RETRAITE DE MONTLUC
comme ils furent au canton de la ville, devers leurs gens qui tenaient presque toutes nos enseignes enfermées, ceux-là, les voyant venir, et nous après eux, abandonnèrent les brèches pour les secourir, et lors se ralliant tous ensemble, vinrent courant droit à nous, qui étions tous au pied de la montagne de la tour d'ordre. Je dis à M. d'Andelot : « Sauvez-vous contre la montagne; » et aux enseignes: « Et tous les soldats pareillement. » Quant à moi, je voulus voir le succès du tout avec quatre ou cinq piquiers, me retirant vers un ruisseau qui était près de l'artillerie. Et comme ils eurent abandonné les brèches pour venir à nous, nos enseignes sautèrent dehors au pied vers le vallon par là où ils étaient venus ; et ainsi qu'ils furent au pied de la montagne où M. d'Andelot et les enseignes montaient, ils virent en ce temps-là que nos enseignes étaient passés par les brèches, et que ledit seigneur d'Andelot avec les autres enseignes étaient déjà à mi-montagne. Ils voulurent tourner alors après les autres , et n'en purent atteindre au plus haut que huit ou dix soldats, qu'ils taillèrent en pièces. Cinq ou six Anglais vinrent à moi : je passai le ruisseau, où il y avait eau jusqu'au genou. De l'autre bord ils me tirèrent quelques coups de flèches, et m'en donnèrent trois dans la rondelle, et une au travers de la manche de maille que j'avais au bras droit, lesquelles pour mon butin je portai à mon logis ; puis allai monter la montagne au derrière de la tour d'ordre, M. le dauphin, ayant
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M. d'Orléans son frère, et M. l'amiral avec lui, faisait marcher les lansquenets pour nous secourir dans la ville : mais avant qu'ils fussent près, le désordre était venu, et trouvèrent MM. d'Andelot et de Noailles avec les enseignes qui avaient monté la montagne.
Pendant cette conclusion, M. le vidame de Chartres, et mon frère, M. de Lioux, étaient venus jusqu'en bas, voir si on pouvait entendre nouvelle de moi : mais ils furent bien ramenés, et direntà M. le dauphin qu'ils tenaient pour tout certain que j'étais mort dans la ville , parce qu'ils avaient vu les capitaines, excepté moi. M. d'Andelot arriva au bout de demi-heure, auquel M. le dauphin demanda s'il savait ce que j'étais devenu. Il lui dit que je les avais sauvés, et tous ceux qui étaient avec lui, mais que je ne m'étais pas su sauver moimême, ce que j'eusse bien pu faire, si j'eusse voulu. Ledit sieur d'Andelot me tenait pour mort, pensant que je me fusse laissé attraper auprès de leur artillerie, ou d'une barque qu'il y avait sur le ruisseau que je passai : mais je n'étais pas si sot, car j'appelle Dieu en témoin, qu'il me punisse, si de tout ce jour-là je perdis jamais l'entendement : et me servit bien que Dieu me le conservât, car, si je l'eusse perdu, nous eussions reçu une grande écorne, laquelle n'eussions su couvrir, et j'eusse été en grand danger de n'être jamais maréchal de France : nous eussions perdu toutes nos enseignes et ceux qui les portaient avec; lesquelles toute-
fois Dieu me fit la grâce de sauver. Dès lors qu'on est saisi de la peur, et qu'on perd le jugement, on ne sait ce qu'on fait : c'est la requête principale que vous devez faire à Dieu de vous garder l'entendement ; car, quelque danger qu'il y ait, encore y a-t-il moyen d'en sortir, et peut-être à votre honneur : mais alors que la crainte de mort vous ôte le jugement, adieu vous dis: vous pensez fuir à poupe, que vous allez à proue ; pour un ennemi, il vous semble que vous en voyez dix devant vos yeux, comme font les ivrognes, qui voient mille chandelles d'un coup. 0 le grand heur que c'est à un homme de notre métier, quand le danger ne lui ôte le sens! il peut prendre son parti, et éviter la mort et la honte. J'allai demander le soir le mot à M. le dauphin, par ce que M. de Tais était blessé ; et comme je vins devant eux, M. d'Orléans, qui avait toujours accoutumé de se jouer avec moi, comme faisait bien M. le dauphin, commença à chanter la camisade de Boulogne, et l'assaut de Couy par les vieux soldats de Piémont, se moquant de moi et me montrant au doigt. Lors je commençai à me courroucer, et maudire ceux qui en étaient . ause. M. le dauphin riait, et à la fin il me dit : « Montluc, Montluc, vous autres capitaines ne vous pouvez aucunement excuser que vous n'ayez mal fait. » — <c Gomment l monsieur, dis-je, auriez-vous opinion que j'eusse fait faute? Si je le savais, je m'en irais tout à cette heure me faire tuer dans la ville ; vraiment nous sommes bien fous de nous 13 i-n
faire tuer pour votre service. » Sur quoi il me dit ; «Non,non,jeneledis point pour vous, car vous êtes le dernier capitaine qui êtes sorti de la ville, plus d'une heure après les autres. » Il me fit bien connaître, quand il fut roi, que je n'avais point failli, par l'estime qu'il fit toujours de moi : car, quand il s'en alla en Piémont, il m'envoya quérir par un courrier exprès à ma maison, où je m'étais retiré pour raison de quelque haine que madame d'Étampes avait conçue contre moi, à cause de la querelle de MM. de la Châtaigneraie et de Jarnac. Toujours à la cour il y a quelque charité qui se prête, et par malheur les dames peuvent tout : mais je ne veux pas faire le réformateur : madame d'Étampes en fit bien chasser de plus grands que moi , qui ne s'en vantèrent pas, et je m'étonne de ces braves historiens qui ne l'osent dire.
Voilà le succès de la camisade de Boulogne. Que si le camp eût marché à notre queue, il se pouvait tout loger dans la ville; et en quatre ou cinq jours, comme déjà j'ai dit, la ville haute eût été à nous. Que Ton le demande à M. de Teligny, si c'est lui qui fut pris prisonnier, et l'on verra si je mens. Je ne sais qui fut cause que M. le dauphin ne marcha : mais je dirai bien toujours qu'il le devait faire, et sais aussi qu'il ne tint pas à lui; mais ce ne seraient que disputes d'en parler davantage* Il ne faut qu'un peureux pour retarder tout le monde. S'ils fussent venus, les Anglais ne savaient quel parti prendre; je les connus gens de