‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 18 sur 105 · Cidre ou boisson faite avec des fruits · texte numérisé non relu

Cidre ou boisson faite avec des fruits

sard de me faire perdre cette place de Bayonne, qui est si importante. » Il lui répondit : « Monsieur, j'ai fait une grande faute, et la plus grande folie que je fis jamais : jusqu'ici ne m'en était advenu de pareille : mais, puisque Dieu a voulu que nous n'ayons été défaits, je serai plus sage à l'avenir. » M. de Lautrec lui demanda s'il y avait nouvelles de moi ; lequel lui dit qu'il pensait que je fusse perdu : mais, cependant qu'il se promenait près la ville en attendant nouvelles, arriva le capitaine Gompai, lequel les assura que j'étais sauvé, et leur raconta la belle retraite que j'avais faite en dépit des ennemis et à leur barbe, sans avoir perdu que quatre hommes, et qu'il était impossible que les ennemis n'eussent souffert beaucoup de perte. Je ne fus pas plutôt arrivé à mon logis, qu'un gentilhomme vint me chercher de la part de M. de Lautrec, lequel me fit aussi grand accueil qu'il eût su faire à gentilhomme de France, me disant ces mots en gascon : «Montluc mon amie, jou rtoublideray jamaî lou service qiïabes fait au rei, et m'en souviera tant que jou vivrai; il n'y a pas moins d'honneur défaire une belle retraite qu'aller à un combat. » C'était un seigneur qui n'avait guère accoutumé de caresser personne ; j'ai souvent remarqué cette faute en lui : toutefois pendant le souper il me fit beaucoup de faveur, laquelle toujours depuis il me continua; même quatre ou cinq ans après, se ressouvenant de moi, il m'envoya de Paris en Gascogne un courrier, avec une commission de gens de pied, me

priant de l'accompagner au voyage qu'il fit à Naples; et depuis m'a toujours plus estimé que je ne valais. Voilà le premier lieu auquel je me trouvai jamais commandant, et où j'ai commencé à marquer ma réputation.

Vous, capitaines, mes compagnons, qui me ferez cet honneur de lire peut-être ma vie, notez que la chose du monde que vous devez désirer le plus, c'est de chercher l'occasion par laquelle vous puissiez montrer ce que vous valez quand vous commencerez à porter les armes : car si à votre commencement vous demeurez victorieux, vous -faites deux choses entre autres : la première, c'est que vous vous faites louer et estimer aux grands, et par ce moyen, par leur rapport, vous serez connus du roi, duquel nous devons tous espérer la récompense de nos services et labeurs; la seconde est que, comme les soldats connaissent un capitaine, lequel à son commencement a fait quelque chose de bon, tous les vaillants hommes recherchent d'être à lui, espérant que, puisqu'il a eu si bon commencement, toutes choses lui doivent succéder heureusement; et par ce moyen ils seront employés. Car c'est le plus grand dépit qu'un homme de bon cœur puisse avoir, lorsque les autres prennent les charges d'exécuter les entreprises, et que cependant il mange la poule du bonhomme auprès du feu. Ainsi vous trouverez toujours accompagnés de braves hommes, avec lesquels vous continuerez à gagner honneur et réputation; et au contraire, si

vous êtes battus au commencement, soit par votre faute ou par lâcheté, tous les bons hommes vous fuiront, et ne vous demeurera que gens de peu de valeur, avec lesquels, quand vous seriez le plus brave homme du monde, vous ne pouvez gagner que mauvaise réputation. Mon exemple vous pourra servir de quelque chose; et, encore que ce ne soit pas grand cas que ce rencontre que je vous ai décrit, cependant de petits faits de guerre quelquefois on fait beaucoup de profit. Souvenez-vous, mes compagnons, quand vous vous trouverez en état de voir une grande force sur vos bras, laquelle vous pouvez tenir en bride par la perte de peu d'hommes, de ne craindre point le hasard : peutêtre que la fortune vous sera favorable comme elle fut à moi; car je puis dire que si je ne me fusse prés enté pour la conduite des cent hommes de pied qui firent très-bien leur devoir, toute la cavalerie des ennemis était sur nos bras, laquelle nous n'avions pas moyen de soutenir.

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