‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 68 sur 73 · ETAT DES AFFAIRES · texte numérisé non relu

ETAT DES AFFAIRES

grande blessure, étais le plus souvent dans le lit; toutefois, peu à peu je recouvrai santé, étant plus aise d'être déchargé du gouvernement, que si ce pesant faix me fût demeuré sur les épaules : M. le marquis de Villars, qui en est chargé, s'en acquittera comme un vieux chevalier et grand capitaine doit faire.

Or, je disais toujours en moi-même, entendant les nouvelles delà cour, car encore y avais-je quelque ami, qu'on faisait trop de caresses aux huguenots, et connaissais bien qu'il y aurait du bruit au logis. Le roi, par ses lettres que j'ai encore, parlant à mes amis, témoignait toujours qu'il n'avait nul mécontentement de moi, qu'il désirait me faire paraître combien il m'aimait, mais que mon indisposition était cause qu'il avait envoyé M. le marquis de Villars en ma place; je le crus ainsi, car il faut croire ce que les rois veulent, autrement on les offense. Or, quoique je ne fusse lieutenant du roi, si est-ce que toute la noblesse et tous les trois états de la Guyenne me portaient toujours beaucoup d'honneur et me visitaient : ce n'était pas sans discourir qu'est-ce que ce temps deviendrait, car il me semblait que les huguenots étaient devenus fort insolents, et parlaient presque aussi haut qu'aux premiers troubles. Si j'eusse été aussi sain et aussi jeune que j'étais lors, je les eusse fait taire, pour le moins en la Gascogne où j'étais.

[1572] Quelque année étant ainsi passée, la nouvelle survint de ce qui était advenu à la journée de

252 COMMENTAIRES DE MONTLUG

Saint-Barthélémy à Paris, où M. l'amiral fut si mal avisé de s'aller enfourner pour montrer qu'il gouvernait tout. Je m'étonne qu'un si avisé et sage homme pour le monde fit une si lourde faute : il la paya bien cher, car il lui coûta la vie et à plusieurs autres. Il avait aussi mis ce royaume en un grand trouble, car je sais bien que tout ne venait pas de M. le prince de Condé, ni la moitié : ledit sieur prince ne m'en communiqua que trop à Poissy ; je crois que si je lui eusse prêté l'oreille, il m'eût tiré le fond du sac; je le dis à la reine, mais elle me commanda de me taire : elle ne pensait pas lors que les choses allassent comme elles ont fait. Je sais bien et tout le m^onde aussi, qu'elle a été accusée d'être cause des premiers remuements qui advinrent aux premiers troubles, et M. le prince lui fit ce tort d'envoyer ses lettres en Allemagne, et les montrer et faire imprimer partout: cela n'avança pas ses affaires. Étant ladite dame à Toulouse, elîe me fit cet honneur de me parler plus de trois heures sur ce sujet, et me dit beaucoup de choses que je me garderai bien d'écrire; tant y a qu'il est bien aisé de reprendre et trouver en faute ceux qui ont le maniement des affaires du monde, et même si grand comme elle a eu, ayant sur ses bras le roi et messieurs ses frères si jeunes, et étant tous les princes bandés l'un contre l'autre, les uns avancés, puis reculés, et après, ce beau manteau de religion qui a servi aux uns et aux autres pour exécuter leurs vengeances et nous faire

LA SÀINT-BARTHÉLEMY 253

entre-manger. Je vous prie, quelle apparence y avait-il qu'elle eût intelligence avec ledit seigneur prince? ce qu'elle a fait depuis a bien montré le contraire; mais je laisse cela, car peut-être je n'en parle que trop, et retournerai à mon propos.

Tout le monde fut fort étonné d'entendre ce qui était advenu à Paris, et les huguenots encore plus, qui ne trouvaient assez de terre pour fuir, gagnant la plupart le pays de Béarn ; les autres se firent catholiques, ou pour le moins en firent semblant : je ne leur fis point de mal de mon côté, mais partout on les accoutrait fort mal. Je pensai alors que l'armée qui était devant La Rochelle était là pour une autre besogne que pour aller en Portugal, et connus bien Tenclouure; mais je ne pouvais imaginer pourquoi on eût seulement blessé M. l'amiral au commencement, si on avait le dessein que je vis depuis; car si le lendemain tous les huguenots se fussent résolus avec les grands qui leur étaient alliés ou les soutenaient, il leur était aisé de se retirer de Paris et se mettre en sûreté : or ils furent éblouis, et Dieu leur ferma les yeux* Je ne veux pas ici dire ni me mêler d'écrire si cette procédure fut bien ou mal faite, car il y a assez à dire et de bien et de mal, et puis cela ne porterait nul profit : ceux qui viendront après nous en parleront mieux à propos et sans crainte; car les écrivains d'aujourd'hui n'osent écrire qu'à demi : de moi j'aime mieux me taire.

Encore que je fusse alors seulement maître de

254 COMMENTAIRES DE MONTLUG

ma maison, si est-ce que la reine me fit cet honneur de m'en écrire, et me mander qu'on avait découvert une grande conspiration contre le roi et son État, et que cela avait été cause de ce qui était advenu. Je sais bien ce que j'en crus : il fait mauvais offenser son maître. Le roi n'oublia jamais quand M. l'amiral lui fit faire la traite de Meaux à Paris plus vite que le pas. Nous perdons l'entendement au bon du coup, et ne songeons que les rois ont encore plus de cœur que nous, et qu'ils oublient plutôt les services que les offenses. Or, laissons cela; il en sera assez parlé par d'autres qui s'en sauront mieux démêler qoe moi.

Tout le soin du roi et de la reine fut lors à enlever La Rochelle, seul refuge des huguenots. Dieu sait si j'en mandai à la reine mon avis. Au voyage de Bayonne, et depuis en Saintonge , je lui avais fait l'ouverture de s'en rendre maîtresse sans bruit et sans rien rompre ; et à l'haleine de M. de Jarnac, auquel je m'en découvris un peu, et non pas trop, je crois qu'il n'y eût pas eu grand doute. Ellecraignait toujours de faire réveiller la guerre ; mais pour un si bon morceau il ne fallait craindre de rompre le jeûne : cela eût été fait, on eût eu beau crier. Il y avait assez de moyen d'apaiser alors les gens ; car qu'eussent-ils su dire, si le roi voulait faire une citadelle dans sa ville ? Il n'est plus temps de s'en repentir. Cette ville a donié le moyen aux huguenots de renouveler les guerres, et leur en donnera encore plus, si le roi ne la leur

Page 1