‹ CommentairesChapitre 88 sur 126 · MONTLUG DESSERVI A LA COUR · texte numérisé non relu

MONTLUG DESSERVI A LA COUR

vait donné une traverse à la cour, et que le roi et la reine ne m'eussent jamais fait ce tour-là sans quelques prêteurs de charité ; car, grâces à Dieu, auprès des rois de France il y a toujours de telles gens à revendre, et qui ne s'attaquent jamais qu'aux meilleurs et plus affectionnés serviteurs que les rois ont : ce qui est cause que je n'ai pas trouvé étrange celle que l'on m'a prêtée cette dernière fois, car ce n'est pas la première. M. de Malassise, qui est aujourd'hui, m'en prêta une en la Romagne, à l'endroit de M. de Guise, et me voulait, par ce moyen, faire ôter le gouvernement de la Toscane, pour y mettre M. de La Môle, et lui fit accroire que j'avais dit beaucoup de mal de lui, et ledit sieur l'en crut, et m'en voulut grand mal un temps. Depuis, en présence de M. d'Aumale, M. de Montpezat, MM. de Cipierre et de Randan (les deux sont morts, et les autres deux en vie), à Macerata je m'en démêlai : mais ne sus-je encore si bien lui ôter l'opinion qu'il en avait conçue, qu'il ne m'en gardât quelque racine ; de sorte que jusqu'à Thionville il ne changea d'opinion. A mon retour àMontalsin,iltintàpeu que je ne coupasse la gorge à celui qui en était cause. Il ne faut trouver étrange s'il m'en veut tant comme il fait : je ne veux point dire ici les raisons, pour beaucoup de considérations ; je le laisserai faire toujours comme il a fait jusqu'ici, maniant la reine. J'espère qu'avec le temps Sa Majesté changera d'opinion, comme fit M, de Guise.

On m'en prêta une autre quand le roi Henri m'envoya en Piémont, après le retour de Sienne, à la prise de Volpiano, parce que je me tenais près de M. d'Aumale, n'y épargnant ma vie non plus que le moindre soldat du camp. Je crois qu'on n'eût pas voulu que le sieur d'Aumale eût eu cette honneur de prendre Volpiano ni autres places qu'il prit. Et me fut apportée une lettre de M. le connétable, par laquelle le dit sieur me mandait que le roi lui avait commandé de m' écrire que je me retirasse à ma maison jusqu'à ce qu'il me manderait, me chargeant que j'avais dit que je n'obéirais pas à M. de Termes, comme si je n'avais accoutumé de lui obéir ; car toute ma vie je l'ai préféré en toutes choses à moi : aussi il le méritait. Auparavant l'on en avait bien prêté une autre audit sieur de Termes, lui mettant sus que, pour l'alliance qu'il avait faite par son mariage en Piémont, et pour l'amitié que les Biragues et lui avaient ensemble, il se pourrait bien emparer du Piémont, comme si les uns ou les autres y avaient jamais pensé. Quoi que ce soit, on le tira du Piémont : il était trop homme de bien, ce n'était pas le récompenser de tant de services. L'on le prêta bien aussi à M. d'Aumale, disant que les princes ne lui voulaient pas obéir, et qu'il fallait envoyer M. de Termes pour les commander, comme si M. d'Aumale n'était de meilleure maison que M. de Termes, et que les princes devaient plutôt obéir à un pauvre gentilhomme qu'à un qui est prince, en-

core que ce ne soit pas du sang royal. Je puis dire, pour l'avoir vu, et il n'y a homme qui en puisse mieux témoigner que moi, que lesdits sieurs princes ne s'épargnèrent pas plus que les moindres gentilshommes de l'armée, et firent acte digne du lieu d'où ils sortaient ; car ils furent à l'assaut, et montèrent sur la brèche à Vol piano, grimpant avec des piques et quelques échelles de cordes, car elle n'était pas raisonnable, comme j'ai écrit ci-dessus.

