‹ CommentairesChapitre 25 sur 126 · DÉSORDRE A TOULOUSE · texte numérisé non relu

DÉSORDRE A TOULOUSE

tôt votre ville. Que s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent été mieux accommodés ; puisque Dieu vous a délivrés, c'est à présent à vous à faire des vôtres, et faire punir les cantons des charognes de ces méchants, traîtres à Dieu, au roi et à leur patrie. » M. le président Mansencal me fit une remontrance fort honorable, et me remercia bien fort, et toute la compagnie. MM. les capitouls nous baillèrent incontinent logis, et au môme instant se mirent à informer contre ceux qui étaient demeurés dans la ville et ceux qui avaient été pris à la sortie, et dès le lendemain commencèrent à faire justice. Et ne vis jamais tant de têtes voler que îà; j'étais cependant assez occupé ailleurs, car il ne s'en fallait guère que la ville ne fût saccagée des nôtres mêmes, parce que, comme ceux des environs entendirent que ladite ville était secourue, ils vinrent courant tous au pillage, paysans et autres; et ne leur suffisait de saccager les maisons des huguenots, car ils commençaient à s'attaquer à celles des catholiques ; et la maison de M. le président de Paulo même faillit être saccagée, à laquelle moi-mê ne courus, à cause que quelqu'un sema un bruit qu'il y avait dedans un écolier sien parent qui était huguenot; toutefois il ne se trouva point. Je fus contraint, pour rompre le désordre, de faire monter à cheval la compagnie de M. de Termes et la mienne, dont la moitié marchait de six heures en six heures dans la ville, armés et montés, de six en six par les rues.

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Le troisième jour, on vint me dire que M. de Saint-Paul , de la comté de Foix, arrivait, venant dudit Foix avec 3 ou 4000 hommes, et M. de Lamezan de Comminge, avec sept ou huit cents ; lesquels, s'ils fussent entrés, il ne m'eût été possible, ni à tous ceux qui étaient dedans, d'empêcher que la ville ne fût saccagée : au moyen de quoi je mandai en diligence aux capitouls de fermer les portes; et toute la nuit nous demeurâmes à cheval par les rues, et toutes les compagnies de gens de pied toutes en garde aux portes, ensemble toute la ville en armes , tout ainsi comme quand ils étaient au combat. Le capitaine Charry et la compagnie de M. de Terride ne bougeaient des deux villages qui sont entre Fronton et Toulouse. M. de Saint-Paul se logea avec ses gens aux faubourgs, et M. de Lamezan aussi, bien marris de ce que l'on ne les laissait pas entrer, menaçant qu'une autre fois ils ne viendraient pas secourir la ville. Toutefois leur secours n'apportait que malheur, vu qu'ils n'étaient pas arrivés au temps qu'il fallait arriver. Je fis sortir M. de Bellegarde le lendemain, pour leur dire qu'ilsperdaient leur temps, car ils n'y entreraient point. M. de Saint-Paul s'en retourna avec ses gens, et M. de Lamezan renvoya les siens, entrant dedans avec ses serviteurs seulement. MM. les capitouls et moi nous accordâmes de chasser tous* ceux qui étaient venus des environs, et avec les trompettes de la ville et nos tambourins les cris furent faits, de sorte qu'en-

fin nous demeurâmes maîtres; néanmoins il ne fut pas possible que toujours quelque chose ne s'y remuât : ce qui fut cause que je fis sortir tous nos gens de pied et gens de cheval dehors la ville, et remis le tout entre les mains des capitouls. Je donnai une compagnie au capitaine Masses, frère de l'aîné, pour demeurer dans la ville, et à M. de Grepiat, fils de M. le premier président Mansencal, une autre, lequel l'avait déjà presque faite ; et ainsi je fis vider la ville, en laquelle il ne demeura que les citoyens et ces deux compagnies.

