LEVÉE DU SIÈGE
quelque espérance de la conservation de la place. J'ai opinion, à ce que j'en vis, que, si don Fernand l'eût attaquée avec l'artillerie, il esttout certain qu'il fallait qu'ils se rendissent ; mais on l'amusait toujours sur cette eau, et sur ce qu'il n'y avait point de blé ; de quoi il demeura fort mal content et satisfait contre ceux qui l'avaient conseillé d'en user de cette sorte : ce qui fut cause qu'il entra en quelque soupçon de M. de La Trinitat, et leva son camp, le vingt-troisième jour après que je fus arrivé, s'y étant parqué auparavant l'espace de huit jours. M. le comte est en vie, comme l'on m'a dit; M. le président Birague est encore vivant, et beaucoup d'autres, qui témoigneront si je couche rien ici qui ne soit véritable. Il ne me peut souvenir si M. de Cossé était encore revenu près de M. le maréchal ; car il était allé en France. Or voilà comrre la ville se sauva. Et quelques jours après le baron de Chepy revint, qui était allé à la cour remercier le roi de la donation qu'il lui avait faite de son dit état; et ayant pris sa charge de mestre de camp; je m'en allai à Albe prendre possession de mon gouvernement.
0 capitaines, que de choses fait un homme, pour peu d'esprit et d'expérience qu'il ait, quand il ne veut occuper son esprit en autre chose qu'à ce en quoi il se trouve, pour en sortir à son honneur et au profit de son maître ! Aussi c'est un grand malheur à celui qui l'occupe en plaisirs et voluptés, jeux et festins; car il est impossible que
l'un ne vous fasse oublier l'autre. Nous ne pouvons pas servir tant de maîtres. Donc, quand vous vous trouverez là, dépouillez-vous de tous vices, et brûlez tout, afin que vous demeuriez avec la robe blanche de loyauté et affection que nous devons tous à notre maître; car Dieu n'aide jamais les vicieux et voluptueux; mais au contraire il assiste toujours auprès de celui qui est vêtu de la robe blanche pleine de loyauté. Je vous conseille ce que je me suis toujours conseillé; et voilà pourquoi Dieu m'a toujours tant aidé et favorisé, que je n'ai jamais été défait, et n'ai jamais combattu, si je commandais, que la victoire ne m'en soit demeurée ; je ne pouvais faillir, car Dieu me conseillait toujours, me mettant en mémoire tout ce qu'il m'était besoin de faire. Et voilà pourquoi j'ai eu tout jamais si bonne fortune, comme il vous aidera aussi bien qu'il a fait à moi, si vous n'employez votre esprit en autre chose qu'à servir votre maître avec la loyauté et fidélité que nous lui devons. Puis, quand nous serons en repos, alors nous pourrons prendre tous nos plaisirs, car cela ne portera aucun dommage au roi, ni à celui que nous servons sous lui. Lors vous jouirez d'un doux et plaisant repos, quand vous retournerez chez vous chargés d'honneur, et que vous vous présenterez à votre prince, auquel on racontera ce que vous aurez fait. Tout le bien du monde ne vaut pas cela. Mirez-vous donc en moi, mes compagnons, qui n'ai jamais songé autre chose qu'à faire ma charge.
Il est impossible, faisant cela, que vous ne rapportiez de l'honneur. Mais cependant, vous qui avez la charge d'attaquer et bloquer les places, lorsque vous voudrez parla fin ranger et forcer les assiégés, si vous voyez que vous ne puissiez du tout les empêcher d'emporter des blés voisins, donnez-y le feu : car, leur dérobant cette commodité, les voilà bien en peine. Car de dire que vous gardez cela pour vous, il faut conclure que vous êtes bien imprévoyant de vous engager à attaquer une place sans avoir le moyen de vous passer de ce qui est près de la ville que vous attaquez et à sa vue. En ces choses il ne faut point être pitoyable, car c'est affaire à mauvais médecins.
