‹ CommentairesChapitre 47 sur 126 · MAUVAISE HUMEUR DE MONTLUC · texte numérisé non relu

MAUVAISE HUMEUR DE MONTLUC

uns ; ils les empêchèrent bien de passer. Et ainsi nous en retournâmes sans pouvoir faire autre chose, ayant résolu de nous perdre tous ou de les combattre, si nous les eussions trouvés : je crois que la colère où nous étions nous eût redoublé la force de combattre, pour laisser la honte et vergogne à ceux qui n'en voulaient pas manger. Les paysans des métairies nous assurèrent qu'ils ne devaient arrêter qu'ils ne fussent dans Montauban : qui fut cause que nous ne passâmes la rivière. Ils nous assurèrent que si cent chevaux fussent arrivés comme ils commençaient à passer, ils les eussent tous défaits, ou ils se fussent noyés, tant ils avaient de peur, et qu'un nombre s'était noyé ayant eu l'effroi sur une fausse alarme, de sorte que tous se jetaient à pied et à cheval à corps perdu dans la rivière pour passer. Et voilà la belle coïonnade qui fut faite, laquelle jamais ne me départit de dessus le cœur jusqu'après la bataille de Ver que nous eûmes quelque temps après. Il me semblait que les pierres nous regardaient, et que les paysans nous montraient au doigt : nous avions là meilleure commodité de les étriller que nous n'eûmes depuis à Ver.

J'étais en telle colère qu'il ne tint qu a bien peu que le matin je ne me départisse d'avec le sieur de Burie; et sans les capitaines et seigneurs qui étaient avec nous, qui m'en gardèrent, je l'eusse fait, étant bien certain que la plupart de l'armée me fût demeurée. Celui qui me détournait le plus 15 m - 8

de mon intention que nul autre était M. de Malicorne, me remontrant que le roi le trouverait mauvais, et que tout irait mal, et après on me reprocherait le tout, qui serait assez suffisant pour me rendre haï de la reine et me ruiner à jamais. Quant à moi, je voulais faire la guerre à mon plaisir, et me semblait que je ferais beaucoup mieux. Il me souvenait toujours de Targon, les ayant rompus avec si peu de gens, et j'avais aussi opinion que les seigneurs d'Argence et de Carlus se rendraient auprès de moi, encore qu'ils fussent venus avec lui. Toutefois je crus le conseil dudit sieur de Malicorne et des autres, qui me rapatrièrent avec lui, car ma colère n'est pas des plus mauvaises, encore qu'elle soit prompte : d'ailleurs il était lieutenant du roi ; il m'assura qu'à la première occasion qui se présenterait, il oublierait toute crainte de perdre la Guyenne. Il savait bien que ce n'était que bonne volonté que j'avais au service du roi qui me faisait ainsi parler : aussi autre chose ne l'avait gardé que la peur de perdre, étant certain que le roi s'en prendrait à lui puisqu'il en avait la charge.

0 la mauvaise chose que c'est à un lieutenant du roi d'être toujours en crainte de perdre î Ayez hardiment cette peur dans une place, fortifiez-vous jusqu'au ciel si vous pouvez, gardez-vous, veillez et ayez peur de surprise ; mais avoir forces suffisantes, et avoir toujours peur de perdre, cela sent je ne sais quoi. Croyez, lieutenants du roi, que

c'est un mauvais présage. Quant à moi, je n'étais pas marchand à tel prix, car je voyais bien toujours que si les affaires de la Guyenne allaient bien, celles de France en iraient mieux, et si nous défaisions les forces de par deçà, qu'après nous nous jetterions dans le Languedoc, empêchant par ce moyen que M. le prince de Gondé n'aurait force ni argent de la Guyenne ni du Languedoc.

M. de Malicorne s'en retourna quelques jours après ; je pense qu'il conta au roi ce qu'il en avait vu. Je crois que pour cette occasion Sa Majesté envoya M. de Montpensier de par deçà, ayant entendu que nous n'étions guère de bon accord : cela est fort dangereux au service de celui qu'on sert ; je ne serai jamais d'avis de donner commandement à deux ; il vaut mieux un moindre capitaine seul que deux bons ensemble. 11 est vrai que j'en prenais plus que le roi ne m'en avait donné : peut-être fut-il besoin ; il y en a assez qui en peuvent témoigner. Plût à Dieu que le roi en eût fait autant à cette dernière guerre ! et peut-être que son service et le pays s'en fussent mieux portés, n'étant pas seul en cette opinion, car je fus fort bien accompagné, et des meilleures têtes. Je conseillerais toujours au roi que comme il entendrait une division en une armée, qu'il y envoyât toujours un prince de son sang pour commander sur tout ; et le plus tôt serait le meilleur, avant que la division ne puisse prendre grand pied pour porter dommage à ses affaires ; car après qu'elle aurait pris et fait

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fondement, et que le désordre serait advenu, on n'y pourrait jamais donner ordre qu'avec grande difficulté et dommage, en séparant ceux qui sont en division, ce qui ne se peut faire sans Incommoder les affaires, vu que l'un et l'autre ont des amis et serviteurs.

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