MONTLUC CALOMNIÉ
pour bailler au capitaine Montant pour le voyage de la cour; et voilà comme j'ai dérobé ses finances et comme j'ai pillé le peuple : ceux qui favorisent les huguenots près de Sa Majesté n'ont garde de faillir de me charger de calomnies.
Mais je veux qu'on sache, et veux insérer dans ce livre, que pendant tant d'années que j'ai commandé, et aux grandes charges que j'ai eues, je n'ai pu acquérir pour vingt mille francs de bien ; cependant on dit que j'ai pillé trois cent mille écus : je voudrais qu'il fût vrai, pourvu que ce fut sur les huguenots nos ennemis : Dieu soit loué du tout. Ces calomniateurs n'auront pas cet avantage de me faire baisser la tête, car je la porterai haute comme un homme de bien. Les trésoriers et receveurs sont en vie : que le roi s'en informe, qu'il voie leurs comptes, et s'il se trouve un seul liard tourné à mon profit, si Sa Majesté ne me fait faire mon procès, elle ne fera pas bien. Il ne faut pas s'étonner s'il est mal servi, comme l'on dit qu'il est, vu qu'il n'en fait aucun exemple : il faut donc qu'il s'en prenne à lui-même et non à ceux qui le font. Et quant aux impositions et exactions sur le peuple pour m'enrichir, encore en doit faire le roi plus grande punition, car il y a plus de pitié au peuple qu'au roi, car si Sa Majesté n'en a point, elle en sait bien faire trouver à son peuple : ce sont les privilèges de nos rois depuis qu'ils se mirent hors de page, comme on disait du roi Louis XL Et par là je conclus que le roi doit
faire plus grande punition de ceux qui écorchent son peuple, que non pas s'ils dérobent l'argent de son épargne propre. Les commissaires ont fait rendre compte à toute manière de gens qui ont levé deniers : qu'ils regardent s'ils me trouveront en leurs papiers, et s'il est rien entré en ma bourse. Je confesse que j'ai donné des biens des huguenots qui faisaient mine de demeurer en leur maison ; mais ils étaient pis que les autres ; il n'était pas raisonnable qu'ils fussent traités plus doucement que les pauvres catholiques, qui étaient mangés jusqu'aux os. Si je n'eusse fait cela, la noblesse se dépitait, et le soldat se fut révolté, car où il n'y a rien à gagner que des coups, volontiers il n'y va pas; cependant on eût dit que je m'entendais avec les huguenots, et je n'eusse trouvé personne qui m'eût voulu suivre : j'eusse mieux aimé mourir qu'acquérir telle réputation. Si les officiers du roi les eussent saisis, il s'en fût tiré un million de francs; mais ce n'était qu'intelligence entre les uns et les autres : j'en ai eu ma part, mais c'a été de bonne guerre, de ceux qui favorisaient et portaient des vivres et marchandises aux ennemis ; encore crois-je que tout cela ne se monte à trois mille écus. Plût à Dieu que tous les chefs de la France fussent allés aussi rondement au service du roi et du public que moi, et qu'ils eussent désiré avoir la paix par la force I il n'y a homme en ce royaume qui s'osât dire huguenot. Mais je laisse ces propres fâcheux.