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CHAPITRE VI

Paix de Saint-Germain. — Conseils de Montluc au roi Charles IX et au duc d'Anjou. — Réflexions.

Peu de iemps après la paix fut publiée, fort avantageuse pour nos ennemis. Nous les avions battus et rebattus, mais, ce nonobstant, ils avaient si bon crédit au conseil du roi, que les édits étaient toujours à leur avantage; nous gagnions par les armes, mais ils gagnaient par ces diables d'écritures. Ah! pauvre prince, que vous êtes mal servi ! que vous êtes mal conseillé! Si vous n'y prenez garde, votre royaume s'en va le plus misérable qui fut jamais, au lieu qu'il a toujours été le plus florissant. Encore que du temps de votre aïeul et père, il eût été assailli de diverses guerres, auxquelles je les ai fidèlement servis, néanmoins on voyait toutes choses aller par ordre, et les charges n'être profanées. Je laisse le tort que vous vous laites de faire ces beaux édits, et donner tant d'ava/itage à vos ennemis; je laisse le désordre de votre justice et de vos finances: je veux seulement, avec votre permission, dire quelque chose qui concerne la charge des armes ; car si je m'enfonçais

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plus avant sur ce qui a causé la ruine de votre royaume, je parlerais trop, et non pas des petits. Je sais bien, Sire, que Votre Majesté ne me fera pas cet honneur de vouloir entendre la lecture de mon livre ; vous avez d'autres occupations, et le temps trop cher pour l'employer à lire la vie d'un soldat; mais peut-être quelqu'un qui l'aura lu, vous entretenant, en pourra faire quelque récit à Votre Majesté. Cela est cause que j'ai pris la hardiesse de vous faire ce petit discours, lequel je vous supplie vouloir ouïr, d'autant qu'en celui-ci se trouvent les causes et malheurs que j'ai vus advenir en votre royaume depuis cinquante-deux ans que j'ai commencé à porter les armes, régnant votre grandpère le roi François, durant le règne duquel commença une coutume qui me semble n'être guère bonne pour votre État; Votre Majesté la pourra changer, ce qui pourra apporter un grand bien à votre royaume pour l'exercice des armes. Un jeune prince comme vous, et bien né, le plus grand et premier de la chrétienté, doit toujours apprendre des vieux capitaines. Vous êtes naturellement martial, et avez le cœur généreux, voilà pourquoi vous ne trouverez mauvais d'ouïr le discours d'un vieux gendarme, votre sujet et serviteur. Il me souvient que vous preniez plaisir de m'entretenir seul, lorsque vous fîtes le voyage de Bayonne, et je vis bien que vos discours excédaient la portée de votre âge, de sorte que j'oserais dire que, si on vous eût laissé faire, tout fût mieux allé ; car quand

VOUS n'auriez fait autre chose que vous montrer et faire voir à votre peuple, être en personne en vos armées, au moins quelquefois, vous eussiez gagné le cœur de plusieurs et étonné les autres; et sans doute eussiez été mieux servi, je dis depuis que Tâge vous Ta pu permettre. Je crois que c'est une des plus grandes fautes qu'on vous ait fait faire, car vous n'êtes pas cause d'avoir été si renfermé, lorsque vos armées marchaient : le peuple de votre royaume est bon, et se réjouit de voir son roi, de sorte que plusieurs eussent été plus sages, même en notre Guyenne. Mais je viens à mon discours.

Sire, quand Votre Majesté baille un office de président, ou conseiller, lieutenant général, ou quelque autre office de judicature, vous vous réservez qu'ils ne pourront exercer la charge qu'ils ne soient examinés par vos parlements , pleins d'hommes fort savants ; et bien souvent vous ordonnez que votre chancelier les examinera avant que les parlements les voient, afin qu'ils jugent s'ils sont capables, et qu'ils ne puissent errer au jugement des procès de vos sujets, et que le droit soit rendu à qui il appartiendra. C'est une chose bonne et juste, Sire, car vous nous devez la justice droite, et au poids de la balance; c'est la première chose que vous nous devez : voilà pourquoi c'est bien fait à vous de mettre tant de rigueurs aux examens qu'on fait aux chambres assemblées de vos parlements ; vous ne pouvez mieux faire pour que tout aille hkn droit*

