roi, et vous avancer à quelque grade. Et d'autre part, pensezvous que le roi vous laisse toujours dans un mémo état ou charge? Ne le croyez pas; car on cherchera toujours à bailler les grandes charges à ceux qui se seront bien acquittés des petites. Donc fuyez ce vilain vice qui vous conduira à tout malheur.
Qu'ai-je été moi-même qu'un pauvre soldat comme vous? Qu'ont été et qui sont encore tant de vaillants capitaines qui sont en vie, de qui le roi et tout le monde fait grande estime ? Nous sommesnous, qui sommes eu vie, enrichis de la paye de nos soldats? Avons-nous acheté de grands biens
des larcins que nous avons faits en nos charges? J'en pourrais nommer quelques-uns de notre Guyenne (pour ce qu'ils ne peuvent avoir rien acquis que je ne le sache, ni moi qu'ils ne le sachent), lesquels n'ont jamais acquis pour cinq cents écus de bien ; et pour cela sont-ils méprisés? vont-ils à l'hôpital? Le roi, la reine, Monsieur, et tous les princes et seigneurs de la cour, font autant de compte d'eux, pour l'estime que tout le monde a de leur valeur, qu'ils gagnent le devant à beaucoup de grands seigneurs. Et quand ils sont en leur patrie, où nul n'est prophète, sont-ils bien honorés des grands et des petits, non pour le lieu d'où ils sortent, ni pour leur bien, mais pour leur mérite. Or peut-être qu'il y en aura aucuns qui diront : « Si je ne dérobe le roi et les soldats, à présent que j'ai charge, comment achèterai-je des biens pour pourvoir mes enfants? » Encore répondrai-je à cela : Voulez-vous enrichir vos enfants de mauvaise renommée et réputation ? 0 le mauvais héritage que vous leur laissez ! vu qu'il faudra que, pour votre mauvaise renommée et réputation, ils baissent la tête parmi les grands, d'où il faut qu'ils tirent des biens et charges honorables. Et quelle différence y aura-t-il de l'accueil et du compte que feront le roi et tous les princes des enfants qui seront sortis de tels pères que j'ai dits, aux vôtres, qui n'oseront paraître devant personne, et porteront la honte de leur père sur leur front ! Peut-être qu'il y en aura qui diront qu'aux charges que j'ai eues du roi j'ai
fait de grands profits, et que j'en puis parler à mon aise : j'atteste devant Dieu, el l'appelle en témoignage, qu'en ma vie je n'ai eu trente écus plus que de ma paye ; et quelque état et honorables charges que j'aie eus, soit en Italie ou en France, j'ai été toujours contraint d'emprunter de l'argent pour m'en revenir.
A mon retour de Sienne, où je commandais, M. le maréchal de Strozzi me donna cinq cents écus. Quand je revins de Montalsin à la seconde fois, M. de Beauclair, qui était notre trésorier, chercha les bourses de tout Montalsin pour me trouver trois cent cinquante écus pour me conduire jusqu'à Ferrare ; et encore avais-je dix gentilshommes avec moi. M. le duc m'en accommoda quand je me jetai dans Berseîlo, et puis pour me conduire jusqu'à Lyon, où je trouvai entre les mains de Catherin Jean, maître de la poste, deux ou trois mille francs que Martineau lui avait laissés de mes états : et avec cela je me rendis vers Sa Majesté. À un homme de bien et vaillant jamais rien ne manque. Or, je voudrais fort savoir si pour cela je suis allé à l'hôpital, et s'il ne m'a cent fois plus profité d'avoir servi mes rois et maîtres en toute loyauté que tous les larcins que j'eusse su jamais faire. Or, mes compagnons, prenez exemple à ceux qui, pour être loyaux en leurs charges, lèvent la tête devant tout le monde et sont estimés et honorés des petits et des grands, et non à ceux qui, par leurs vices, baissent la tête en leurs maisons, ou bien leurs enfants pour eux. Le
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bien vous vient lorsque vous y pensez le moins : un seul bienfait du roi vous vaudra plus que tous les larcins que vous sauriez faire.
0 que bienheureux sont les soldats qui suivent tels capitaines, lesquels, pour leurs vertus et valeur, sont estimés par tout le monde! et combien leur vie et réputation leur est assurée sous tels capitaines ! Et en quels malheurs et opprobres tombent ceux qui suivent les autres! Car parmi ceux-là vous apprenez et acquérez de l'honneur et réputation, pour parvenir au même degré que sont vos chefs; et au contraire, suivant ceux-ci, vous ne pouvez apprendre que vices et choses de peu de valeur, qui vous amèneront plutôt à la ruine de votre vie que non à l'exaltation de l'honneur et de votre nom, n'ayant pu apprendre d'eux autre chose, pour le peu de valeur qui est en eux. Sous un mauvais maître, on demeure longterns apprenti, et encore après ne sait-on pas beaucoup. Que si vous êtes déchargés de ces trois vices, et que vous ayez l'honneur devant les yeux, il est impossible que tout ne succède bien ; pour le moins aurez vous ce contentement, si vous vous proposez de mourir en gens de bien. C'est la récompense de la guerre, et ce qu'on doit désirer.
Il y en a un quatrième : si vous ne le pouvez éviter, au moins allez-y sobrement, sans vous perdre; c'est l'amour des femmes. Ne vous y engagez pas ; cela est du tout contraire à un bon cœur. Laissez l'amour aux crochets lorsque Mars sera en
campagne; vous n'aurez après que trop de temps. Je me puis vanter que jamais affection ni folie ne me détourna d'entreprendre et exécuter ce qui m'était commandé. A ces hommes, il leur faut une quenouille et non une épée. Et, outre la débauche et perte de temps, ce métier amène une infinité de querelles, et quelquefois avec vos amis. J'en ai vu plus combattre pour cette occasion que pour le désir de l'honneur. 0 la grande vilenie, que l'amour d'une femme vous dérobe votre honneur, et bien souvent vous fasse perdre la vie et diffamer ! Quant à vous, soldats, je vous recommande sur toutes choses l'obéissance que vous devez à vos capitaines, afin que vous appreniez à bien commander quelque jour : car il est impossible qu'un soldat sache bien commander qu'il n'ait su plus tôt obéir ; et notez qu'en l'obéissance se connaît la vertu et sagesse du soldat, et en la désobéissance se perd la vie et la réputation. Un cheval rebours ne fit jamais rien qui vaille. Vous ne devez rejeter en arrière les remontrances que je vous fais, pour avoir vu tant de choses en mon temps. Je serais bien ignorant et dépourvu d'entendement, si je n'avais retenu l'heur de l'un et le malheur de l'autre : ce qui m'a occasionné sur mes vieux et derniers jours d'écrire ce livre.