Capitaines mes compagnons, considérez combien peu s'en fallut que cette opulente cité, la seconde de France, ne fût détruite et ruinée pour jamais. Il y a un gentilhomme aux portes de Montauban, qui s'appelle M. de La Serre, duquel les huguenots brûlèrent la maison, qui me dit avoir vu un synode où il fut arrêté que, s'ils pouvaient venir à bout de leur entreprise, qu'ils voulaient entièrement détruire ladite ville, et prendre les ruines qui leur seraient nécessaires pour les porter à Montauban, afin d'agrandir leur ville trois fois plus qu'elle n'est , y comprenant les faubourgs, et voulaient mettre dedans un ruisseau qui fait moudre le moulin dudit sieur de La Serre, atin qu'il ne fût jamais mémoire de Toulouse. Outre le témoignage du gentilhomme, cent autres me l'ont confirmé dans Toulouse. Ce sont des discours des ministres; car les grands qui tenaient la queue de la poêle se fussent bien gardés de détruire une

telle ville, laquelle le roi n'eût jamais recouvrée à mon avis. Donc vous pouvez noter la grande et extrême diligence que je fis, commençant à l'avertissement du capitoul, qui avait promis à M. le prince de Condé de lui livrer la ville ; puis la diligence que je fis faire aux compagnies, qui n'étaient pas à demi complètes, pour se jeter dedans : après, la diligence de M. de Bellegarde et celle du capitaine Masses avec sa compagnie; d'ailleurs la diligence que je fis d'avertir le capitaine Gharry, et la prévoyance d'envoyer un autre messager après le premier, pour mander la compagnie de M. de Terride passer à Borret; en outre, la diligence d'avertir M. de Gondrin et autres : toute laquelle conduite se fit en trois jours et trois nuits. Partant, si vous voulez prendre cet exemple et le retenir, il vous servira à ce que vous ne perdiez point une heure de temps. Et parce que j'ai écrit au commencement de mon livre que mes diligences et prévoyances promptes étaient cause de la réputation que Dieu m'a donnée, en ce fait comme aux autres, Ton le peut ici connaître; car, si j'eusse failli d'une minute, la cité était entièrement perdue. Vous ne devez donc pas dédaigner d'apprendre quelque chose de moi, qui suis aujourd'hui le plus vieux capitaine de France, et à qui Dieu a autant envoyé de bonnes fortunes qu'à tout autre. Mais vous devez, ce me semble, éviter d'apprendre de ceux qui toujours ont été battus et qui ont fui la plupart du temps partout où ils se sont

trouvés; d'autant que si vous apprenez aux écoles de ceux-là, à grand'peine deviendrez-vous jamais guères bons docteurs en armes. Si j'eusse considéré, et que je me fusse arrêté en consultations, pour savoir si, avant de rien entreprendre, je devais envoyer devers M. de Burie, qui était lieutenant du roi, je vous laisse à penser si les huguenots eussent eu le loisir de faire leurs affaires. Il semblait, quand ils entendaient parler de moi, qu'ils avaient le bourreau à la queue; aussi m'appelaientils ordinairement le Tyran. Quand vous vous trouverez en quelque lieu pour faire un service notable, n'attendez pas le commandement, si c'est chose pressée : car cependant vous perdrez tout; et, perdu pour perdu, tentez fortune : après on trouve que tout est bien fait. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui trouvent étrange que la ville de Toulouse m'aime tant : s'ils faisaient autrement, ils dégénéreraient de toute bonne nature, car ils vous confesseront que je sauvai la cité, ensemble leurs vies et leurs biens, avec l'honneur de leurs femmes; car, sans mon prompt secours et de mes amis, plusieurs eussent peut-être pris l'effroi : au moyen de quoi j'espère qu'ils ne me seront jamais ingrats du bon office qu'ils ont reçu de moi en cette occasion. Et si aucun voulait dire que tout ce que j'en fis était pour le service du roi, je répondrais à cela que pour lors je n'avais charge aucune de Sa Majesté, sinon ma compagnie d'hommes d'armes ; car M. de Burie était lieutenant de Sadite Majesté,