Sire, vous devriez faire ainsi en toutes autres charges que vous donnez en votre royaume; toutefois je vois que le premier qui vous demande un gouvernement de quelque place, une compagnie de gendarmes ou de gens de pied, un état de mestre de camp, sans considérer quelle perte et quel dommage peut advenir à votre royaume et à votre personne, facilement vous Faccordez, voire même à la requête de la première dame qui vous en prie et qui vous aura peut-être entretenu le soir au bal ; car, quelques affaires qu'il y ait, il faut que ce bal trotte. Sire, elles n'ont que trop de crédit en votre cour. 0 combien de malheurs sont advenus et adviennent tous les jours pour avoir légèrement donné ces charges! Et encore que votre ordonnance soit juste et sainte de faire examiner les gens tenant offices de judicature, elle n'importe pas tant à votre Etat; car quelle perte pourrez-vous faire, encore qu'ils soient ignorants ? elle ne tombe pas sur vous, car celui qui gagne, encore qu'il soit sans droit, vous paye le même devoir que celui qui perd vous faisait. Par ainsi il n'y a rien de perte en votre particulier; tout demeure en votre royaume, et ne vous importe que Jean ou Pierre soit seigneur de tel ou tel lieu : nous sommes tous vos sujets ; mais la faute et ignorance des gouver neurs et capitaines, à qui facilement vous accordez les gouvernements, pour le premier qui le vous demande, porte grand et grand préjudice à votre royaume. Les grands capitaines et gens de bien

qui aiment votre service m'accorderont ce que j'en écris.

Si vous baillez le gouvernement d'une place à homme qui n'ait expérience ni ne se soit jamais trouvé en telles charges, voici ce qui vous en adviendra. Premièrement, les anciens disent que quand l'œil voit ce qu'il n'a jamais vu, le cœur pense ce qu'il n'a jamais pensé. Or si un siège lui vient sur les bras, comment voulez-vous qu'il le sache démêler ? comment pourra-t-il entendre et découvrir les desseins des ennemis, et par où ils le peuvent ou veulent assaillir? car sans espion il y a moyen de le découvrir, comme on le pourra apprendre par ce que je fis à Sienne. Gomment saurait-il dresser ses fortifications et se couvrir? bref, faire mille et mille choses qui sont nécessaires, puisque jamais il ne s'est trouvé en telles affaires? Ceux-là qui s'y sont trouvés dix fois y sont bien empêchés, bien souvent ils ne savent où ils en sont. Or, comme vous entendrez que votre place s'en va assiégée, vous voudrez lever une armée pour la secourir, parce que la raison le veut, ne vous osant reposer sur le peu d'expérience de ce jeune gouverneur; peut-être que vous serez forcé d'y aller bien souvent à la hâte, ou un de messeigneurs vos frères. Il faut ou que la ville se perde, ou que vous hasardiez une bataille, là où votre propre personne se peut perdre, ou un de messeigneurs vos frères, qui conduira l'armée, et plusieurs princes de votre sang, et de grands capi-

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taines. Or considérez donc la perte et grand malheur qui dépend de donner facilement une charge à un homme sans savoir ce qu'il porte; car, s'il est expérimenté et qu'il ait montré partout où il s'est trouvé sous de bons capitaines, qu'il ait le cœur et Tentendement bon, dès qu'il entrera en la place, soudain il regardera à la force et à la faiblesse d'icelle, lui souvenant de ce qui aura été fait là où il se sera trouvé sous quelque autre, et ce qu'il a vu faire à tel et tel capitaine; et promptement il donnera ordre à la faiblesse, et commencera à se fortifier, vous enverra demander un ingénieur, vous avertira des munitions, tant de vivres, d'arquebuserie que d'artillerie qu'il y aura trouvées, et ne cessera de vous en solliciter que vous ne l'ayez pourvu, connaissant bien, par la perte de sa place, quel grand malheur elle vous pourrait porter. Et comme vous lui aurez envoyé ce qu'il vous aura demandé, et remédié à la faiblesse de la place, par sa prévoyance il aura de quoi résoudre, et vous aussi, sans se précipiter ; car j'ai toujours connu qu'en la guerre cela est fort dangereux, si ce n'est que l'affaire requière une extrême célérité. Deux choses se présentent en ceci : la première est que, comme votre ennemi aura entendu la valeur de ce gouverneur, l'expérience grande, la prévoyance et diligence qu'il emploie à remédier aux défauts qui étaient en sa place, le bon ordre qu'il y tient, voulez-vous croire que l'ennemi aille attaquer un tel homme garni de toutes ces vertus

