‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 62 sur 73 · Le duc d'Anjou, depuis Henri lU · texte numérisé non relu

Le duc d'Anjou, depuis Henri lU

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le roi votre frère est son lieutenant, et vous le sien. Voilà de beaux titres.

Il faut que je parle un peu à vous : vous êtes le bâton sur lequel il s'appuye; vous êtes celui qui doit commander les armes , qui les doit porter à tous hasards, périls et fortunes ; vous êtes la trompette qui nous doit faire entendre ce que nous devons faire; vous êtes notre recours et notre espérance, pour nous faire avoir la récompense de notre roi. C'est vous qui nous devez faire connaître à Sa Majesté, et qui, vrai chancelier de Fépée, lui devez faire le rapport de ce que nous avons fait pour son service ; et quand nous serons morts, vous lui devez faire connaître nos enfants, si nous avons fait ce que gens de guerre doivent. Bref, toute la France aies yeux tournés sur vous qui présidez aux armées, et qui avez battu et rebattu si souvent les huguenots : toute la chrétienté sait que c'est vous, car le roi est contraint, puisque son conseil le veut, de faire la guerre de son cabinet. Puisque vous tenez si grand lieu, d'où dépendent toutes les charges qui procèdent des armes, et qu'il faut que nous tous mourions auprès de vous pour le service du roi et le vôtre, il faut que vous mettiez tout votre soin et vos pensées en nous qui suivons les armes, car tous les autres états ne participent rien avec le vôtre, d'autant que tout le reste dépend des gens de robe longue : il y en a assez au conseil du roi; vous n'avez rien à démêler avec eux, car on dit que qui trop embrasse peu étreint.

Si vous voulez un peu considérer ma remontrance, vous trouverez qu'il faut, puisque vous tenez si grand lieu , que vous pesiez qu'est-ce qui vous peut aider à maintenir une si grande charge et honorable; elle ne le peut être davantage. Sera-ce des jeunes capitaines que vous attendrez cela? non certes , car en cette manière de gens il n'y a point d'expérience, mais plutôt de la légèreté. Sera-ce des-gens de robe longue? encore moins : ils en parleront en clercs d'armes; ils s'en mêlent trop et veulent sur le tapis vert juger des coups. De qui donc? ce sera des vieux capitaines qui de longue main seront expérimentés aux guerres , et passés par les rudes examens des batailles, combats, escarmouches, sièges et assauts. Ils seront mémoratifs de ce qu'ils auront vu, et auront bien retenu les pertes, et pourquoi elles sont advenues. S'ils ont été battus, ils s'en souviendront, et s'ils gagnent, aussi. Si vous prenez avis et conseil de telles gens, vous ne pouvez faillir de maintenir votre grandeur, accroître votre renommée et réputation ; car de telles gens vous apprendrez de savoir bien commander, et retiendrez d'eux ce qu'ils vous mettront en avant, racontant ce qu'ils auront vu. Vous ne sauriez employer mieux les heures, afin que la postérité sache votre nom. Vous êtes de trop bon lieu pour ne vouloir qu'il soit parlé de vous après votre mort.

Il y en pourrait bien avoir de vieux près de vous qui n'auront pas vu ou fait de grandes choses, ou

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pour avoir plus aimé leurs maisons et richesses que l'exercice des armes. Certes, monseigneur, il n'y a que trop de gentilshommes de telle humeur : le roi devrait dégrader telles gens de noblesse, qui sont casaniers et ne commandent qu'aux chiens et aux lévriers, cependant que les autres cherchent les coups, et leur semble que c'est assez de savoir donner dans le trou d'une bague. 11 en y a aussi d'autres qui à faute d'esprit n'ont pu retenir ce qu'ils ont vu ; ils peuvent bien dire : « J'ai été aux batailles de Gerisole, de Dreux, de Jarnac et Moncontour; » mais de savoir discourir comment M. d'Enghien gagna la première , et M. de Guise sauva la seconde , la faute que fit M. l'amiral aux deux autres, la belle résolution vôtre, bref comme tout passa, et les raisons de l'un et de l'autre, rien de tout cela; vous diriez qu'ils n'en ont jamais ouï parler, non plus que le plus rude lansquenet qui s'y serait trouvé. Ce ne sont pas les gens qu'il vous faut. Vous ne les devez pourtant rebuter , car il se faut aider de toutes personnes, surtout à la guerre.