Et puisque je me suis mis à écrire des charités que l'on prête aux gens à la cour, j'en veux encore écrire d'autres que j'ai vues en mon temps, et de celles que j'ai lues aux histoires romaines. Premièrement je vis donner celle qui failli^ coûter si cher à M. de Lautrec. L'on lui retint cent mille écus, que le roi avait commandé à Semblançai de lui envoyer pour le paiement des Suisses. Que si cet argent fût venu, les Suisses ne s'en fussent retournés en leur pays, car ils ne s'en retournèrent que par faute de paiement, et le duché de Milan s'en perdit. Ce pauvre seigneur de Lautrec ne fut bon à grand'peine pour les chiens tout un temps, et ne pouvait avoir audience pour dire ses raisons. A la fin le roi l'écouta, et en fit pendre Semblançai, encore que le tort ne vînt de lui, mais le pauvre homme en porta la pénitence. Je sais bien qui en fut cause, mais je n'ai affaire de l'écrire. Oh ! qu'il y a de peine à servir les grands, et de danger quant et quant : mais il faut passer par là. Dieu

220 COMMENTAIRES DE MONTLUG

les a fait naître pour commander, et nous pour obéir. D'autres nous obéissent à nous, et toutefois nous sommes tous d'un père et d'une mère ; mais il y a trop longtemps pour alléguer nos titres.

Je vis le trait qu'on fit à M. de Bourbon. L'on le mit en tel désespoir, qu'il fut contraint de faire beaucoup de choses indignes d'un prince, car Ton lui voulait ôter son bien, et le remettre à la légitime du bien qu'il avait eu de la maison de Bourbon, de laquelle il était puîné. Au camp de Mézièavares, et au voyage de Valenciennes, on lui en fit 1er deux; si M. de Bonnivet, qui était amiral, en était cause, je n'en sais rien, mais on le disait. Quelqu'un toujours porte la marotte : je pense que si le roi n'eût voulu, ni lui ni madame sa mère n'eussent mis ce brave prince au désespoir. Cette traverse fut cause d'un grand malheur en France, et le roi s'en repentit plus de trois fois depuis. Le prince d'Orange, qui commanda le camp de l'empereur à Rome, après la mort dudit seigneur de Bourbon, avait aussi peu avant quitté le service du roi, pour avoir Sa Majesté commandé au maréchal des logis de le déloger pour loger un ambassadeur du roi de Pologne. Cette occasion est bien légère, mais elle est véritable : un bon cœur se fâche quand on le méprise.

L'on en prêta une autre aussi à André Doria, qui commandait les galères du roi au temps que nous tenions le royaume de Naples tout assuré : et ce

fut pour faire bailler les galères à M. de Barbezieux, car par faute qu'il eût faite il ne se peut dire ; car le comte Philippin Doria, son neveu, avait gagné la bataille auprès de Naples, comme j'ai écrit, contre le vice-roi don Hugue de Moncade, où il mourut, et le marquis du Guast, et plusieurs grands seigneurs prisonniers. Ledit comte était si vigilant et soigneux, qu'il ne pouvait entrer un chat dans la ville de Naples : ceux de dedans étaient à l'extrémité, le vice-roi mort, les grands seigneurs prisonniers, et les autres révoltés du côté du roi. Il faut donc confesser que le royaume était au roi en dépit de tout le monde; et le juste dépit d'André Doria le lui fit perdre. Quand le roi fut pris prisonnier à la bataille de Pavie, et que l'on le menait par mer en Espagne, André Doria s'en alla au-devant des galères qui le portaient, pour les combattre et leur ôter le roi : ce qu'il eût fait, et eût mis tout au hasard : mais le roi l'envoya prier de ne le faire point, car s'il le faisait, il était mort ; et déjà l'on lui avait annoncé de le faire mourir, André Doria se présentait pour les combattre; ce qui fut cause que ledit André Doria tourna à Gênes, laquelle pour lors était au roi. Voilà un autre grand malheur et une malheureuse traverse qui porta autant de dommage que celle de M. de Bourbon > car non-seulement par cette occasion se perdit tout ce que nous avions gagné du royaume de Naples, mais encore se perdit Gênes; car toutes les pertes, tant du royaume de Naples que de Gênes,