Quelque temps après, M. le maréchal entreprit d'aller prendre Courtemille, qui est un château, et une petite ville aux Langhes. Le château est fort, et la rivière passe par le milieu de la ville, sur laquelle il y a un grand pont de brique, et un bourg tout joignant. Ledit seigneur maréchal passa à Albe, et m'amena avec lui, et la moitié de ma compagnie, qu'il prit pour sa garde : le reste il laissa dans Albe. Lequel, étant arrivé audit Courtemille, se logea delà la rivière au bourg, au deçà de laquelle, et bien près du château, il y avait un monastère, auquel il logea trois enseignes; toutefois ceux du château dominaient plus les nôtres que les nôtres eux. M. de Salcède avait tenu cette place lorsqu'il était avec les Espagnols. M. le maréchal mitducôtéde deçà le pont huit ou dix canons,
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pour battre la courtine qui répondait devers le monastère, dans lequel, durant la batterie, M. de Bonnivetse logea; et, combien que je ne fusse plus mestre de camp, néanmoins je ne l'abandonnais ni de nuit ni de jour. Or en deux ou trois jours se tira douze cents coups de canon contre cette courtine, et finalement on n'y fit rien, parce qu'ils avaient fait un grand rempart fort épais par derrière la muraille. Et comme elle fut abattue, la place demeura plus forte qu'elle n'était, à cause dudit rempart. M. le maréchal demeura trois jours qu'il ne savait s'il devait envoyer quérir de la munition davantage, ou s'il s'en devait retourner. Le capitaine Richelieu avait gagné la ville, et s'était logé dedans avec deux autres compagnies; mais, comme je vis M. le maréchal en cette peine, je passai la rivière du côté du monastère ; car, encore que je suivisse M. de Bonnivet, néanmoins le soir je me retirais près de M. le maréchal. Il y avait une porte au monastère qui sortait sur un grand chemin, sur lequel on pouvait marcher assurément et à couvert, sans être vu du château; mais de la porte du monastère jusqu'au chemin il y avait quinze ou seize pas, lesquels fallait dépêcher bien vite, car toute la courtine battait sur cette porte ; puis il fallait aller la tête baissée jusqu'auprès du pont de l'entrée de la ville, et courir jusqu'à ce qu'on était dedans. Gomme j'eus passé le danger, et fus dans le chemin, je commençai à regarder s'il serait possible de mener le canon dans la ville : ce
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que je trouvai fort difficile; qui ce fut cause que je m'en allai dans la ville pour prendre le capitaine Richelieu, avec lequel j'allai découvrir le derrière du château, qui répondait sur une grande place inhabitable, étant entre la muraille de la ville et le château. Il y avait une petite maisonnette tout auprès de la muraille de la ville, dans laquelle nous nous mîmes, pour regardera notre aise si le château était guère fortifié en cet endroit. Or je voyais des fentes et crevasses dans la muraille, à travers lesquelles on voyait le jour, et je montrai au capitaine Richelieu que si, par quelque invention nous pouvions mener trois canons à cette part, que nous emporterions le château, à cause qu'ils ne l'avaient point fortifié en cet endroit, pour l'impossibilité qu'il y avait d'amener l'artillerie.
Ce qu'on juge impossible est possible aux autres, et fait perdre beaucoup de places. Or je m'en retournai sur le chemin près l'abbaye, le capitaine Richelieu avec moi ; et commençâmes à discourir s'il y avait aucun moyen. Sur quoi il me va incontinent entrer en fantaisie de faire sonder la rivière, et voir s'il y avait bon fond. Je fis appeler un soldat de l'abbaye, et, comme il fut venu à moi, je lui présentai dix écus, pourvu qu'il allât sonder la rivière, et lui montrai qu'il lui fallait aller pieds et mains par terre, jusqu'à ce qu'il serait dans l'eau et, y étant, qu'il se mît en l'eau jusqu'au col. Je fis appeler un autre soldat, et mandai aux capitaines qui étaient en l'abbaye qu'ils fissentsor-
tir quinze ou vingt soldats, qui allassent jusqu'au pied de la muraille en manière d'escarmouche :ce qui fut fait. Et ainsi je sauvai le soldat que les ennemis ne s'aperçurent jamais qu'ilfûtdans l'eau. Premièrement, il alla droit à la muraille de la ville, où l'eau donnait contre ; puis alla remontant jusqu'au gué que nous passions, allant de l'abbaye au logis de M. le maréchal, et par derrière l'abbaye il entra dedans, où nous courûmes pour éviter le danger, et le trouvâmes déjà dans l'abbaye, les soldats de l'escarmourche retirés, il y avait déjà quelque temps : il me conta que le fond de la rivière était fort bon, et qu'il n'y avait eau que jusqu'au milieu des roues. Incontinent je montai à cheval, et allai dire à M. le maréchal ce que j'avais vu, présents les deux commissaires