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comme j'ai dit, en Guyenne, et M. le connétable en Languedoc. Je ne veux pas nier aussi que je ne le fisse pour l'envie que j'ai de faire service à mon roi, non-seulement pour obligation à cause de l'État, mais aussi pour l'affection que j'ai toujours portée au service de Sa Majesté, et encore pour l'amitié que je portais et porte à cette cité; car le désespoir auquel j'étais de la voir en branle d'être ruinée me fit prendre la peine que j'y pris. Il ne faut donc pas trouver étrange si cette cité veut mal à ceux de cette religion nouvelle, et si elle leur est ennemie; car il n'y a ville en France qui ait couru un si grand péril que cette ville-là, ni qui se soit toujours montrée plus affectionnée au roi ni à son service, ni qui plus ait combattu pour se conserver sous son obéissance. Rouen se laissa prendre sans combattre, Lyon, Bourges, Poitiers, Paris ne s'est pas trouvé en cette extrémité, étant aussi autre chose que les autres. Bordeaux ne se défendit pas, car ce ne fut qu'une surprise qu'ils voulaient faire au château Trompette, le tenant pour tout assuré, d'autant que M. de Duras, le jour même, était aux portes de Bordeaux. Donc nous pouvons tous confesser avec la vérité qu'il n'y a ville qui ait combattu et couru fortune comme celle-là, ayant vertueusement repoussé les huguenots qui s'étaient saisis de la maison de ville et tenaient des portes par lesquelles ils pouvaient faire venir secours de Montauban.

Je fus conseillé d'aller devant Montauban, plus

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pour tirer les soldats des environs de Toulouse et de dedans la ville, et manger le pays ennemi, que pour espérance que j'eusse de la prendre, car je savais bien qu'il y avait dedans beaucoup de gens qui s'y étaient assemblés pour l'entreprise de Toulouse. Je m'y acheminai, n'ayant que six enseignes de gens de pied, qui étaient celles de MM. de Saincthorent, de Bazordan, baron de Clermont, Arne et Charry, et me baillèrent ceux de Toulouse deux canons et une coulevrine, et firent une honnêteté aux soldats, car ils leur donnèrent une paye. Et comme je fus devant Montauban, je trouvai qu'il y avait 2200 soldats étrangers, et 1000 ou 1200 hommes de la ville, tous bien armés : et j'en pouvais avoir huit ou neuf cents, la plupart desquels n'avaient jamais porté armes, car tous les bons soldats s'étaient retirés avec les huguenots après la malheureuse paix, et ce par contrainte, car ils ne savaient métier aucun, ayant duré les guerres longuement, et ayant été entretenus en Italie et aux autres conquêtes du roi. Les bons ministres leur promettaient non-seulement des richesses, mais, à ce que j'entendais dire, paradis comme s'ils en eussent eu la clef. Voilà encore un autre malheur que nous amena cette paix, d'avoir demeuré longtemps sans pouvoir dresser de bons soldats. Et comme je fus devant Montauban , je fus contraint de tenir tous mes gens de pied au bourg de l'Évêché ; car de les séparer, ils me faisaient de si grandes sorties qu'ils me ramenaient les nôtres

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sur les bras de la gendarmerie, sans laquelle ils étaient plus forts que moi et m'eussent taillé en pièces; et pour un que les nôtres étaient, il en sortait dix : tellement que, le deuxième jour, je fus contraint de partir de FÉvêché pour aller secourir M. de Terride, que j'avais laissé aux faubourgs qui tirent vers Moissac, auquel j'avais baillé la compagnie de M. de Bazordan; et je trouvai que les ennemis les avaient jetés hors du bourg près d'une tuilerie, et parlai aux soldats, auxquels je fis baisser la tête pour regagner le bourg, leur faisant la charge. Et parce que j'étais venu là en courant, et que tout à coup je donnai la charge, je ne trouvai près de moi que le capitaine Gabarret, qui est en vie, M. de Clermont, qui est de la maison de Faudoas, M. de Beaucaire, qui est mort, et trois ou quatre de ceux de M. de Terride, sans plus, et donnâmes de telle sorte, que nous les ramenâmes battant dans le guichet de la porte de la ville, la plupart desquels ne purent rentrer, car ils prirent à main gauche droit au pont, les autres à main droite. Et si la grande porte eût été ouverte, nous eussions pu entrer dedans, car le cheval de M, de Beaucaire fut tué sur la porte, près du guichet, et le mien blessé tout auprès. Et ainsi nous retirâmes, car toute la muraille était bordée d'arquebusiers ; et furent blessés deux chevaux, en nous retirant, de ceux de la compagnie de M. de Terride qui nous avait ensuivis. Le troisième jour, je pris résolution de nous retirer, car la gendarmerie ne pouvait