que j'ai écrites? Je crois qu'il n'y a assaillant au monde qui n'y pense deux fois; et s'il le met au conseil, il ne trouvera à peine un seul vieux capitaine qui lui conseille d'y aller pour recevoir perte. Et si le chef est si sage et si bien expérimenté,le conseil des jeunes n'emportera celui des vieux, car ceux-ci ont connaissance des affaires de ce monde plus que les autres, et se fâchent de hasarder rhonneurqu'ilsontacquis,parcequ'onregarde toujours les derniers faits sans se ressouvenir guère des passés. Voilà pour l'une. L'autre bien que vous en recevrez, est que Votre Majesté, se souvenant delà valeur du personnage, de son ordre, de son expérience, en demeurera en repos, sachant bien qu'un si homme de bien ne s'embarquera pas mal à propos et ne voudra perdre son honneur ; et lors dresserez votre armée à loisir, et viendrez camper en lieu fort. Que si l'ennemi vous y vient assaillir, il y sera défait; d'autre part, s'il veut donner assaut à la ville, vous lui êtes de si près à la queue, que, quand bien la brèche serait grande, il n'oserait avoir donné l'assaut; car, ou qu'il la gagne, ou qu'il la perde, il est défait. Vous le surprendrez en désordre, par quoi il se gardera bien d'entrer en cette perte, et sera contraint de lever et prendre autre parti, ou vous venir attaquer dans votre fort, ce qu'il se gardera bien de faire, comme fit l'empereur Charles au camp de Provence, lors que votre aïeul était fortifié en campagne rase, et que son ennemi faisait mine de vouloir attaquer

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Marseille. Il se faut toujours garder de faire des fautes à rentrée d'une guerre, car depuis que vos affaires entrent en défaveur en leur commencement, Votre Majesté se peut assurer que les soldats perdent le cœur, et chacun regarde à se pouvoir retirer, de sorte qu'il ne faut espérer que votre armée fasse plus rien qui vaille. Je vous mettrai ici des exemples, et combien importe un bon chef dans une place. Le premier sera du duc Charles de Bourgogne, qui venait de perdre deux batailles contre les Suisses à Morat : il vint là-dessus avec ce camp défavorisé assiéger Nancy, lequel il faillit surprendre, ne pensant jamais le roi René de Sicile, et duc de Lorraine, qu'il vînt assiéger sa place. Par ainsi elle se trouva dépourvue de vivres, de munitions et de gens. Le roi René avait cinq ou six gentilshommes gascons avec lui (toujours ces princes lorrains ont aimé notre nation), le capitaine Gratian Daguerre, un pauvre gentilhomme de ce pays nommé Pons, un autre nommé Gajan, un autre nommé Rocquépine; les autres moururent au siège. Et firent si vaillamment ces braves Gascons, qu'avec quelque peu de gens ramassés du payS;i qui se jetèrent dedans, et quelques gentilshommes dudit pays, ils défendirent la ville et endurèrent la faim jusqu'à l'extrémité, et donnèrent loisir au roi René d'aller lui-même en Suisse chercher son secours. Le roi Louis onzième ne le voulait secourir à découver, à cause qu'il avait paix avec ledit duc; mais, comme vous autres

princes faites ordinairement, sous main il le favorisait, et cassa quatre cents hommes d'armes qui vinrent jusques au pont de Saint- Vincent, à deux lieues de Nancy. Et comme le duc vit arriver les Suisses et cette gendarmerie, il se voulut lever et là perdit la bataille, et y mourut. Si le roi Jean d'Albret, voyant venir les forces de Ferdinsind sur lui, eût mis un ou deux bons capitaines dans la ville de Pampelune, il n'eût pauvrement perdu son royaume comme il fit, car il ne fallait qu'un homme pour arrêter les Espagnols : la place était bonne. Or il Fa perdue et le royaume, et pour lui et pour sa postérité, car elle est en trop bonne main pour la ravoir. Voilà les exemples de Tancienneté que j'ai ouï raconter aux vieux capitaines de cet âge-là. J'en ai ouï raconter cent autres, lesquels je pourrais bien mettre par écrit ; mais je laisse cela pour les historiens, qui le savent mieux que moi : j'en écrirai maintenant de ceux de mon temps.