de l'artillerie, nommés Balazergue et Duno; car M. de Caillac n'y était point. Duno contesta contre moi qu'il avait tout vu, et moi contre lui le contraire. A la fin M. le maréchal dit que c'était leur métier; et d'entreprendre cela, et n'en pouvoir venir à bout, ce ne serait que perdre du temps, et faire mourir des gens sans raison. Alors je commençai à être ému, l'étant déjà contre Duno, et dis à M. le maréchal : « Monsieur, il y a longtemps que j'ai connu M. de Brissac, et je ne le vis jamais avoir tant de crainte des arquebusades, qu'il laissât de reconnaître une chose qu'il voulait voir. Je crois que vous êtes celui-là même, et que, pour être lieutenant du roi, vous n'êtes pas devenu couard. Montez à cheval, et
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je vous ferai confesser, après l'avoir vu, que vous prendrez le château sans qu'il vous coûte dix coups de canon. » Alors tous en colère montâmes à cheval, et menâmes Duno : on laissa Balazergue ; nous allâmes passer la rivière au-dessus de l'abbaye, dans laquelle nous entrâmes. J'avais amené avec moi le soldat qui avait sondé la rivière» Or, pour aller au chemin, il fallait ouvrir promptement la porte, où les ennemis tenaient toujours l'œil, et courir quinze ou vingt pas, jusqu'à ce qu'on était dans le chemin à la courtine du château. Et tout à coup la porte fut ouverte : je passai et courus; M. le maréchal de même. Quand il passa, ils tirèrent trois arquebusades, desquelles je pensais qu'il fût atteint; car j'avais ouï le bruit de la balle, comme quand elle frappe quelqu'un : et comme il arriva à moi, je le regardai au visage, et vis qu'il secouait la tête en riant. 11 s'assit contre terre au près de moi, car il se fallait tenir bas, et me dit : «Je l'ai failli belle, car les balles m'ont donné entre les jambes. » — « Vous êtes mal sage, lui dis-je, monsieur, de me suivre : ne voyez-vous pas que je veux être lieutenant du roi si vous vous mourez ? Voilà pourquoi je me veux dépêtrer de vous, et vous ai amené ici : » de quoi il ne fît que rire, voyant en mon visage que j'étais très-aise qu'il eût échappé cette fortune; car on eût jeté ce malheur sur moi; mais je n'y eusse su que faire, car qui va à telles noces en rapporte bien souvent des livrées rouges»
Cependant arriva Duno et le soldat, auquel M. le maréchal promit de donner les dix écus que je lui avais promis ; mais qu'il y fallait retourner en sa présence, et qu'il lui en donnerait encore dix : ce que le soldat promit. Duno se fait ôter les bottes, et s'en va en pourpoint avec le soldat entrer dans l'eau par derrière labbaye. Il n'avait pas faute de cœur. Il faut que les gens de ce métier se soucient des arquebusades comme de pommes cuites. Nous les vîmes venir l'un après l'autre tout contre bas la rivière, et vinrent jusqu'à la muraille de la ville, dans laquelle ils passèrent, étant sortis tout auprès de la porte : ce qui ne fut pas sans grand danger et péril, tant pour eux que pour nous, car il y faisait bien chaud. Souvent je désirai M. de Brissac à son logis, ayant plus de peur de lui que de moi. Voyant Duno et le soldat passés, nous prîmes la course à la merci des arquebusades, et regagnâmes la ville. Ce que Dieu garde est bien gardé ; car c'est merveille que quelqu'un de nous n'en eut sa part. La peur ou l'afïectioji me faisait aller plus droit et plus vite, de sorte que je ne sentais guère mon mal. Lors je montrai à M. le maréchal tout ce que le capitaine Richelieu et moi avions vu : et, après avoir vu la relation de Duno même du fond de la rivière, et vu la vérité de ce que je lui avais dit, il se mit à courroucer contre Duno. Alors je lui dis qu'il ne se fallait plus courroucer, mais qu'il se fallait occuper de prendre le château. Il n'y a si savant qui ne se trompe. Sur quoi il donna
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charge au capitaine Richelieu d'assembler trente ou quarante grosses pipes, et que sur l'entrée de la nuit il les fît porter au lieu que Duno lui montrerait : et à l'autre capitaine, de ruiner une maison, pour avoir des madriers pour mettre sur les pipes, après qu'elles seraient remplies de terre, afin de hausser encore davantage, à cause de la grande tour du château, qui pouvait voir le recul du canon. Il commanda aussi à l'autre capitaine d'assembler des pièces de bois, et faire le tout si haut, que la tour ne pût voir le recul du canon. Et avant de partir de la maisonnette qui était au cul du château, je montrai à M. le maréchal un rocher, là où trente ou quarante arquebusiers pouvaient demeurer à couvert, qui pouvaient tirer aux créneaux de la tour, quand les ennemis se présenteraient pour tirer à l'artillerie, car il fallait qu'ils se montrassent de la ceinture en haut.
