RUPTURE DU PONT
faire la garde sur le bord de la rivière pour garder que le capitaine Saint-Projet ne passât outre. Et ainsi tous trois se départirent de moi, et ne furent pas paresseux à mettre les soldats dehors, ni lesdits soldats à détacher le moulin, desquels s^en noya un en détachant la chaîne, qui tomba du petit bateau parce que le pal où était attachée la chaîne se défit. Il pouvait être onze heures de nuit, et, ainsi que j'ai entendu depuis par les ennemis, le moulin arriva au pont vers une heure; lesquels avaient mis des sentinelles une grande demilieue contre-mont la rivière, afln de donner l'alarme quand le capitaine Saint-Projet passerait. Et comme ils commencèrent à ouïr le bruit du moulin, donnèrent Talarme, laquelle incontinent fut au Port, et tout le monde se jeta aux deux bouts du pont, et commencèrent à tirer force arquebusades au pauvre moulin, lequel ne disait mot; mais il donna un tel choc, qu'il emporta tout le pont, câbles, chaînes et bateaux, de sorte qu'il n'en demeura qu'un qui était attaché à la muraille du logis de M. le prince de Navarre. Il alla des bateaux jusqu'à Saint-Macaire, et il y en a qui m'ont dit qu'il en était allé jusques auprès de Bordeaux. Ce brave moulin du président alla encore rompre un autre moulin huguenot au-dessous de Tonneins,et enfin s'arrêta aux îles vers Marmande. Les premiers par qui nous sûmes la rupture du \ pont, ce fut par des pauvres gens qui allaient ache- 1 ter du sel au bout dudit pont, des soldats hugue-
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nots qui en avaient pris sept ou huit batelées chargées. Les ennemis avaient tué plusieurs de ces pauvres gens, leur chargeant qu'ils étaient cause de la rupture du pont. Quelques-uns de leurs soldats, qui s'étaient jetés sur le pont, s'en allèrent à vau-l'eau. Mais il n'était qu'entre l'aube du jour et le soleil levant, que les gardes me mandèrent qu'il était arrivé sept ou huit de ces pauvres gens qui portaient le sel, lesquels disaient le pont être rompu.
Je m'en allai tout incontinent sur le gravier, et du côté de deçà la rivière devers Gascogne ; et du passage en dehors Ton me fit passer deux ou trois de ces pauvres gens qui étaient arrivés audit passage, et qui étaient au bout du pont avec ceux que les enïiemis avaient tués, et s'étaient sauvés par la campagne la nuit, qui me contèrent le tout, de même que les autres qui étaient venus par le côté du Port, et toujours quelqu'un en venait qui nous confirmait mêmes nouvelles. Je fis passer dix ou douze salades du côté de Gascogne, qui allèrent jusqu'au-dessous de Sérignac, et prirent des prisonniers qui me le contèrent encore mieux que ces bonnes gens. Cependant secrètement je fis accoutrer un petit bateau avec sept ou huit rames, et donnai au marinier vingt-cinq écus pour aller porter les nouvelles à Bordeaux, et écrivis une lettre à M. de Lansac,au baron de La Garde, etàTévêque de Valence mon frère, où je leur discourais comme tout s'était passé, les priant en donner avis à la cour du