222 COMMENTAIRES DE MONTLUG

vinrent pour la révolte dudit André Doria, laquelle il fit, offensé du tort et déshonneur que Ton lui avait fait de lui avoir ôté la charge de commander les galères pour la bailler à un autre, sans avoir aucunement mal fait, ni avoir reçu une seule écorne en sa charge, et aussi lui vouloir faire rendre les prisonniers de guerre sans aucune récompense. Or tenait ledit André Doria en si grande crainte la mer, que le roi n'osa jamais passer en Italie jusqu'à ce qne ledit André Doria fût à son service. L'empereur, ayant entendu le trait qu'on Jui avait fait, lui envoya la carte blanche, et qu'il couchât là dedans tout ce qu'il voudrait de lui, et qu'il vînt à son service. Et manda après ledit André Doria au comte Philippin, son neveu, de se retirer de devant Naples, et qu'il abandonnât le service du roi, le venant trouver à Gaëte; ce qu'il fit : et avant de partir, il fit mettre tant de vivres qu'il put promptement dans Naples, afin qu'elle ne se perdît : et ainsi celui qui leur avait fait le mal leur fit le bien, car autrement dans huit jours il fallait qu'ils entrassent en capitulation. Oh I que cet homme devait être recherché! je crois que lui seul a ruiné les affaires du roi François. Les rois ni les princes ne doivent ainsi traiter les étrangers, ni leurs sujets aussi, quand ils les connaissent gens de service. Et si notre maître fut mal conseillé, l'empereur fut très-bien avisé de se hâter de bonne heure pour tirer ledit Doria à son parti, afin que le roi n'eût le loisir de faire son appointeront,

et se rendre cet homme son serviteur. Les princes doivent ici prendre un bon exemple, et, pour se faire sages aux dépens des autres, ils se doivent garder d'offenser un grand cœur et un homme de service, surtout quand vous ne le tenez pas obligé, comme celui qui a sa femme, ses enfants et son bien à votre merci. Le roi n'avait rien de tout cela sur André Doria, Ce fut une des plus grandes incongruités que j'aie vu faire en mon âge, plus importante encore que celle de M. de Bourbon.

Puis j'en ai vu donner une autre au prieur de Capoue, qui était un des vaillants hommes qui de cent ans ait monté sur mer, que ce soit Turcs ou chrétiens, et lui voulut-on faire croire qu'il avait mangé le lard (c'est-à-dire trahi). Il fut contraint de s'en aller avec ses deux galères se rendre à Malte à sa Religion. 0 le grand tort que le roi se fit de croire si légèrement! le dommage en fut à lui, et la perte à la France, car ce seigneur était homme de service, et qui savait bien le métier duquel il se mêlait.

J'en ai vu donner une autre aussi à M. le maréchal du Biez. J'oserai gager mon âme que ce seigneur-là ne pensa jamais à faire acte méchant contre le roi ; toutefois on le calomnia fort, un peu après la mort du roi François le grand, lui mettant sus qu'il était cause que M. de Vervins son gendre avait rendu Boulogne ; et lui bailla-t-on pour faire son procès un Gortel,le plus renommé mauvais juge qui fut jamais en France. Qui vit jamais ni

ouït dire qu'on punît quelqu'un pour la lâcheté d'un autre? Quand on lui faisait son procès, on lui mit à front trois grands pendards, lesquels lui soutinrent que, le jour du grand rencontre qu'il eut avec les Anglais, il monta sur un grand cheval portant un panache blanc pour se faire remarquer, afin que les Anglais ne donnassent à lui; comme si c'était chose bien aisée à faire : quand on est mêlé en une bataille, la poussière, la fumée et les cris empêchent bien ce jugement. C'est aussi l'ordinaire des braves hommes de se remarquer pour se faire connaître un jour de combat, surtout aux guerres étrangères qui se font comme pour honneur, et non pour haine ; car, aux civiles, M. de Guise s'en fût mal trouvé à la bataille de Dreux. Voilà comme on calomniait ce pauvre seigneur, lequel ce jour-là défit huit cents Anglais. Je crois que si le roi eût envoyé un tel commissaire, et qu'il eût voulu ouïr les huguenots, il eût trouvé assez de témoins que j'avais promis la Guyenne au roi d'Espagne. Je n'aimai jamais cette nation, ni les aimerai, car je suis trop bon Français. Et pour retourner audit sieur maréchal, comme ceux-là qui lui avaient baillé cette traverse virent qu'ils ne le pouvaient attraper par nul moyen, et qu'il s'en allait relaxé au grand déshonneur de ceux qui l'avaient mis en cette peine, l'on lui mit sus qu'il avait fait passer des passe-volants en sa compagnie d'hommes d'armes, pour gagner les payes; ce qui se trouva véritable, comme Ton m'a