Après nous allâmes à la muraille de la ville contre l'eau, mesurer la hauteur qu'il fallait que le canon montât pour aller dans la ville, et trouvâmes qu'il n'y en avait pas deux pieds, parce que le chemin était fort bas. Un gentilhomme de M* le maréchal arriva à nous, ayant ledit sieur maréchal défendu qu'homme ne passât l'abbaye, auquel je fis bailler la charge de rompre la muraille, et la faire tomber du côté de l'eau. Puis nous en retournâmes, et Duno demeura avec le capitaine Richelieu. Sur l'entrée de la nuit, un gentilhomme y arriva avec trente ou quarante pionniers, et puis
un gentilhomme dudit sieur aussi avec quatrevingts ou cent. Ils trouvèrent que le capitaine Richelieu avait déjà plus de la moitié des pipes sur le lieu. M. de Bonnivet et moi accompagnâmes Balazergue, qui amenait trois canons avec des chevaux ; car M. le maréchal en avait recouvré pour en amener six pièces : et allâmes à cheval plus de vingt pas dans la rivière avec le canon, comme fit aussi le sieur de Balazergue et les charretiers, en l'eau jusqu'au-dessus de la braye. Puis nous tournâmes descendre derrière l'abbaye, et nous en allâmes dans la ville. Et, encore que les ennemis tirassent fort, ils ne pouvaient rien voir, à cause de la grande obscurité de la nuit, et tiraient à coup perdu et à la fortune, laquelle nous rit pour lors. Elle ne fait pas toujours ainsi, au moins à moi : il y en a de si heureux, que jamais le coup ne porte. Ce brave cavalier, M. de Sansac (je crois qu'il n'y a pas deux gentilshommes vivants qui se soient trouvés en plus de combats que nous avons fait lui et moi), jamais il ne fut blessé, qu'on sache, qu'à la bataille de Saint-Denis. Je n'ai pas été si heureux en cela que lui.
Or, comme nous arrivâmes au lieu où ce gentilhomme était, nous trouvâmes déjà la muraille ouverte et dans l'eau ; puis fîmes rompre aux pionniers deux coins de maisons qui empêchaient de passer le canon, lequel incontinent arriva à la muraille, par où les chevaux entrèrent dans la ville; et, avec l'aide que les soldats firent, nous mîmes le
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canon dedans : et après Balazergue s'en retourna chercher les deux autres, et de même lesmenâmes là où Duno avait rempli les tonneaux; et deux heures avant jour tout fut prêt à tirer, et les soldats logés derrière le rocher pour tirer haut aux créneaux. M. le maréchal fut averti que don Arbre de Cende était arrivé à Saint-Stèphe, à cinq milles de nous, qui marchait la nuit pour secourir le château : ce qui fut cause que ledit sieur maréchal nous manda qu'il s'en allait gagner une montagne, pour être à son avantage pour le combattre, et que nous fissions le mieux que nous pourrions avec les six compagnies que nous avions à l'abbaye et dans la ville. Ledit sieur gagna de nuit la montagne, et rangea ses gens pour défendre le passage et venue. A la pointe du jour, comme nous pensions mettre le feu au canon, le tambour du château commença à faire la chamade. Il y avait un Espagnol qui en était gouverneur, nommé don Diego, aussi glorieux et superbe qu'un autre eût su être : aussi il en portait le nom. M. de Bonnivet fit la capitulation; je me mis dans la maisonnette, sur un matelas que ledit sieur de Bonivet avait fait porter pour lui, puis il me fit éveiller pour signer la capitulation, car don Diego me connaissait. Il avait été lieutenant d'une des quatre compagnies d'Espagnols que le roi avait quand nous primes la terre d'Oye. M. le maréchal envoya courir de la cavalerie au-devant de don Arbre, lequel ils trouvèrent sur sa retraite, à cause qu'il avait été averti que M, le maréchal
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avait gagné le passage. Et, environ une heure après midi, ledit sieur arriva à nous, et trouva que don Diego et ses trois compagnies, dont Tune était espagnole, étaient partis, il y avait plus de deux heures. Plusieurs demandèrent ce gouvernement là audit sieur maréchal, car il était en fort bon lieu pour y faire bon service au roi, et son profit; mais M. de Bonnivet et moi, nous nous accordâmes ensemble pour le faire donner au capitaine Richelieu, qui était lieutenant d'une de ses compagnies colonelles ; et, à notre requête, M. le maréchal le lui donna, et écrivit au roi pour lui confirmer le don ; ce que Sa Majesté fit. M. de Bonnivet lui laissa sa compagnie pour quelque temps.