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plus tenir escorte aux gens de pied : et d'autre part, quand bien j'eusse fait batterie, je n'eusse osé donner l'assaut, au nombre qu'ils étaient dedans et au peu que j'en avais dehors. Je renvoyai l'artillerie à Toulouse, et les capitaines aux lieux qu'ils me demandèrent pour parachever de faire leurs compagnies.

M. de Terride s'en alla à Beaumont de Lomagne, et aux environs de sa maison, car les ennemis avaient abandonné Beaumont quand ils nous sentirent approcher. Je repassai la rivière à la pointe de Moissac avec la compagnie de M. le maréchal de Termes et la mienne, et la compagnie de M. de Saincthorent d'arquebusiers à cheval et à pied, que je tenais toujours près de moi pour ma garde. J'envoyai le capitaine Gharry à Poymirol, pour achever de faire ses deux compagnies pour faire la guerre à ceux qui tenaient Agen. Et comme j'eus passé la rivière du côté de la Gascogne, je renvoyai la compagnie de M. le maréchal de Termes vers Auch, afin de tenir en crainte tout ce quartier-là ; M. de Gondrin en Armagnac avec la noblesse qu'il avait amenée, pour garder que rien ne se révoltât. Or j'avais laissé le capitaine Arne à Condom, pour tenir ce pays-là en crainte, lequel pouvait avoir quatre-vingts salades. J'eus avis que MM. de Duras et de Gaumont tenaient un conseil à Agen, et que M. de Caumont venait le soir coucher au passage : sachant cela, j'envoyai un homme au capitaine Arne, afin qu'il se rendît deux heu-

res après minuit à Astafort, et qu'il n'entrât point dans la ville, mais qu'il m'attendît là en bataille ; ce qu'il fit. Et comme je voulais partir à l'entrée de la nuit, M. de Saint-Paul, chez qui je m'étais retiré, tout auprès de Douzac, me demanda où je voulais aller. Alors je lui dis en secret que j'allais porter une chemise blanche à M. de Caumont au passage. Il me dit et assura qu'il en était parti le jour avant, après les conclusions faites. Je baillai les charges à des capitaines, pour lever d'autres gens : ce qui fut cause que je m'arrêtai, laissant reposer nos chevaux et la compagnie de M. de Saincthorent. Et comme cette entreprise m'échappait, une autre se présenta, parce que ce même matin que j'allais donner la camisade à M. de Gaumont, il était sorti six cents hommes de Nérac pour aller donner une autre camisade au capitaine Molia, qui s'était jeté dans Franciscas avec soixante ou quatre-vingts hommes, et les gens de la ville. Et avaient pris ceux de Nérac quatre cents corselets du magasin du roi de Navarre, et lui donnèrent trois assauts sur la pointe du jour, queue sur queue ; mais ils furent toujours repousses. Par malheur j'arrêtai là jusqu'à la nuit; car, si je fusse parti le soir, comme j'eusse fait sans ce que me dit M. de Saint- Paul, ayant manqué M. de Gaumont, je venais assezà temps pour combattre les six cents hommes de Nérac. Ma diligence me faillit à ce coup. Et à la pointe du jour nous fûmes ensemble, le capitaine Arne et moi, et marchâmes droit à Moirac, parce

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