‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 71 sur 73 · MORT DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

MORT DE CHARLES IX

pas. Après tout cela vint la nouvelle de la mort du roi, qui fut à la vérité un grand dommage, car j'oserais dire que s'il eût vécu, il eût fait de grandes choses, et aux dépens de ses voisins eût jeté la guerre de son royaume ; et si le roi de Pologne eût voulu s'entendre avec lui, et mettre sus les grandes forces qu'il pouvait tirer de son royaume, tout leur eût obéi, et l'empire eût été remis en la maison de France. Sa mort nous étonna fort, à cause des grandes entreprises qu'il y avait, disait-^ on, au royaume. Je crois que la reine ne se trouva jamais si empêchée depuis la mort du roi son mari, mon bon maître.

Sa Majesté me fît cet honneur de m'écrire, et me prier l'assister en une si grande affliction, pour sauver l'État, attendant la venue du roi. Encore que je fusse accablé d'années et incommodité de maladies, si est-ce que, pour m'ôter l'ennui que je portais de la mort de mon fils Fabien, et lui témoigner le désir que j'avais de lui garder la parole que je lui donnai à Orléans, je m'en allai à Paris trouver Sa Majesté, et l'accompagnai à Lyon, où j'eus le plaisir de l'entretenir là tout à mon aise de plusieurs choses dont depuis j'en ai vu faire les approches: elle fera beaucoup si elle y peut apporter des remèdes. Le roi arrivant, à son entrée on lui fit faire une erreur, car, au lieu qu'il devait assoupir le tout et nous donner la paix, qui était chose bien aisée lors, on le fit résoudre à la guerre, et encore pis, on lui fit accroire qu'entrant au Dauphiné, tout

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se rendrait à lui, et néanmoins la moindre place lui fit tête. Je n'ai affaire de déduire toutes ces choses. A son arrivée il me fit fort bon accueil, et n'en faisait pas trop à tout le monde: je le trouvai tout changé. Là furent tenus quelques conseils, mais il y en avait de privés et de secrets. Or Sa Majesté, se ressouvenant des services que j'avais faits au roi son aïeul, père et frères, Tayant ouï dire et vu une partie, me voulut honorer de l'état de maréchal de France, me faisant riche d'honneur puisqu'il ne le pouvait faire de biens ; et m' ayant fait appeler et fait mettre à genoux devant lui, après avoir fait le serment, me mit le bâton de maréchal de France en la main. Je lui dis en le remerciant que je n'avais autre regret en ce monde, si ce n'est d'avoir dix bons ans dans le ventre, pour lui faire paraître comme je désirais en cette honorable charge lui faire service et à sa couronne. Ayant reçu ses commandements et de la reine, je m'en revins en Gascogne pour faire les apprêts pour la guerre, car tout tendait là. Mais je connus bien à la longueur de mon voyage que je devais plutôt songer à ma mort qu'à la donner aux autres, car je n'étais plus capable de porter les grandes corvées, ni de prendre grande peine; et puis je vis bien qu'il adviendrait de même entre les nouveaux lieutenants du roi et moi, que m'était advenu avec M. le maréchal Damville.

Quelque temps après, la cour de parlement de Bordeaux m'écrivit que les huguenots remu-

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aient besogne sur la rivière de Dordogne, et qu'il fallait y pourvoir, me priant m'approcher d'eux pour y apporter qnelques remèdes, et que le mal n'allât plus avant. Je vins à La Réole, où MM. le président Nesmond, qui n'était pas de ma connaissance, de Merville, de Montferrand et de Gourgues me vinrent trouver, me proposant beaucoup de choses. Je n'étais pas sans réponses ni excuses apparentes, vu même qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'onm'avaitpromis; je leur remontrai' ma vieillesse et mon indisposition. Et m'étant venus trouver au lit lesdits sieurs de Merville et de Montferrand, je j leur fis voir mes plaies et blessures ; je leur dis ; aussi le serment que j'avais fait de ne porter jamais plus les armes : mais enfin je ne les pus dé- ' dire, et ils me firent parjurer. S'en étant retournés pour aller faire les apprêts afin d'attaquer Gensac, je m'y acheminai. Quelque temps après M. de Montferrand amena une belle troupe de noblesse de son gouvernement, comme il en vint aussi d'ailleurs, et bon nombre de gens de pied. D'abordée nous emportâmes le faubourg et les barricades ; MM. de Duras, de La Marque et de La Deveze y allèrent en pourpoint, le coutelas au poing, et donnèrent jusqu'aux portes. Ils n'en étaient pas plus sages, car les arquebusades y étaient à bon marché : ils le faisaient à l'envi l'un de l'autre , et pour montrer qu'ils étaient sans peur. Or le malheur voulut que M. de Montferrand eût une arquebusade au travers du corps, de laquelle il mourut ; qui fut

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dommage, car il était gentilhomme de valeur et fort aimé du pays, qui le trouvera à dire.

Les ennemis, se voyant bouclés en telle sorte, et le canon prêt à jouer, envoyèrent un grand vilain qu'ils appelaient le capitaine Tonnelier, bon soldat pourtant, disait-on, lequel capitula et rendit la place, où M. de Piassan, frère de M. de Duras, fut mis. Or je veux mettre ici une chose qui m'advint en ce siège, laquelle ne m'était jamais arrivée. Après la mort de M.deMontferrand, je voulus donner la charge qu'il avait en l'armée à M. de Duras, parce qu'il me semblait qu'étant seigneur de si bonne maison comme il est, il serait agréable ; mais tout le monde ne le trouva pas bon : de quoi sortit une autre chose, c'est qu'on me dit que la noblesse qui était venue avec tous ces messieurs me trouver, se plaignait fort de quelques propos que j'avais tenus d'elle, aussi faux que le diable est faux. Les mots étaient vilains et sales, voilà pourquoi je ne les coucherai pas dans mon écrit; tout était si mutiné qu'ils furent sur le point de monter à cheval et me laisser engagé avec le canon. Je les envoyai prier tous de me faire ce plaisir de se trouver de bon matin en la campagne, où j'avais à leur dire quelque chose, ce qu'ils firent. J'y fus de bon matin aux flambeaux, tant j'avais hâte de décharger mon cœur. S'étant tous mis en rond, je me mis au milieu d'eux et leur parlai, le chapeau au poing, en telle sorte :

a Messieurs, il y a longtemps que plusieurs d'en-

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