dit, mais c'était pour donnera des gens qu'il tenait en Flandre pour le tenir averti de ce qui se passait au pays de l'ennemi; car quelquefois nous sommes contraints de nous aider du nôtre même pour servir le roi. Je laisse penser à un chacun si cela méritait de le faire venir sur un échafaud et être dégradé de noblesse, des armes et de la maréchaussée, condamné d'avoir la tête tranchée. Mais comme Ton le voulait exécuter, le roi Henri, se ressouvenant qu'il l'avait fait chevalier, lui envoya sa grâce, et il mourut tant de vieillesse que de regret qu'il eut, cinq ou six mois après ; car qui eût voulu vivre après une telle injure et honte? La justice de France n'est pas sans Gortels, car il y en a assez que si le roi leur baillait entre les mains le plus homme de bien de son royaume, ils y trouveraient assez de prise, comme Cortel disait que si l'on lui baillait le plus juste lieutenant du roi du royaume de France, pourvu qu'il eût exercé la charge un an ou deux, qu'il ne craignait pas qu'il ne trouvât pas matière pour le faire mourir. Ce pauvre seigneur avait fait un acte belliqueux, si jamais homme en fit, auprès du fort de Montreau. Quand les Anglais sortirent de Boulogne pour lui venir donner la bataille, il avait avec lui le régiment du comte Rhingrave, et crois que lui-même y était, celui des Français que M. de Tais commandait, et sept enseignes d'Italiens. Et comme les ennemis chargèrent notre cavalerie, elle se mit en déroute ; et voyant ledit sieur le désordre des gens

15 ni — 15

226 COMMENTAIRES DE MONTLlfà

de cheval, il courut au bataillon des gens de pied, et leur dit : « 0 mes amis, ce n'est pas avec la cavalerie que j'espérais gagner la batailie, car c'est avec vous; » et mit pied à terre, et prenant une pique d'un soldat auquel il bailla son cheval, se fit ôter les éperons, et commença sa retraite tirant à Ardellot. Les ennemis, après avoir chassé longuement notre cavalerie, retournèrent à lui, lequel demeura quatre heures ou plus en sa retraite, ayant les gens de cheval tantôt devant, tantôt au côté, et leurs gens de pied sur la queue; mais ils ne l'osèrent jamais enfoncer. Il m'a été dit par des capitaines qui y étaient, que jamais il ne fit cinquante pas qu'il ne fît tête aux ennemis. Cette retraite se peut dire une des braves retraites qui se soient faites il y a cent ans : je serais bien aise qu'on m'en nommât une pareille, ayant gens de pied et de cheval dessus, et sa cavalerie en fuite. Voilà ce que ce seigneur fit pour sa dernière main, étant en âge de plus de soixante-dix ans ; et néanmoins il fut traité de cette sorte. Que l'on demande à M. le cardinal de Lorraine qui était celui-là qui lui bailla cette traverse ; car à Poissy, lors de l'assemblée que le roi fit des chevaliers de l'Ordre, devant le roi François second, il le lui reprocha, et vinrent fort avant en paroles. Je suis trop petit compagnon pour le nommer, encore que j'y fusse : aussi il y a des dames mêlées.

Un an après, je vis aussi faire une autre écorne à M. de Tais, le chargeant tqu'il avait dit mal

d'une dame de la cour. Ce malheur est en France qu'elles se mêlent de trop de choses, et ont trop de crédit. Et lui fut ôtée la charge de l'artillerie, et depuis ne rentra en crédit. Le roi de Navarre pria le roi ne trouver mauvais s'il se servait de lui à la prise de Hesdin, ce qu'il lui accorda; il fut tué aux tranchées dudit Hesdin, faisant service à celui qui ne l'avait agréable, qui est un grand crèvecœur et un grand regret de mourir, faisant service à son prince auquel on n'est agréable : en quoi notre condition est misérable. Toutefois je crois que le roi s'en fût enfin servi, car à vérité il était homme de service. Je crois que le roi eut regret de l'avoir chassé de la cour; mais bien souvent ceux ou celles qui gouvernent les rois leur font faire des choses contre leur naturel et volonté, et après ils en sont marris : mais il n'est pas temps de se repentir quand les traverses ont porté tel dommage au prince qu'il est irréparable ; et ceux qui les veulent après excuser tâchent de se couvrir envers le roi d'un sac mouillé, mettant de nouveaux faits en avant. Je ne veux parler de celle de M. le connétable, qui le fit éloigner de la cour, et tout dit-on pour les femmes, ni aussi de feu M. de Guise : on les a vus tantôt dehors, tantôt dedans. Le roi devrait clore la bouche aux dames qui se mêlent de parler en sa cour : de. là viennent tous les rapports , toutes les calomnies. Une babillarde causa la mort de M. de la Châtaigneraie. S'il m'eût voulu croire et cinq ou six de