Ceux que vous devez avoir près de votre personne et de votre conseil étroit, doivent être les vieux capitaines qui ont eu réputation d'être gens sans peur, vigilants et de prompte exécution. Un capitaine lent fera quelque chose de bon en sa vie, mais pour sa longueur il laissera perdre cent belles commodités où il eût eu de l'honneur et du profit. Je ne dirai pas pour cela que vous deviez du tout

mépriser ceux-là, et ne suis pas si fou d'avoir cette intention, car je me brûlerais peut-être à la chandelle. Tel que je suis, vous me verrez dans mon livre. Je puis bien dire qu'aujourd'hui il n'y a pas de bons et grands capitaines à douzaines. Vous devez faire pour un chacun, en quelque degré qu'il soit, non également, mais chacun selon son mérite et renommée. Je sais bien qu'on vous dira que si vous attirez tant de gens près de vous, qu'ils vous importuneront à faire de grandes demandes au roi, car les gens de guerre sont grands demandeurs, et peut-être que Sa Majesté se fâchera ; en cela il y a bon remède , suivez le dire des anciens :

Qui n'a de Targent en bourse, Qu'il ait du miel dans la bouche.

Ainsi vous ne mettrez personne hors d'espoir que vous n'ayez souvenance d'eux, lorsque la commodité se présentera, et que vous y tiendrez la main : un bon accueil, un sourire, une accolade les tiendra en haleine. Que s'il y a quelque fâcheux et importun qui ne se veuille contenter de vos ain:iables réponses, vous devez croire que celui-là ne sert point le roi ni vous de bon cœur, ni pour amitié qu'il vous porte. De telles gens vous n'en pouvez rien faire qui vaille ; si la guerre ne vous en dépêtre, il y a assez de moyen de s'en défaire; car tout homme qui sert son maître plus par avarice que amitié, n'a rien de bon au ventre. Car en premier lieu, on peut dire que là où il y a faute d'ami-

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tié il y a faute déloyauté; car, comme le serviteur avare ne peut accomplir son avarice, il voudrait déjà avoir changé de maître, pensant qu'il fera mieux son profit, et corrompt les autres par les plaintes ordinaires qu'il fait. Fuyez donc, monseigneur, telles gens de bonne heure, avant que leur poison et venin n'empoisonne le reste; car telles gens font tout ce qu'ils peuvent pour faire haïr le prince, afin de couvrir leur mauvaiseté par Topinion qu'ils auront mise en la tête de leurs compagnons : telles gens sont aisés à reconnaître : j'en ai connu de tels , et vous les voyez tous les jours ; encore qu'ils crèvent sous les bienfaits du roi, ils ne cessent pourtant de demander, et demanderont sans cesse.

Monsieur, pour entretenir l'amitié des gentilshommes et capitaines , vous leur pouvez écrire quelquefois, afin qu'ils s'assurent d'être en vos bonnes grâces et souvenance : cela leur fait penser que vous avez quelque opinion de faire quelque plus grande chose, et que vous voulez suivre votre fortune. Or de ceci sort ce que je vous dirai: c'est qu'ils montreront les lettres à leurs parents et amis, et comme ceux-là verront que vous faites cas de l'un, que vous l'honorez de vos lettres, ils se mettront en devoir et dépense de le suivre : ainsi un serviteur vous en acquerra vingt et trente, pour l'espérance qu'ils auront qu'en vous faisant service, vous ne les oublierez non plus que lui. Cela ne vous sera pas grand'peine, mais à vos se-

crétaîres : quittant une heure de vos plaisirs, vous signerez plus de dépêches qu'il n'en faudra pour tout ce royaume. Que si c'est à quelque grand seigneur, un petit mot de votre main par apostille ne vous donnera pas grand'peine; mais il ne faut pas aussi que cela soit trop commun, en mêmes temps ni en mêmes termes. J'ai toujours remarqué cette faute aux secrétaires des princes et aux nôtres aussi, caries uns les montrent aux autres, et après en font peu de cas.

Si vous ne faites ce que je vous dis, monseigneur, voici ce qu'il vous adviendra : quand le capitaine verra que vous ne faites compte de lui, ni n'en avez souvenance, il pensera que vous vous contentez de la fortune que Dieu vous a donnée, qu'il ne faut pas espérer que vous veuillez être plus grand que vous êtes, et qu'il faut que cha'^un pense de se retirer en sa maison, sans se soucier plus des armes. Et depuis que l'homme de guerre, pour peu de bien qu'il ait, commence à sentir le plaisir de sa maison, de sa femme et de ses chiens, et qu'on lui laisse prendre ce pli, il est bien mal aisé de le tirer plus du foyer pour aller à la guerre, et de quitter la plume pour dormir sur la dure; et s'il y va, ce sera à regret, désirant toujours de revoir sa femme et ses enfants : il n'ouïra tirer arquebusade que, comme le franc archer, il ne pense être mort. En toutes ces choses il n'y a que continuer: les canonnades et arquebusades étonnent ceux qui ne les ont pas accoutumées, mais après qu'on les a ouïes

