En host, en ordre profond; en haie, en ordre mince
s'évertueront pour vous faire quelque service, et les autres qui n'y seront pas s'exposeront à mille dangers pour y être mis. Vous devez appeler ce livre le livre d'honneur. Et quand vous entendrez parler de quelqu'un, après vous en être bien informé, vous devez dire tout haut qu'il faut qu'il soit dans votre rôle. Ainsi ai-je ouï dire en ma jeunesse avoir fait le feu roi Louis XII, même des gens de justice. Vacant l'état de juge mage d'Agenois, qui est une belle charge et honorable, il se ressouvint qu'un bon clerc lui avait fait une belle harangue à Orléans, le nom duquel il avait mis en son rollet, et lui envoya ledit état en pur don : il faisait de même en toutes autres charges. J'ai vu pratiquer de même à ce grand Odet de Foix, sous lequel j'ai fait mon apprentissage ; il savait le nom de tous les capitaines et personnes remarquables, et quand quelqu'un avait fait quelque acte signalé, il écrivait son nom.
Mais, Sire, vous devez souvent feuilleter ce livre, et aussi ne vous contenter pas de les y avoir mis, mais les employer et leur faire du bien selon leur degré et mérite, les encourager par quelque gracieuse parole, ou si c'est quelque pauvre gentilhomme , lui donner de l'argent. Si vous le faites de votre main, cinq cents écus seront pris de meilleure part que deux mille par vos trésoriers , car quelque chose leur demeure toujours dans les pattes. Une fois le roi Henri votre père, mon bon maître, que Dieu pardonne, m'avait donné deux
218 COMMENTAIRES DE MONTLUG
mille écus; celui qui me les devait bailler n'eut pas de honte de m'en retenir cinq cents , mais il trouva un Gascon qui n'avait pas accoutumé ce tour de bâton; il sut que je m'en voulais plaindre au roi ; il eut plus de joie de me les faire prendre que je n'eus de les recevoir. Si vous donnez de votre main, toutes ces pilloteries ne se feront pas. Du temps du roi votre aïeul, on disait que son prédécesseur en faisait ainsi , et avait dans son coffre force bourses dans lesquelles il avait des écus, en Tune plus, en l'autre moins, et les distribuait selon la qualité de ceux qui lui faisaient service. Je sais bien que Ton vous dira que cela n'est pas digne d'un roi ; ne le croyez pas : ce sont des gens qui veulent avoir toute la pâte entre leurs mains. Une chose vous veux-je dire, Sire, que vous ne devez pas tout donner à un ou à peu de gens ; Votre Majesté me pardonnera : elle a donné à un gentilhomme de la Guyenne ce de quoi elle eût pu contenter cinquante : je ne veux pas dire qu'il ne fût brave et vaillant, mais il y en avait qui le méritaient autant ou mieux que lui, et toutefois n'ont rien eu du tout. Votre Majesté prendra en bonne part, s'il lui plaît, ce que je lui en dis. J'ai un pied dedans la fosse, l'affection que je porte à votre couronne me fait tenir ce langage. Je suis voisin de l'Espagnol, mais il n'y a eu jamais que des fleurs de lis chez moi. Si j'osais, je vous dirais bien d'autres choses, car certes il n'y a que trop à dire et réformer. II faut que j'entretienne un peu Mon-
sieur votre frère ^ votre nouveau chancelier des armes, avec votre congé.
C'est à vous donc, monseigneur, à qui je m'adresse : je serais marri que ce livre partit de chez moi qu'il ne portât quelque honorable témoignage de votre grandeur. Vous êtes sorti de la plus grande race qui soit au monde : il n'y a point de mémoire que, de dix races en ça, les rois de France n'aient été tous hardis et belliqueux, et bien peu, depuis le premier roi chrétien, ont été autres, encore que les races aient fini et changé , et que de nouvelles se soient emparées de la couronne; qui est chose admirable, car en quatre races de gentilshommes, à peine en trouverez-vous deux de suite vaillants : ce qui nous doit faire croire que Dieu a mis la main sur ce royaume, puisqu'il a donné de si grands dons et grâces à ceux qui tiennent sa place, comme aux rois votre aïeul, père et frère; et encore que vous ne soyez pas roi, vous participez à la bénédiction que Dieu leur a départie. 0 monseigneur, que vous avez grand argument de penser, et vous assurer que Dieu vous a élu pour faire de grands faits , comme on commence à connaître par les victoires qu'il vous a données en vos jeunes ans, lesquelles ona pumanifestement juger vous être advenues, plus par la volonté de Dieu que par le combat des hommes I Donc il faut que chacun confesse que ce royaume est à Dieu, et que