NOUVELLES ENVOYÉES A BORDEAUX
parlement et aux jurats, aSn que tous eussent part de cette bonne nouvelle ; car cela rompit fort le dessein des ennemis, lesquels nous eussions fort incommodés, si M. le maréchal eût voulu oublier sa colère, les prenant ainsi séparés.
Le trompette dudit sieur, avant qu'il partît, entendit la joie que toute la ville avait de la rupture du pont, et s'en alla en diligence porter les nouvelles à son maître. Cette exécution fut faite le mercredi vers la minuit, et le jeudi, à l'entrée de la nuit, les mariniers partirent; et comme ils furent au Port Sainte-Marie, et près de là où était le pont, ils laissèrent couler le bateau à la discrétion de la rivière, étant eux tous couchés dans le bateau. Les ennemis commencèrent à crier, mais personne ne répondait, et ils eurent opinion que ce fut un bateau qui se fût détaché de lui-même. Et comme ils furent un jet d'arbalète au-dessous, H" tous se levèrent, et chacun prit sa rame, et leur commencèrent à dire des injures; et firent si grande ^'■'\< diligence qu'ils furent le lendemain matin, qui était It^lj^ le vendredi, au soleil levant, à Bordeaux, et en fut la joie fort grande. Je crois que jamais marinier venant des Terres Neuves n'apporta telles nouvelles où il y eût si grande presse. Presque tous ces seigneurs en faisaient doute ; tout le monde allait au logis de MM. de Lansac, baron de La Garde et : de Valence , pour entendre la vérité. M. de ( Valence dépêcha incontinent son secrétaire, nommé Ghauny, vers Leurs Majestés, pour leur rap-
porter les nouvelles au contraire de ce que le commissaire Viard leur apportait. Ledit Viard, à ce qu'on m'a dit, arriva le matin, qui donna de la fâcherie grande à Leurs Majestés et à Monsieur, du parachèvement du pont, de sa structure et force, y pouvant passer grosse artillerie par-dessus à plaisir, et que les gens de cheval y passaient trois à trois de rang, comme il était bien vrai, et ne mentait de rien. Il y avait raison de s'en fâcher, car la commodité de ce pont leur eût donné le loisir de prendre tout, et de faire passer tout leur canon à l'aise. Ghauny arriva le soir, qui apporta la rupture, et que si l'un avait porté la fâcherie, l'autre apporta la joie. Et pour quelques jours je fus le meilleur homme du monde et grand guerrier mais cette opinion ne dura guère, carmes ennemis que j'avais à la cour déguisaient au roi, qui était lors à Saint- Jean d'Angely, toutes choses; et enfin, quelque chose qu'il y eût, je ne faisais ni avais jamais rien fait qui vaille; et le roi le croyait, ou à tout le moins je crois qu'il faisait semblant de le croire pour les contenter. Et voilà l'histoire de la rupture du pont, et à la vérité.
Maintenant il faut dire quel profit a porté la rupture de ce pont, et la délibération qu'avait faite M. l'amiral, si ledit pont fût demeuré en pied. Il fut arrêté et conclu en leur conseil que l'on passerait l'hiver et jusqu'à la récolte en ces lieux, où était leur camp, et qu'ils se feraient venir de la grosse artillerie de Navarreins, pour prendre toutes
les villes qui étaient au long de la rivière de Garonne jusqu'aux portes de Bordeaux, et qu'ils attaqueraient Agen, mais que ce serait la dernière, parce qu'ils voulaient prendre Gasteljaloux, Bazas, et tout ce qui était deçà et delà la Garonne Jusqu'aux portes de Bordeaux ; et que par le moyen de ce pont, l'un et l'autre pays qui sont des plus riches de France, leur serait à commodité. Ils faisaient état d'avoir pris tout cela en moins de quinze jours, comme U eût été vrai, car ils étaient lorsmxaîtres delacampagne. Ils espéraient attaquer Libourne, s'assurant qu'en toutes ces villes ils trouveraient grande quantité de vivres, et que par ce moyen rien ne descendrait dans Bordeaux ni au long de la Garonne, ni moins du côté des landes, faisant leur compte que dans trois mois la ville de Bordeaux serait réduite à toute extrémité; je crois qu'il n'eût pas tant duré, car déjà le blé y était à dix livres le sac, et par mer, à cause de Blaye, il n'y eût pu rien entrer. Cette ville est bonne et riche,Vt'^fc! et une bonne ville de guerre, mais elle est en un p ♦-^ pays stérile, de sorte que qui lui ôterait la Garonne et la Dordogne, elle serait bientôt réduite à la faim :j elle ne vit que du jour à la journée. ? , ' ^rtt^ .
Ils avaient projeté de faire venir leurs navires en rivière et à Blaye, laquelle ils tenaient pour garder que les galères ne pussent sortir ni rentrer. Les vicomtes avaient promis à M. l'amiral de lui faire venir 60,000 sacs de blé au long de la rivière de Garonne, prenant lesdits blés en Gomminge et - /:
en Lomagne, qui est le pays de la Guyenne où il y en a le plus; car pour le moins il y a cinq cents marchands et autant de gentilshommes qui font état de les garder trois ou quatre ans, attendant que la vente des blés soit grande : par ainsi, facilement et aisément ils eussent tenu promesse à M. Famiral ; et par là ils se tenaient certains de faire venir le roi à telle compositiui qu'il leur eût plu. Je ne sais, s'ils eussent eu Bordeaux, s'ils Toussent rendu aussi peu que La Rochelle ; pour le moins ils se pouvaient bien vanter, ayant eu Bordeaux et tenant La Rochelle, qu'ils avaient le meilleur coin et le plus fort du royaume de France, tant par mer que par terre, dominant cinq rivières navigables, y comprenant la Charente. Après qu'ils eussent été entre les rivières de l'Isle, Dordogne, Lot et Garonne, il fallait au roi pour le moins quatre camps pour les contraindre à combattre. Je veux dit* e qu'ils tenaient le meilleur pays et les deux meilleurs et plus grands havres du royaume de France, qui est celui de Brouage et celui de Bordeaux.