ses amis, il eût démêlé sa fusée contre M. de Jarnac d'autre sorte ; car il combattit contre sa conscience, et perdit l'honneur et la vie. Le roi leur devrait commander de se mêler de leurs affaires. J'excepte celles que je dois. Leur langue a coûté beaucoup, et après, il n'est pas temps, comme j'ai dit. Ce sont les traverses et charités qu'en mon temps j'ai vu prêter à de grands personnages et à de pauvres gentilshommes comme moi ; aussi tout cela provient des envies que les uns et les autres se portent, et qui sont près des rois. Cependant que j'ai été à la cour, j'en ai vu plusieurs qui se faisaient faux feu, et se fussent entre-mangés s'ils eussent pu, qui toutefois se faisaient bonne mine, s'embrassant et caressant comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde. Je n'ai su jamais faire ce métier : j'ai porté au front ce que j'ai dedans le cœur.

Par là on peut juger que le malheur auquel ce royaume est tombé n'est pas arrivé par faute de hardiesse ni de savoir qui ait été en nos rois , ni à faute d'avoir de vaillants capitaines et soldats, car jamais rois de France n'en eurent tant à pied qu'à cheval que les rois François, Henri et Charles. Que si on les eût voulu employer aux conquêtes étrangères, ils eussent mis la guerre loin d'eux. C'a été un grand malheur pour eux et pour toute la France ; et il ne faut pas dire qu'il tint à l'Église ni au tiers état; car tout ce que les rois leur ont demandé leur a été accordé. Les enfants pourront

donc juger à qui il a tenu et quelle a été la source des guerres civiles; j'entends des grands, car ils n'ont pas de coutume de se faire brûler pour la parole de Dieu. Si la reine et M. l'amiral étaient en un cabinet, et que feu M. le prince de Condé et M. de Guise y fussent aussi, je leur ferais confesser qu'autre chose que la religion les a mus à faire entre-tuer 300 000 hommes; et je ne sais pas si nous sommes au bout, car j'ai ouï dire qu'il y a une prophétie, je ne sais pas si c'est de Nostradamus, qui dit que les enfants montreront à leurs mères par merveille quand ils verront un homme, tant peu il y en aura, s'étant tous entre -tués. Mais n'en parlons plus, le cœur m'en crève à moimême qui y ai le moindre intérêt, et qui m'en irai bientôt en l'autre monde.

Je n'aurais jamais fait si je voulais écrire toutes les traverses et charités que j'ai lues dans les livres des Romains, qu'autrefois j'ai pris plaisir de voir, en m'étonnant pourquoi et à quoi il tient que nous ne soyons si vaillants qu'eux. J'en conterai seulement une ou deux, et commencerai parce que j'ai lu je ne sais en quel livre, de Camille, grand capitaine romain, qui gagna plusieurs batailles et élargit l'empire romain de grande étendue de pays, et à la fin fut appelé en jugement, parce qu'il avait donné la dépouille des conquêtes pour édifier des temples et sacrifier à leurs dieux, de laquelle dépouille la moitié appartenait aux gens de guerre ; mais afin que les dieux l'assistassent en