Le roi François votre grand-père assiégea Pavie, où j'étais. Il trouva dedans ce vieux et vaillant Antoine de Levé, Espagnol expérimenté de longue main, autant qu'autre ait été depuis cent ans. Il n'avait que trois enseignes d'Italiens et trois mille Allemands; Sa Majesté le tint assiégé environ sept mois, où il fit donner plusieurs assauts, encore que la place ne fût guère forte : mais au moyen de ce grand capitaine, et par son industrie, il la défendit, et donna loisir à M. de Bourbon d'aller

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en Allemagne chercher du secours ; il revint pour donner la bataille au roi, qu'il gagna, et prit le roi. Que si ledit sieur de Bourbon victorieux eût tourné la tête vers la France, je ne sais comme toutes choses fussent allées. Toute cette bonne fortune vint à Tempereur pour avoir fait choix de ce vieux guerrier, qui arrêta le bonheur de notre roi.

De fraîche mémoire, ce vaillant duc de Guise à Metz fit souffrir une honte à l'empereur Charles, qui fut contraint de lever honteusement son siège, de sorte que cette grande armée s'évanouit par la seule vertu de ce chef, qui s'y opposa. Et encore à ces derniers troubles, son fils, qui est duc de Guise, a conservé Poitiers, qui est une grande '')\ villasse sans forteresse. Que si M. Tamiral l'eût prise, il eût dominé tout le Poitou, la Saintonge et jusques aux portes de Bordeaux. La vertu de ce jeune prince radouba fort vos affaires et de toute la France, comme aussi votre victoire de Moncontour fut arrêtée par le choix que vos ennemis firent du capitaine Pilles laissé dans Saint-Jean; et la valeur de ce chef, qui sut bien défendre la place, mit sus les affaires des huguenots, qui gagnèrent pays et nous vinrent ruiner. On m'a dit qu'il fut bien assisté d'un capitaine brave soldat, nommé La Mothe Pujols. Si on m'eût laissé faire à la bataille de Ver, je l'eusse bien gardé devons faire la guerre, car je lui tenais Tépée à la gorge, lors qu'il me fut ôté par je ne sais qui pour le sauver, Si M. l'amiral

est OUÏ en confession, il ne niera pas que ma seule personne Tempêcha d'attaquer Agen, qui ne vaut rien. Ne faites doute, Sire, que la valeur d'un seul homme arrête tout.

Votre royaume est le mieux peuplé que royaume du monde; vous êtes riche en bons et grands capitaines, si les voulez entretenir sans avancer ceux qui sont indignes. L'empereur Charles, comme j'ai souvent ouï dire, se vantait qu'il en avait de meilleurs que le feu roi François : il en avait de bons, mais les nôtres ne leur devaient rien. Vous avez donc le choix. Sire, de mettre des bons hommesdansvos places de frontière. Voyez ce que coûte la perte de Fontarabie, pour le peu d'expérience du capitaine Franget, et combien a coûté au roi votre père le peu d'expérience du sieur de Vervins laissé à Boulogne. Souvenez-vous aussi, s'il vous plaît, Sire, car vous l'avez ouï dire, quel honneur et profit apporta le choix que votre père, mon bon maître, fit de ce vieux chevalier, M. de Sansac, qui soutint si longuement le siège de La Mirande. L'é- 'p lection qu'il fit de moi pour la défense de Sienne fut honorable au nom français. La sûreté d'une place, Sire, dépend du chef, qui fera tout combattre jusqu'aux enfants, et sera cause que l'assaillant mal aisément l'attaquera. Voyez donc , Sire, combien il importe pour votre État, pour voire peuple et pour votre réputation, car on dira toujours et se trouvera par écrit, que c'est le roi Charles IX qui a perdu une telle et telle place, dont Dieu vous

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veuille garder: les écritures en parleront à jamais, car tout le bien et le mal qui vous advient est mis par écrit, et plutôt le mal que le bien. Avisez-y donc, Sire, et songez-y trois fois avant de donner la charge de défendre une place à quelqu'un; ne vous fiez pas qu'il est vaillant : il faut qu'il soit expérimenté.

