‹ CommentairesChapitre 46 sur 126 · OPINIONS CONTRADICTOIRES · texte numérisé non relu

OPINIONS CONTRADICTOIRES

ferions deux effets : le premier, que nous connaîtrions la force de l'ennemi, et verrions à leur contenance s'ils avaient peur ou non ; et l'autre, que nous rangerions nos gens comme ils devraient combattre, et départirions de notre arquebuserie avec les troupes de la gendarmerie, afin que, si nous venions à combattre, chacun sût le rang qu'il devrait tenir; ce que ne pouvions faire où nous étions logés, à cause que c'étaient tout collines. A la fin nous conclûmes tout cela, et arrêtâmes qu'après avoir un peu mangé nous monterions à cheval. Toute la noblesse, qui était belle et grande, se retira avec moi : nous nous hâtâmes de manger. J'envoyai un gentilhomme à M. de Burie, l'avertir que je commençais à réacheminer pour commencer à prendre place. Voici venir M. de Malicorne qui avait entendu le changement, et me vint dire que M. de Burie était résolu de ne descendre point làbas, ni permettre que le camp y descendît ; et me dit que ceux-là que je pensais tenir bon à ce que nous avions arrêté, étaient les premiers qui s'en étaient dédits en toutes choses. C'est grand cas que le chef tire volontiers les autres à son opinion. Je le priai d'y vouloir retourner pour lui remontrer la grande faute que nous faisions, de n'ordonner comme nos gens devaient combattre, et que je lui promettais sur mon. honneur que nous ne combattrions point, et ne ferions sinon voir la contenance de l'ennemi, et avec notre artillerie nous les battrions s'ils se présentaient de l'autre côté du ruis-

110 COMMENTAIRES DE MONTLUG

seau. Mais j'en pensais bien une autre : si j'eusse vu la commodité propre, je les eusse si bien approchés, qu'ils ne s'en fussent pu dédire. Ledit seigneur de Malicorne n'y voulait point retourner, et dit qu'il y avait fait tout ce qu'il avait pu à lui remontrer, et qu'il n'y ferait rien davantage, et le trouvai fort fâché. Je connus bien qu'il ne disait pas tout ce qu'il en pensait : et alors j'y envoyai M. de Madaillan. M. de Malicorne demeura avec moi, car il ne voulut plus retourner. Nous nous acheminâmes et passâmes devant son logis, ayant tous espérance que quand il nous verrait acheminer, la fantaisie lui changerait, et qu'il s'en viendrait. Et comme nous fûmes là-bas, nous vîmes arriver les compagnies du roi de Navarre et de M. le maréchal de Termes, que le capitaine Arne et le capitaine Masses commandaient; ils me dirent que M. de Burie avait envoyé protester contre eux s'ils venaient me trouver, mais qu'ils avaient répondu qu'avant dîner ils avaient conclu de descendre en la plaine, et que quant à eux ils se voulaient arrêter au premier conseil, et que j'y étais déjà, et que si les ennemis me combattaient, ils en voulaient manger leur part. Il protesta aussi contre tous les autres capitaines (j'ai su depuis que don Luis était de ceux qui avaient changé d'avis), protesta aussi contre le capitaine Gharry, mestre de camp, lequel lui laissa les compagnies, et s'en vint tout seul pour me trouver. Bref, nous voilà en division. 0 la mauvaise bête que c'est quand elle

MONTLUG EMPÊCHÉ DE COMBATTRE 111 se met en une armée ! Empêchez-la tant que vous pourrez; vous qui commandez aux armées, car si une fois elle a ouvert la porte, il est mal aisé de l'en chasser.

Les ennemis partirent de Caussade, prenant le chemin droit à Réalville, pour se sauver devers Montauban. Et comme ils furent en la plaine de leur côté, ils m'aperçurent et firent halte, puis se mirent en bataille et demeurèrent plus d'une grande heure à s'y mettre. Je connus bien qu'ils n'étaient pas fort experts en cela, et que leur ordre n'était pas bien fait. Ils n'osaient tirer plus avant, craignant que je les chargeasse par queue, et demeurâmes ainsi vis-à-vis, ayant un petit ruisseau entre deux, plus de quatre grosses heures. Je ne voulus point que quelques arquebusiers à cheval que j'avais attaquassent rien, afin de lui montrer que je n avais point envie de combattre qu'il n'y fût, espérant qu'il y viendrait nous sachant si près ; mais tout fut pour néant, et ainsi fûmes contrant nous retirer de là : et comme nous nous retirions droit à Mirabel, aucuns de leurs gens de cheval qui étaient dans Réalville, lesquels auparavant n'avaient jamais osé bouger, passèrent le ruisseau; c'étaient ceux du capitaine Bordet; ils avaient tous des casaques blanches, qui furent les premières que j'avais jamais vues. Et comme ils virent que nous tournions visage à eux, ils tournèrent repasser le ruisseau et passèrent l'eau par-dessus Réalville, à notre vue, prenant le chemin de Montauban. Je

me retirai à mon logis aussi fâché que je fus jamais, pour avoir perdu cette belle commodité de combattre les ennemis. Quelque promesse que j'eusse faite, si le gros fût descendu, nous étions aux mains, car je les eusse, comme j'ai dit, tant approchés, que sans combat il n'était possible de se démêler. Le soir M. de Burie m'envoya dire si je voulais venir au conseil, ce que difficilement après plusieurs prières je fis, et malaisément m'y puton amener. Je lui remontrai la colonnade que nous avions faite ; il me dit n'avoir tenu à lui que l'on n'eût combattu. Il ne s'en alla pas sans réponse. M. de Malicorne, M. d'Argence sont encore en vie : je pense qu'il leur souvient mieux de ce que j'en dis qu'à moi ; car je n'étais point en mon bon sens, tant j'étais désespéré et en colère. Bref je quittai son conseil. Il montrait bien qu'il était plus sage que moi, et plus patient d'endurer mes imperfections, et crois qu'en sa conscience il jugeait qu'il avait tort. La nuit, les capitaines Arne, Masses et moi avec ma compagnie et la noblesse, pensant trouver les ennemis deçà la rivière de l'Aveyron, parce que le passage était fort mauvais, fûmes alertes, et ne pensions point qu'ils passassent de cette nuit-là ; mais à leur arrivée ils passèrent tous en désordre, et s'allèrent mettre auprès de Montauban dans un bois qu'ils appellent le Ramier. Le sieur du Masses et Arne en trouvèrent quelques uns qui étaient demeurés aux métairies par deçà la rivière, à cause qu'il s'en était noyé quelques-

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