‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 72 sur 73 · HARANGUE A LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

HARANGUE A LA NOBLESSE

tre vous me connaissez, ayant porté les armes sous moi, tant aux guerres de cette Guyenne qu'aux guerres étrangères; d'autres aussi qui sont présents ont ouï parler de moi, de mes complexions et de mes humeurs ; mais je crois que nul de tous tant que vous êtes n'a jamais su ni ouï dire que j'aie été d'un naturel médisant et injurieux. Encore que je ne sois pas sans vice, je n'ai jamais eu celui-là. Comment donc m'avez-vous fait ce tort de croire que j'aie été si mal avisé de parler de vous avec tel mépris, comme on m'a dit qu'il vous a été rapporté, de vous, qui êtes gentilshommes ? Tant s'en faut que je le voulusse faire, que je ne voudrais pas avoir tenu tel langage de la moindre compagnie de soldats qui soit en cette armée. J'ai toujours aimé et honoré la noblesse, car, après Dieu, c'est elle qui m'a fait acquérir l'honneur et la réputation que j'ai acquise. Vous savez bien, messieurs, que je suis hors de combat, tenant le rang que je tiens, et ne veux donner des démentis. Bien vous dirai-je qu'il n'en est rien, et que je n'en ai jamais parlé, et ne le voudrais avoir fait pour chose du monde. En cet âge et après tant de choses qui sont passées par devant moi, je dois savoir ce que c'est de vivre au monde, et se garder d'offenser tant de gens d'honneur et gentilshommes de bonne maison. Or j'ai su la résolution que vous avez prise de vous retirer chez vous, de quoi je suis bien marri, et qu'aussi vous n'avez eu agréable la nomination que j'avais faite de M. de Duras. Je m'en

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remets à vous aussi ; puisque la chose va en cette sorte, il n'est plus besoin d'en nommer: le roi pourvoira quelque autre de la place de feu M. de Montferrand que je regrette. Pour le moins, messieurs, ne me refusez pas de me faire ce plaisir d'accompagner le canon en lieu de sûreté. Si vous ne le voulez faire pour Famour de moi, qui ai été votre chef et votre capitaine depuis tant d'années, faitesle pour l'affection du service que vous devez au roi. Quant à moi, je m'en vais retirer aussi chez moi, car mon âge, mes maladies et mes plaies ne me peuvent plus permettre de porter les armes ni prendre la peine qui est requise à la guerre. Aimezmoi toujours, je vous prie, et souvenez-vous de moi. »

La remontrance les satisfit et contenta tous; ils me dirent d'une voix qu'à la vérité cela les avait fort offensés, leur ayant été rapporté par un homme qui portait le titre de gentilhomme, mais qu'ils n'en croyaient rien, et étaient mes serviteurs, m'offrant d'accompagner non-seulement le canon, mais me suivre là où je les voudrais commander. J'ai voulu mettre cela par écrit, afin que ceux qui viendront après moi apprennent comme il se faut comporter en telles occurrences. Je sus depuis que ce rapporteur était un La Mothe ; si je l'eusse su sur l'heure, je crois que je lui eusse fait un mauvais parti. Or, le canon ramené, qu'ils accompagnèrent, nous dîmes adieu. Ayant séjourné quelque temps chez moi, j'entendais toujours d'étranges

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nouvelles de la cour et des entreprises des plus grands. Et quand j'ouïs dire que le roi de Navarre s'en mêlait et qu'il était parti de la cour sans dire adieu, je jugeai dès lors que la Guyenne aurait de nouveau beaucoup à pâtir, car étant si grand prince, ^ r^ jeune, et qui donne espérance d'être quelque jour i^/^ un grand capitaine, il gagnerait aisément le cœurf^ de la noblesse et du peuple, et tiendrait tout le reste^,f^^ en crainte. Comme je veux que Dieu m'aide, mille '^^^ malrieurs m'allèrent au-devant, de sorte que bien '^ ^ souvent il me prenait fantaisie de faire retraite, f*"^ pour n'avoir pas le déplaisir d'ouïr tant de fâcheuses nouvelles et la ruine de ce pauvre pays. Il me ressouvenait toujours d'un prieuré assis dans les montagnes, que j'avais vu autrefois, partie en Espagne, partie en France, nommé Sarrancolin : j'avais fantaisie de me retirer là en repos ; j'eusse vu la France et FEspagne en même temps : et si Dieu me prête vie, encore je ne sais ce que je ferai.

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