Quant aux capitaines de gens d'armes, vous les créez aussi facilement pour l'amour de celui qui le vous aura nommé, comme vous feriez un sergen^ du châtelet de Paris; et celui-là se trouvant en une bataille, vous lui baillerez quelque coin à défendre, et ce pauvre homme, qui ne connaîtra son avantage, soit pour faute de cœur ou d'expérience, vous fera perdre ce coin, et donnera courage aux ennemis de sauver leur victoire, et sera cause que les vôtres perdront cœur, car quatre coyons prenant la fuite sont suffisants pour attirer le reste, mêmement les chefs. Et encore qu'ils soient vaillants de leurs personnes et qu'ils veuillent faire tète, cependant s'ils ne savent se résoudre et prendre leur parti, tout ira en désordre; car alors cela dépend de lui, et non du général, qui ne peut avoir l'œil partout, et parmi la grande confusion qui est aux batailles, il ne peut pourvoir à toutes choses. Celui donc qui a charge ou d'un coin, ou d'une aile, s'il n'a l'expérience pour s'être trouvé en telles afl'aires, comment conduira-t-il son fait ou sa troupe? Et voilà une bataille perdue, et votre personne, si vous y êtes, prise ou morte, car je n'ai

pas OUÏ dire que les rois de France aient jamais fui. Il n'en faut espérer moins aux autres entreprises que Ton lui baillera à exécuter. Prenez donc garde, Sire, à qui vous donnerez des compagnies de gens d'armes à conduire. Il faut que les jeunes demeurent apprentis et obéissent aux vieux. Je sais bien que les princes doivent être exceptés, lesquels ont ordinairement de braves lieutenants qui sont les chefs, car lesdits seigneurs princes ne s'y trouvent point.

Vous avez aussi les états de maréchaux de camp etdemestres de camp, soit pour la cavalerie ou pour Finfanterie, qui sont deux états de grande importance, car il faut qu'ils découvrent toutes choses. Et si les armées sont près Tune de Fautre, il faut que tout deux reconnaissent ensemble, car Tun ne peut rien faire sans l'autre, et vous rapporteront ensemble ce qui touche le combat de la cavalerie et des gens de pied, après avoir reconnu l'assiette des lieux où il faut que les gens de cheval soient pour leur avantage, et les gens de pied aussi ; et s' étant accordés, ils vous en feront le rapport, sur lequel vous conclurez avec votre conseil ce que vous aurez à faire. Il faut nécessairement faire fondement sur leur avis. Que si ce sont gens peu expérimentés, ô Sire, combien d'erreurs vous feront-ils faire ! Or il faut que les personnes qui exercent ces charges aient trois choses, la première desquelles est la longue expérience. Que s'ils sont de longue main expérimentés, et qu'ils aient vu

quelque désordre aux armées là où ils se seront trouvés, pourvu qu'ils aient retenu, cela les fera garder de tomber dans le fossé des autres. La seconde, il faut qu'ils soient hardis et courageux, car si vos maréchaux et mestres de camp ne doivent être couards, ou, pour le moins s'ils ne sont plus vaillants que le commun (car je ne désire pas qu'ils soient des Piolands), pour le moins il faut qu'ils ne craignent point les coups. Que s'ils sont craintifs, il ne faut pas espérer que votre armée fasse rien qui vaille, car ils logeront toujours votre armée en crainte et en peur, et camperont à leur désavantage. Que si le chef des ennemis est habile et pratique entoiles affaires, il connaîtra aisément que votre armée est enpeurice que j'ai jugé sou vent faisant cette charge, voyant seulement camper Tennemi,etne me suis de guère trompé. C'est la chose du monde la plus périlleuse ; car il n'y a rien qui tant donne du courage aux chefs et à l'armée que quand il connaît que son ennemi marche ou campe en peur. La dernière partie qu'il leur faut est qu'ils doivent être vigilants et diligents; et ainsi ils seront bons maîtres tout à fait. Il ne faut pas que ce soient gens qui aiment à dormir à la française, ni songeards, ou longs à prendre résolution : il faut qu'ils aient le pied, la main et l'esprit prompts, et toujours l'œil au guet, car de leur vigilance dépend le salut de l'armée.

Il faut encore qu'en l'élection que Votre Majesté ou votre lieutenant fera de telles personnes, qu'il