Capitaines, sont-ce deux choses qu'on doive laisser en arrière sans être mises par écrit, la prise de Lans et celle de Courtemille? Pesez bien tout ce que nous fîmes et à l'une et à l'autre, l'avis que je donnai sans m'arrêter au rapport qu'on faisait. Et vous, princes et lieutenants du roi, ne craignez pas tant votre peau que vous ne vouliez savoir ce que c'est. Pourquoi avez- vous ces grandes charges ? pour demeurer en votre cabinet? Voyez comme M. de Brissac fit. Il ne le fallait pas presser d'aller reconnaître, mais plutôt de s'arrêter : il était tout plein de cœur. Et vous qui vous trouverez engagés, faites vous sages au dépens de ces bravaches qui se rendent au premier coup de matines, et cependant font les Rolands. Celui qui fait de paroles le doit être au double par effet. Je m'assure que si ce don Diego
eût voulu, il nous eût donné de la peine : car perdre une place, et n'apporter, ou avec la mort ou avec la vie, de l'honneur, celui qui vous y a mis vous fait tort s'il ne vous fait couper la tête. Sans doute il pouvait être secouru, et pour le moins devait-il endurer un assaut, car nous ne l'eussions pas emporté du premier coup, qu'il ne nous eût coûté cher. Quelque pauvre place que vous ayez, si vous résolvez d'attendre le canon depuis qu'elle a enduré faire la brèche, il faut que celui qui commande, pour son honneur, endure un assaut, s'il n'a faute de toutes choses et moyen de faire le moindre retranchement v
Quelque temps après, M. le maréchal voulut aller prendre Ceva, et m'écrivit à Albe que je me tinsse prêt, et qu'il passerait par Albe; et, corrme il m'eut donné avis de san départ,et que je tirasse trois enseignes d'Albe pour les amener avec lui, je les tins prêtes, et deux couleuvrines^ comme il m'avait aussi écrit ; en l'attendant, j'allai assiéger Serraval, qui est une petite ville à quatre milles d'Albe, tirant vers Langhes, et deux autres petites villettes sur le même chemin, où les ennemis avaient garnison, particulièrement àSerraval, oùil y avait cent hommes étrangers. Après l'avoir battue vers la porte, ceux de dedans se mirent à parlementer avec moi; mais cependant mes gens entraient par un autre côté, par une fenêtre, avec des échelles; de sorte que, cependant que leur capitaine marchandait sur la capitulation avec moi, ceux de dedans
ir
se virent pris, et furent forcés de se rendre à discrétion. Les heures d'un parlement sont toujours dangereuses : c'est alors qu'on doit mieux border sa muraille, pour éviter les surprises ; car alors, entre la poire et le fromage, on tente le gué. J'en ai vu plusieurs sottement surpris. Croyez l'italien qui dit : No te fidar, e no saraiinganato1. Vous devez fort étudier cette leçon, gardiens des places ; car, depuis qu'une femme parlemente et vous écoute, à Dieu je vous recommande, vous avez déjà le pied à l'étrier. Aussi, quand une place commence à ouvrir l'oreille à la composition, tenez-la hardiment ppur perdue : il est vrai qu'il ne faut pas leur donner loisir de se raviser, car il y a des amuse-fous et qui font mine de parlementer ; mais c'est pour venir à leur point. Si vous craignez secours, ou vous voyez faibles, prenez-les au mot, faites profit du temps, ayez des otages de bonne heure si vous pouvez. Et vous, d'autre côté, qui les voulez garder, sur tout n'ouvrez jamais la bouche pour le parlement, si vous n'en avez envie ou n'êtes pressés ; car soudain votre ennemi en tire un merveilleux avantage. Il vaut mieux que ce soit quelque particulier qui en fasse l'ouverture : elle est plus séante aux assiégeants qu'aux tenantes, et l'un et l'autre doit faire bonne mine : il se connaîtra bientôt qui a mauvais jeu. A ces heures ayez toujours l'œil au guet; dès lors le bruit court partout qu'on se rend : cepen-