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siffler aux oreilles, on ne s'en soucie pas tant. Il n'y a rien si ennemi de la guerre que de laisser rouiller le soldat ou le capitaine : mettez votre salade et votre cuirasse au crochet, en peu de temps la rouille s'y mettra et les araignées : ainsi est-il des gens de guerre si on les laisse en oisiveté. Par quoi il vous faut prendre garde à ceci, car, tenant éveillés les capitaines avec quelques lettres et quelque peu de bienfaits du roi, vous tenez tout le monde en cervelle et prêt à marcher, quand le commandement du roi et le vôtre arrivera. Instruisez vos secrétaires de vous en faire souvenir, car les dames ou le plaisir de la cour vous en ôterait la mémoire : vous êtes jeune, je vois bien qu'il faut que vous goûtiez le plaisir du monde ; il est raisonnable que vous sachiez ce que c'est : ainsi avons-nous fait et feront ceux qui viendront après nous; mais allez-y sobrement.

Par ce réveille-matin que vous donnerez aux gens de guerre par vos lettres, vous montrerez à tout le monde que vous ne voulez oublier ni laisser en arrière le don de grâce que Dieu a mis en vous. Chacun qui aura envie de suivre les armes se résoudra d'accompagner jui^qu'au bout votre fortune. Vous ferez connaître que, puisque Dieu vous a déjà mis la main sur l'épaule, vous essaierez s'il la voudra mettre sur la tête : vous devez avoir vousmême cette opinion de vous, et prendre le verset du psaume en votre devise, qui dit : Cœlum cœli BomînOy terram autem dédit filiis hominum^ qui vaut

autant à dire que Dieu a gardé le ciel pour lui, et a laissé la terre pour nous, pour la conquérir. Ces versets n'ont pas été faits pour des petits compagnons comme moi, mais pour des rois et des princes tels que vous êtes. Certe faut-il que je vous dise que je suis pauvre gentilhomm.e, et n'ai pas le cœur de prince ni de roi ; mais si Dieu m'avait conservé mes enfants, et qu'il me donnât un peu plus de santé que je n'ai, je penserais, avec l'aide de mes amis, pourvu que la France fût en paix, ac* quérir quelque coin du monde: que si je n'avais un gros morceau, pour le moins en aurais-je quelque lopin. Au fort je ne perdrais que les frais et la vie, que je tiendrais bien emplojée, puisque c'est pour acquérir de l'honneur. Si mon fils eût vécu, je crois qu'il fût venu à bout du dessein que M. l'amiral sait bien qu'il avait dans la tête, qu'il vous pourra dire, monseigneur. Vous êtes jeune, >c.i vous avez votre frère qui a le gros morceau, il ,^,^1 faut que vous alliez brusquer votre fortune ailleurs, f^tJ3 et, au lieu d'être sujet, vous acquérir des sujets. Voyez donc, puisqu'un pauvre gentilhomme comme moi ose voler si haut, puisque même, à ce que j'ai ouï dire, car je ne le sais pas bien, des enfants de laboureurs et de forgerons par leurs vertus sont parvenus à l'empire, que devez-vous espérer, vous qui êtes fils et frère du plus grand roi de la chrétienté? Vous ne devez donc perdre cette espérance quand l'occasion se présentera et que vous connaîtrez qu'il sera temps. Un prince de cœur ne

doit jamais être content, mais il faut pousser sa fortune: la terre est si grande, il y a assez à conquérir. Le roi votre frère a assez de moyens pour vous assister; vous avez Tâge et la bonne fortune. Je suis marri que vous ayez laissé ce beau et brave nom d'Alexandre *, qui a été, si je ne me trompe, le plus vaillant homme qui porta jamais armes. Sa Majesté vous aidera pour mettre sur votre tête quelque couronne étrangère. Que si Dieu vous fait la grâce de mettre fin à ces misérables guerres, essayez à dresser vos desseins et immortaliser votre nom. Employez tant de serviteurs à conquerir quelque chose. Puisque mes ans et mes blessures ne me permettent de vous y servir, au moins vous donnerai-je le conseil de ne vous arrêter jamais, mais toujours entreprendre choses grandes et difficiles, prenant la devise de Tempereur Charles, qui a donné tant de peine à votre aïeul. Si vous ne pouvez en venir à bout, pour le moins atteindrez-vous à la moitié. Je n'espère pas, étant si maladif et cassé, vous y pouvoir servir, mais je vous laisse trois petits Montluc, lesquels, j'espère, ne dégénéreront de leur aïeul ni de leurs pères. Je ne vous dirai autre chose, car il est temps que je mette fin à mon livre.

1. Le duc d'Anjou quitta le nom d'Alexandre pour prendre celui de Henri.

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