CONSEILS AU ROI ÎOl

regarde de bien près qu'ils n'aient point d'inimitié ensemble ni quelque dent de lait, car où il y a de l'inimitié il y a toujours de Tenvie, et depuis qu'elle estparmi eux, jamaisFunnetrouverabon ce que l'autre fera; ce ne seront que disputes dont ne peut sortir que tout malheur. Il n'y a métier si jaloux que le nôtre, ni si plein de tromperie. Entre gens gui ne s'aiment pas, ce ne sont que contradictions ; et au contraire, s'ils sont bons amis, l'un suppléera toujours le défaut de l'autre, et disputeront de ce qu'ils auront à faire, sans se prêter des charités les uns aux autres; car il faut qu'ils soient à loger l'armée ou à reconnaître l'ennemi toujours ensemble, et que devant le lieutenant du roi ils disputent pour prendre leur logis et discourent la raison pourquoi on loge en ce lieu-là, et qu'ils sachent où se retirera la cavalerie, si elle était chargée, à l'avant-garde ou à la bataille : mais elle se doit plutôt retirer à l'avant-garde, parce que la cavalerie est un membre qui dépend d'icelle. Il faut aussi qu'ils jugent bien les avenues de l'ennemi, où se mettra l'artillerie, où se campera la bataille, où le chef de l'armée prendra place; si l'alarme survient, où il faut dresser la garde et poser les sentinelles. Bref, tout passe par leur tête.

Quand ceux-là, avec celui qui commande rar« mée, savent tout cela et le font bien à propos, elle ne pourra être surprise, car ils auront si bien discouru ce qui sera nécessaire, qu'il n'y aura nul de toute l'armée qui ne sache ce qu'il faut faire. Que

si chacun le sait, on confessera que Tarmée ne peut tomber en désordre, car les pertes qu'on fait ne procèdent que de cette cause. Ce bel ordre se doit toujours tenir, loin ou près de l'ennemi, ou en marchant ; car si cela se fait, le camp ne trouvera jamais aucune nouveauté qui le puisse mettre en désordre quand il sera près des ennemis. Que s'ils attendent de le faire à la nécessité, ils ne trouveront les soldats si bien disposés; d'ailleurs telles fois ils penseront avoir les ennemis bien loin, qu'ils se lèveront plus matin qu'eux, et leur porteront la chemise blanche. Encore doivent-ils avoir une union ensemble plus qu'au marcher, et lors il faut que le maître de l'artillerie soit joint avec eux. Ainsi de ces trois personnes, après le chef de Tarmée, sort le gain ou la perte des batailles. Sire, jugez si ces charges se doivent facilement bailler, puisque la perte et ruine des armées procède d'euXr Quand Votre Majesté ou vos lieutenants font choix de telles personnes, le cœur vous doit trembler de peur de faire mauvaise élection ; vous y devez^ penser plus de quatre fois.

Vous avez après, Sire, les capitaines de gens de pied à qui vous donnez les charges à l'appétit d'un monsieur ou d'une madame, parce qu'ils voudront avancer toujours quelqu'un des leurs, ou en obhger d'autres. De ces charges peuvent advenir autant de malheurs presque que des autres, soit à la défense d'une brèche, ou bien à mener une troupe d'arquebusiers aune bataille, ou à quelque entre-

prise qui vous sera de grande importance ; car si celui qui prend telle charge n'est tel qu'il faut, il sera défait par son défaut, et tous ceux qui sont avec lui perdus ; vous en aurez de la défaveur ; la hardiesse et le courage de vos ennemis croîtra tous les jours. Vous en avez vu et voyez les expériences. Du temps que je commençai à porter les armes, le litre de capitaine était titre d'honneur, et dés gentilshommes de bonne maison ne se dédaignaient de le porter. Je n'ai pas appelé d'autre titre mes enfants. A présent, le moindre piquebœuf se fait appeler ainsi, s'il a eu quelque commandement. Vous direz, Sire, que nous, qui sommes vos lieutenants, faisons ces fautes, mais pardonnez-nous, s'il vous plaît ; elles viennent premièrement de vous, qui avez commencé de les donner à gens de peu, et après, les gentilshommes n'en veulent plus. Du temps de votre aïeul, les compagnies étaient de ^ mille hommes, ce qui était une très-belle chose et / qui épargnait beaucoup à vos finances, pour n'être besoin de tant de membres, comme j'ai dit en quelque lieu de ce livre ; à présent, c'est un grand désordre. Vous y devez apporter quelque nouveau remède, afin que tant de capitaineaux retournent soldats : c'est la même confusion qu'on voit aujourd'hui parmi les chevaliers de votre Ordre, qui est un désordre très-grand.

Or, Sire, que veut dire ceci, que, pour juger les procès, vous faites examiner tous ceux qui prennent de vous office de judicature, et vous ne pouvez rien

perdre, de quel côté que le jugement tourne ; et là où il y va de votre vie et de celle de messieurs vos frères, et de tous les princes et grands capitaines qui seront en votre camp, et par conséquent de votre État, facilement vous baillez les charges à qui les vous demande, sans aucune considération? Or, il y a en écrit :

Si le fol un conseil te donne, N'en fais refus pour sa personne.