Je m'étonne comme il y a des gens assez malhabiles qui donnent à entendre au roi qu'il faut encogner les huguenots dans la Guyenne : c'est une mauvaise pièce ; si le roi l'avait perdue, il la recouvrerait bien tard ; mais ces bons conseillers le font pour leur commodité et pour jeter la guerre loin d'eux : mais la leur vendrons-nous bien cher avant qu'ils l'aient. Certes le roi en devrait faire
plus d'état et empêcher ses ennemis d'y prendre pied, et ne laisser ce pays à l'abandon, permettant qu'on se rie de nos misères jusqu'à nous demander si nous couchons encore dans notre lit. Je ne puis croire que cette parole soit sortie de la bouche de la reine, car elle y a toujours trouvé et y a encore de bons serviteurs. Ces messieurs de France, qui se moquent de no^s, en pourront avoir à leur tour : toujours le mai n'est pas aune porte. Or voilà la conclusion de leur conseil, qui était très-bon. M. de Valence, mon frère, témoignera qu'un qui assistait au conseil, quand bon lui semblait, nous a dit ladite délibération,quiétait grande. Je crois que, quand ils eussent voulu chasser tousles catholiques et retirer tous les huguenots du royaume de France dans ce pays qu'ils eussent tenu, ils possédaient assez pour les faire tous riches, ou bien tous ceux de la noblesse du pays de deçà eussent été contraints de se faire huguenots et de prendre les armes pour eux. Ainsi, malaisément après, le roi en eût été maître ; car de les faire retourner derechef à notre religion, il y eût eu bien affaire ; car depuis qu'on est accoutumé à quelque chose, soit bonne ou mauvaise, il est fort fâcheux de la quitter. Mais Dieu n'a point voulu un si grand mal pour le roi ni pour nous qui sommes catholiques.
Voilà de quoi a servi la rupture du pont, au jugement des amis et ennemis. Je veux dire que de tous les services que j'ai jamais faits à la Guyenne, celui-ci est des plus remarquables, qui
n'est procédé d'autre chose, sinon de la délibération que je pris de m'aller jeter dans Agen, car autrement la ville était abandonnée, et M. Tamiral s'en venait droit là, et non au Port Sainte-Marie, ni à Aiguillon, comme il fut contraint de faire ; car à Lauserte le conseil fut tenu qu'au partir de là on s'en venait loger à Gastel-Segrat, Montjoye, Saint- Maurin et Ferussac, et le lendemain à Agen, tenant pour certain qu'ils n'y trouveraient aucune résistance. Si cela fût advenu, il eût bien eu les coudées franches, et dans deux grosses rivières eût nonseulement rafraîchi son armée, mais aussi assuré le pays pour lui. Je sais bien qu'il fut répondu à M. l'amiral par deux ou trois, que s'il était vrai que je fusse dedans, ils ne m'en tireraient qu'en pièces, et que j'avais bien fait en ma vie de plus grandes folies que celle-là : il en y eut qui dirent qu'ils m'avaient vu engager en trois ou quatre places, la plus forte desquelles ne valait pas la moitié d'Agen, et que j'en étais sorti à mon honneur. Ceux-là qui répondaient cela le pouvaient bien témoigner à la vérité, car ils s'étaient trouvés avec moi en ces lieux au besoin. M. l'amiral soutenait toujours qu'il était bien assuré que je n'étais pas à Agen pour y demeurer, et que dès que j'entendrais qu'il y viendrait, que ma délibération était de passer la Garonne et me jeter dans Lectoure, disant: « il est trop vieux routier pour s'engager en une si mauvaise place. » Les autres assuraient toujours que je n'en bougerais point, à peine de
leur vie : ce qui fut cause que M. l'amiral adhéra à leur opinion, et changea le chemin droit à Aiguillon, s'étendant jusqu'au Port Sainte-Marie, et s'ils voyaient que j'abandonnasse la ville et que je me retirasse vers Lectoure, comme il pensait que je fisse, ils s'en viendraient à Agen. Il a trouvé à la fin que ceux qui soutenaient que je n'en bougerais point, me connaissaient mieux que lui, et que ceux qui l'avaient averti que je me voulais retirer à Lectoure étaient fort mal informés. Et parce que l'on m'a reproché qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille, l'on connaîtra aux œuvres que j'ai faites pendant les trois ans, sans argent ni gens à pied ni à cheval, que si j'eusse été secouru d'argent seulement pour soudoyer des hommeSj, et que le roi m'eût donné les compagnies et gens d'armes que je demandais, j'eusse bien empêché M. l'amiral de faire boire ses chevaux en la Garonne, et les reitres de venir boire notre vin, car le comte de Montgommery n'eût jamais eu le loisir de les appeler^ et j'en eusse eu bon marché.