leurs batailles et conquêtes, il leur fit don, disant que les gens de guerre avaient autant de besoin que les dieux leur aidassent comme lui-même. Et comme il fut retourné à Rome, on lui fît son procès en récompense des grands services qu'il avait faits au peuple, et des grandes batailles qu'il avait gagnées. Toutefois ils ne le firent mourir, mais l'envoyèrent en exil en une ville du nom de laquelle il ne me souvient, parce qu'il y a longtemps que je n'ai lu Tite-Live, non pas en latin, car je ne sais pas plus de ma patenôtre, mais en français. Et comme il eut demeuré quelque temps en cette ville, vinrent trois ou quatre rois gaulois avec grande armée, et prirent Rome, et tuèrent presque tous les citoyens, réservé quelques-uns qui se retirèrent au Capitole et là tinrent bon quelque temps. Tite-Live raconte qu'une nuit ceux qui s'étaient ainsi retirés au Capitole s'étaient endormis, et les ennemis avaient déjà gagné un endroit au Capitole, et qu'une oie commença à crier, qui éveilla les gardes, et entrèrent en combat contre les ennemis, et les repoussèrent. Or ledit Camille se mit en campagne et assembla tant de gens qu'il put. Et parce que les ennemis ne trouvaient plus à dérober, ni de vivres à leur plaisirs dans Rome, ils s'épandirent par la campagne, à dix ou douze milles de Rome. Ledit Camille fit une grande cavalcade, et en tua au travers des campagnes sept ou huit mille. (Quand je fus à Rome, au temps du pape Marcel, je me faisais

montrer ces lieux -là, prenant grand plaisir de voir les endroits où tant de beaux combats s'étaient faits ; il me semblait que je voyais les choses devant les yeux que j'avais ouï raconter ou lire, mais je n'y vis rien pourtant qui ressemblât ni rapportât à Camille). Le bruit de cette déconfiture ayant couru par toutes les villes prochaines , fit que beaucoup de bons hommes se rendirent au camp de Camille, lequel, se voyant assez fort, s'en alla à Rome occupée d'un grand nombre de Gaulois, lesquels il défit, et sauva une grande somme d'argent que ceux qui s'étaient retirés au Capitole avaient promis de donner; et depuis fut appelé le second fondateur de Rome. Les historiens rendront meilleur compte de cette histoire que moi, qui peut-être me mécompte, parce qu'il y a plus de trente ans que je n'ai lu livre, ni moins en ose lire à présent à cause de ma vue ^et de ma blessure.

En Espagne, les deux Scipions furent défaits à trente lieues l'un de l'autre, et en trente jours, à savoir, P. Scipion le premier, et son frère Cornélius Scipion par Asdrubal. Et d'un camp et de l'autre se sauvèrent quelques-uns, et se rendirent tous aux quartiers où ils avaient hiverné. Et comme ils furent-là, trouvèrent que tous leurs colonels étaient morts, et furent contraints d'en élire un qu'ils appelèrent le nouveau capitaine. Asdrubal sachant que ce nouveau capitaine avait rassemblé les soldats romains qui s'étaient sauvés des deux

défaites, s'en alla soudain les assaillir; mais il fut virilement repoussé, et contraint de se retirer en un lieu auquel ce vaillant capitaine le vint combattre de nuit, et défit non-seulement l'armée qu'il avait, mais une autre qui était dans un lieu près de là, tellement que par sa vaillance il sauva nonseulement ce peu de Romains qui s'étaient sauvés des deux batailles perdues, mais les Espagnes au peuple romain; car sans lui tout y était perdu pour les Romains. Or le sénat demeura longtemps sans avoir nouvelles des Scipions ni de leurs affaires, et après furent avertis de la perte qu'avaient faites les deux Scipions, et des victoires du nouveau capitaine. Il ne me souvient point comme il s'appelait auparavant qu'il fût créé et appelé nouveau capitaine; il en souviendra mieux aux historiens qu'à moi, qui n'ai vu il y a si longtemps livre. Et comme le sénat fut averti du tout, ils envoyèrent Scipion le jeune pour commander : je crois qu'il était fils du premier Scipion, qui avait été tué ; et mandèrent au nouveau capitaine qu'il vînt à Rome. Et comme il fut à Rome, au lieu de le récompenser, ils le mirent en jugement, lui mettant sus qu'il avait pris l'élection et commandement des soldats et non du sénat. Je crois qu'ils le firent mourir, à tout le moins je n'ai point vu en Tite-Live qu'il se parlât plus de lui.