Je dis ceci pour le conseil que je vous veux donner, et vous le devez prendre en bonne part de moi, qui suis aujourd'hui le plus vieux capitaine de votre royaume, et qui, aux choses que j'ai vues, dois avoir quelque expérience. Le conseil que je vous donne, Sire, est que vous preniez exemple à Texamen que Ton fait en vos parlements. Il faut qu'ils se présentent à votre chancelier, à vos présidents et conseillers, pour être examinés sur leur suffisance ; et s'ils ne les trouvent capables, ils les renvoient étudier jusqu'à ce qu'ils sachent davantage, et se soient rendus dignes des charges qu'ils poursuivent.

Donc, Sire, avant de donner aucune charge dont et desquelles dépendent tant de malheurs, à l'appétit d'homme du monde, ne la donnez jamais que, premièrement vous n'ayez mis la personne à l'examen , la renvoyant par-devant vos docteurs, qui sont les vieux capitaines qui de longue main sont expérimentés aux armes. Vous en pourriez

bien avoir de vieux qui ne seront guère partis de leurs maisons : je ne prends pas cela pour vieux capitaines, mais pires que ceux que M. le chancelier renvoie étudier ; car on dit, Sire, qu'en vieille bête n'y a point de ressource. J'entends que vous appeliez, pour assister à Fexamen, ceux qui ont toujours suivi les guerres et qui ont force para- i grafes, c'est-à-dire arquebusades ou coups d'épée, ' sur leurs corps; c'est signe qu'ils n'ont pas toujours croupi sur les cendres. Or il vous faut un chancelier : il est bien raisonnable, Sire, que cesoil^ Monsieur, votre frère, encore qu'il soit bien jeune, car en trois ou quatre ans qu'il a porté les armes, il a gagné deux batailles; de sorte qu'avec le bon entendement et jugement qu'il a, et étant de si bonne maison, il est impossible qu'il n'ait beaucoup retenu, car il a ouï de grands docteurs disputer devant lui; il ne faut donc que vous ayez autre chancelier des armes que lui. Vous serez par-dessus, Sire, car personne ne vous peut ôter ce rang : c'est vous qui le donnez aux autres. Puisque Dieu vous a fait naître prince pour commander à tant de milliers d'hommes, il vous a donné aussi quelque chose de plus particulier qu'aux autres : ainsi, quand on vous demandera quelques charges de celles que j'ai écrit, Votre Majesté doit assembler ses docteurs et votre chancelier ; et si vous y êtes, vous-même devez prendre la peine de les interroger s'ils connaissent le personnage dont est question, où est-ce qu'il a fait

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son apprentissage, sous qui, car bien souvent tel le maître, tel le valet, quel acte d'homme d'honneur il a fait. Je ne crois pas que ces vieux chevaliers ne vous en disent franchement la vérité, connaissant bien de quelle importance est un capitaine ignorant ou couard et peu expérimenté; et, selon leur rapport et opinion, vous lui pourrez bailler la charge qu'il vous demande, car celui-là sera passé par l'examen. Et afin de vous délivrer des importunités, faites, Sire, comme je fis une fois en Piémont, à Albe : tous les jours mes chevaux étaient à l'emprunt, car nous avions quelque peu de trêve; cela me fâchait, et je ne savais comment m'en dépêcher. Je commandai à mon trompette d'aller publier par toute la ville, de par M. le gouverneur, qui était moi, que j'avais fait un grand serment de ne prêter jamais plus mes chevaux, et que personne n'en eût plus à prétendre cause d'ignorance : depuis ce temps, je ne fus plus importuné; faites ainsi, Sire. Un jour que vous ferez quelque grande assemblée, dites, devant tous les seigneurs et dames de votre cour, que vous avez fait un grand serment de ne donner jamais charge ni gouvernement que par l'avis des vieux chevaliers et capitaines; cela courra partout, car ce que vous autres rois et princes faites et dites, court soudain d'une merveilleuse vitesse. Cela apportera tin autre fruit, c'est que les apprentis au fait des armes, sachant qu'ils ne peuvent entrer par la fenêtre, s'étudieront à se faire remarquer et con-

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naître à ceux qui leur doivent ouvrir la porte, et ainsi tous tâcheront à faire à qui mieux mieux.

