MONTLUC A MILAN
[1521] J'ai trouvé là deux de mes oncles, frères de ma mère, nommés les Estillac, bien estimés et en bonne réputation, l'un desquels était à M. de Lescun, frère de M. de Lautrec, qui fut maréchal de France, et depuis toujours appelé maréchal de Foix; lequel me donna une place d'archer en sa compagnie, ce qu'on estimait beaucoup en ce tempslà; car il se trouvait de grands seigneurs qui étaient aux compagnies, et deux ou trois en une place d'archer. Depuis, tout s'est abâtardi ; aussi tout s'en va à l'envers , sans que ceux qui vivent puissent espérer de voir les choses en meilleur état.
La guerre recommença entre le roi François Ier et l'empereur [Charles-Quint], plus âpre que jamais, lui pour nous chasser de l'Italie, et nous pour la conserver; mais ce n'a été que pour y servir de tombeau à un monde de braves et vaillants Français. Dieu fît naître ces deux grands princes ennemis jurés et envieux de la grandeur l'un de l'autre, ce qui a coûté la vie à 200 000 personnes et la ruine d'un million de familles : et enfin ni l'un ni l'autre n'en ont rapporté qu'un repentir d'être cause de tant de misères. Que si Dieu eût voulu que ces deux monarques se fussent entendus, la terre eût tremblé sous eux, et Soliman, qui a vécu en même temps, eût eu assez à faire à sauver son État, au lieu que cependant il l'a étendu de tous côtés. L'empereur a été un grand prince, lequel toutefois n'a surmonté notre maître que de bonheur pendant
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sa vie, et de ce que Dieu lui a fait la grâce de pleurer ses péchés dans un couvent, où il se rendit detrx ou trois ans avant de mourir. Or, pendant cette guerre, qui dura vingt-deux mois, j'y vis de très-belles choses pour mon apprentissage, et me trouvai ordinairement en tous les lieux où je pouvais penser acquérir de la réputation, à quelque prix que ce fût : aussi fut-il tué sous moi cinq chevaux, et en dix jours deux que M. de Roquelaure, cousin germain de ma mère, me donna. De ce premier commencement, je gagnai tellement l'amitié de ceux de la compagnie, qu'un chacun m'aidait à me remonter, ayant perdu mes chevaux. Je fus aussi au combat fait prisonnier, et après bientôt délivré par le moyen de mes amis.
Que ceux qui désirent avec les armes acquérir de l'honneur fassent résolution de fermer les yeux à tous périls et hasards, aux premières rencontres où ils se trouveront ; car c'est sur eux qu'on jette les yeux, pour voir s'ils ont rien de bon au ventre. Que si au commencement ils font quelque acte signalé, pour montrer leur courage et leur hardiesse, cela les marque pour jamais et les fait reconnaître, même leur donne le cœur et le courage de faire encore mieux. Or nous perdîmes en cette guerre le duché de Milan : de quoi je pourrais bien écrire au vrai l'histoire, encore que je ne sois pas grand clerc; et si le roi me le commandait, j'en dirais bien la vérité, la sachant aussi bien qu'homme de France, encore que je fusse bien jeune en ce