0 combien d'autres grands capitaines ont été payés de telles récompenses du temps des Romains! les histoires en sont toutes pleines. Et puis-

que la justice de France est régie et gouvernée par les lois des Romains, c'est bien raison que les rois de France se gouvernent par leurs coutumes. Que plût à Dieu que le roi voulût faire parler de lui pour jamais, et laisser mémoire de sa prudence, qui serait à jamais louée! C'est qu'il fît brûler tous les livres de lois suivant lesquelles sa justice juge, et faire une justice toute nouvelle, juste et sainte (car j'oserais dire qu'il n'y a monarque en la chrétienté qui s'aide de ces lois que les rois de France; tous les autres ont des lois faites par eux pour abréger tous procès , voire même Béarn et Lorraine, qui sont aux deux coins du royaume), et que les procès ne puissent durer plus de deux ans. Si. le roi faisait cela, il se pourrait vanter d'avoir un "monde de soldats qui seraient forcés de prendre les armes, puisqu'ils n'auraient que faire au palais ; car ôtez cette vocation, à quoi voulez-vous qu'un bon cœur, noble et généreux, s'adonne sinon aux armes? Qui accroît la puissance et l'étendue du Grand Seigneur? rien que cela : il ne songe qu'aux armes. 0 combien de braves capitaines sortiraient de ce royaume! Je crois que les deux tiers s'amusent en ces palais et plaidoiries; et cependant, encore qu'ils aient naturellement bon cœur, avec le temps s'apoltronissent. Ce royaume serait formidable aux étrangers. Combien serait-il riche et opulent! car toute la ruine de la noblesse ne vient que des mauvais conseils que les avocats donnent aux parties. Il me

234 COMMENTAIRES DE MONTLUG

souvient avoir lu en une fenêtre d'une maison à Toulouse, qu'un avocat des plus fameux de la cour, qui se nommait Mainery, avait fait mettre un écriteau où il y avait tels mots gravés :

Faux conseils et mauvaises têtes M'ont fait bâtir ces fenêtres.

Et puisqu'eux-mêmes le mettent par écrit, je le puis bien dire. Nous sommes bien fous de nous détruire les uns les autres pour les enrichir. La ruine vient aussi bien à celui qui gagne qu'à celui qui perd, car ils tirent les procès en si grande longueur, que quand celui qui a gagné compte l'argent qu'il a dépensé , il trouve avoir plus mis que gagné, outre le temps qu'il a perdu. Et si le roi faisait cela, peut-être que les coutumes des traverses et charités que l'on donne se perdraient comme les lois, et tous les bons serviteurs du roi qui ne pensent à autre chose qu a le servir fidèlement et loyalement, demeureraient près de Leurs Majestés, ou seraient employés pour son service.

Or, puisque je fais compagnie à tant de grands personnages du temps passé et de ceux que j'ai vus de mon temps, je me réjouirai à la retraite que j'ai faite en ma maison, me tenant heureux de tenir compagnie à si grands hommes, étant assuré de deux choses, c'est de la loyauté, laquelle l'on ne me peut ôter en aucune manière ; et l'autre, que j'ai affaire à un bon roi, qui connaîtra avec le temps le service que je lui ai fait et à sa couronne,

Que si je suis retiré en ma maison, ce n'est pas à regret, car c'est tout ce que de longtemps je désirais, pourvu que ce fût en la bonne grâce du roi et de la reine, laquelle justement ne me peuvent ôter. De quoi j'en loue Dieu, qui m'a si bien conduit en toutes mes charges, que je ne leur ai jamais donné occasion de m'en priver ; et suis plus heureux et plus content que ceux-là qui m'ont baillé ces traverses, car je me ris de la peine en laquelle ils sont de se garder les uns des autres de s'en donner : je crois que les âmes du purgatoire n'ont point tant de peine. Et je suis ici en repos avec ma famille et mes parents et amis, prenant plaisir à faire écrire sous moi ce que j'ai vu. Je pourrais dire que, sans cette grande arquebusade qui me perce le visage, et laquelle il faut que je laisse ouverte, je serais très-content et heureux ; car en la perte de mes enfants, je me console qu'ils sont tous morts en gens de bien, l'épée en la main pour le service de mon roi. Et pour le reste, je serais un homme sans sens ni entendement, si je ne jugeais que ce sont des tours qui se jouent au monde, et quant et quant que c'est un grand bien pour moi, qui n'ai pas occasion de faire mal à personne, de quoi je ne me pourrais exempter continuant une telle et si grande charge comme était celle que j'avais.

•236 COMMENTAIRES DE MONTLU

Page 1