Oh ! que si vous faites ceci, combien de braves capitaines aurez-vous en peu de temps; vous en aurez plus de vaillants qu'il n'y en aura en tous les autres royaumes de l'Europe. Il sortira de ceci deux choses très-bonnes, que vous devez plus désirer qu'autres qui soient en Tart militaire : la première est que, comme ce capitaine et gouverneur sera créé par le rapport de vos vieux chevaliers devant Votre Majesté ou Monsieur, votre frère, il se tiendra si honoré, quil fera résolution en soi-même, s'il a tant soit peu de cœur, de mourir cent fois plutôt que de faire une coyonnade ou une faute, car il pensera toujours, s'il la faisait, qu'il fera tort à ceux qui l'ont nommé, et que Votre Majesté pourrait justement reprocher la faute qu'ils ont faite en cette nomination. Ainsi il tâchera de faire le mieux qu'il pourra, afin d'acquérir de l'honneur, et que vous lui bailliez plus grande charge, sachant qu'il doit encore passer par l'élection pour y parvenir, et par l'examen des vieux capitaines, et que, s'il a mal fait, ils témoigneront toujours ce qui en est, et auront honte de vous donner avis de créer mestre de camp ou maréchal de camp celui qu'ils auront vu mal faire, étant simple capitaine.

La seconde utilité qui sortira de ceci, sera que vous fermerez la bouche à ces importuns et importunes qui si légèrement vous demandent les charges

desquelles dépendent tant de malheurs, étant certains que vous ne les leur octroyerez sans être examinés de vos docteurs et de votre chancelier, et que vous les refuserez, comme vous feriez celui qui vous demanderait un état de conseiller au parlement de Paris sans être examiné, car la cour n'en ferait rien. Tai ouï dire qu'autrefois le roi votre père, sachant qu'ils en avaient refusé un, lequel était recommandé par quelque dame, leur dit que parmi tant de chevaux d'Espagne un âne pouvait bien passer; mais ils se gardèrent bien de le croire. Sire, mettez à Fessai ceux dont Votre Majesté désire se servir. J'ai vu autrefois un gentilhomme, il me semble qu'il était provençal, lequel avait celte coutume, que quand un valet se présentait à lui pour se mettre à son service, soudain il le mettait à l'épreuve, et lui mettant une épée en la main, lui commandait de se défendre, sans qu'il fût pourtant loisible de se tirer des estocades ; et, s'il le trouvait homme résolu et ferme, il le retenait, sinon il lui disait qu'il n'était pas pour lui : ainsi il avait toujours de braves et résolus hommes auprès de lui, car on savait sa coutume, et nul ne se présentait qui ne fût bien ferré, car il était un rude jouteur. Voilà l'examen que faisait votre sujet, et la loi qu'il avait mise chez lui, car chacun est roi en sa maison, comme répondit le charbonnier à votre aïeul. Établissant donc ce bel examen, bientôt toute FEurope le saura, et tant d'importuns demandeurs se trouveront bien étonnés d'une

telle loi, et ne songeront qu'à l'honneur et à apprendre, au lieu de courtiser monsieur ou madame, et vous serez dépêtré de ces fâcheuses, que vous pourrez renvoyer faire leur resul^

Il vous en reviendra une autre commodité, Sire, qui n'est pas petite, c'est que ceux que vous élirez et que vous honorerez de ces charges les tiendront de vous ou de vos docteurs, et non des dames ou de quelqu'un de vos courtisans, qui entendent mieux à monter une montre qu'à affûter ou pointer un canon, ou même tirer une arquebusade ; et cependant, à voir la mine qu'ils font et leur démarche, vous diriez que tout doit trembler sous eux.

J'en ai ouï une fois en ma vie un, lequel, à l'ouïr parler, avait presque seul emporté l'honneur de la bataille de Moncontour ; M. de Biron ni M. de Tavannes n'avaient rien fait auprès de lui, non pas même Monsieur, votre frère. Or, comme je dis, ces gentilshommes qui auront cet honneur de tenir leurs charges de vous en cette sorte, s'en sentiront beaucoup plus honorés. Sire, vous devez plus désirer d'accomplir ces choses et y tenir l'œil qu'à tout le reste qui dépend de l'art militaire; car tout ce qui consiste en la guerre, soit le bien ou le mal, dépend du choix que vous laites de ceux qui ont le commandement.

Je ne parlerai point ici des généraux de la ca-

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