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CHAPITRE III

Dispositions pour le siège de La Rochelle. — Paix de Longjumeau ou de Chartres. — Maladie de Montluc à Agen. — Reprise des hostilités.

Je laisserai ce propos qui m'a mis en colère, pour retourner à ce que je devins après avoir dit adieu à tous ces seigneurs et capitaines qui allaient en France. Je repassai par Périgueux et baillai commission au sénéchal de Périgord pour faire tête à tout ce qui se remuerait par delà. Et comme je fus à Agen, j'envoyai une patente à M. de Bellegarde à Toulouse, pour commander en mon absence au pays de Gomminge, Bigorre et jusqu'aux frontières de Béarn ; une autre à M. de Negrepelisse, pour commander aux jugeries de Verdun et rivière ; j'en envoyai une autre à M. de Cornusson le vieux, pour commander en Rouergue; puis, je laissai encore quatorze ou quinze enseignes de gens de pied, lesquelles je tenais, partie en Quercy, pour faire tête aux vicomtes qui ne bougeaient du pays et remuaient toujours quelques besognes, et le demeurant vers Bordelais. Et au bout de quelque temps le roi me manda que j'allasse assiéger La Rochelle,

et qu'il m'envoyait commission pour recouvrer de l'argent pour faire les frais de la guerre.

[1568] Premièrement il voulait que ceux de Toulouse me baillassent vingt mille francs de l'argent qui était provenu des meubles des huguenots, pour payer les gens de pied ; et pour les frais de l'artillerie, que je prendrais quinze mille francs sur quelques droits que le roi a en Saintonge, et Sa Majesté n'en tire que neuf mille; que S&dite Majesté manderait au gouverneur de Nantes qu'il m'envoyât quatre canons et quelques couleuvrines. Voilà mes assignations bien assurées et propres pour une telle besogue. Il semblait plutôt que c'était une moquerie et une farce qu'autrement, et qu'on me voulait envoyer devant La Rochelle pour me faire perdre ou pour y recevoir une écorne. Cependant je voulus tenter tout ce qui s'en pourrait tirer, et mandai incontinent au parlement et capitouls ce que le roi leur écrivait. Ils me firent réponse qu'il y avait longtemps que ce peu de meubles qui s'étaient trouvés des huguenots en leur ville avaient été vendus et dépensés pour les frais qu'il leur avait convenu de faire aux affaires qui s'étaient présentées. Et ayant entendu cette réponse, je m'en allai à Bordeaux voir si je pourrais convertir la cour de parlement et les jurats, qu'ils aidassent de quelque argent à l'entreprise ; et ne sus jamais tant faire avec eux, qu'ilsy voulus sent fournir un seul denier, disant qu'ils voulaient garder ce qu'ils avaient pour l'employer à la défense de

leur ville si l'occasion s'en présentait, et non pour La Rochelle qui n'était de leur ressort. Je dépêchai vers Leurs Majestés, leur faisant savoir leurs réponses, et que pour cela je ne m'arrêterais de m'acheminer en Saintonge, les suppliant m'envoyer autres assignations plus sûres; autrement je ne me pouvais aller engager devant La Rochelle sans perdre leur réputation et la mienne, et peutêtre tout le camp ; car assiégeant une place de telle importance sans que les soldats fussent payés pour les tenir sujets aux tranchées, ils seraient contraints de s'en aller au pillage; et cependant l'artillerie me demeurerait engagée; aussi je savais bien ce que valait l'aune de telles affaires. J'écrivis aussi à Sa Majesté qu'il commandât au gouverneur de Nantes qu'il m'envoyât l'artillerie en diligence, et qu'il la fît porter au Brouage, espérant bientôt avoir gagné les îles. Et comme j'eus mandé à Leurs Majestés cette dépêche, je m'en revins en Agenois pour faire marcher douze ou treize enseignes que j'y avais, et aussi pour amener la noblesse du pays. Et étant à Saint-Macaire, j'y trouvai M. de Lauzun et les commissaires qui faisaient la revue de sa compagnie. Je priai ledit seigneur qu'incontinent la revue faite il fît acheminer M. de Madaillan, qui portait son enseigne, droit à Saintes, et baillai audit sieur de Madaillan une cornette d'argoulets qui était au sieur de Verduzan , sénéchal de Bazadais, mien parent, et lui baillai les compagnies de Mabrun, Thodias et La Mothe Mongauzy, et

leur ordonnai de faire extrême diligence, sans arrêter qu'ils ne fussent à Saintes, et que si les Marennaux étaient à Saint-Séverin, que dès qu'ils auraient repu ils les allassent combattre, et que s'ils avaient la victoire, ils menassent bien les mains, car ce n'était que communes, et dès que les autres entendraient la défaite de leurs compagnons, ils se mettraient en telle crainte qn'ils ne feraient jamais plus tête, et que la peur irait jusqu'à La Rochelle; mais qu'il fallait surtout faire grande tuerie pour donner l'épouvante. J'écrivis à M. de Pons toute l'entreprise, et qu'il envoyât des forces à Saintes, pour que tous ensemble allassent faire cette exécution. J'avais déjà mandé aux enseignes qu'ils se rendissent vers Agenois, et à la noblesse pareillement. Ledit sénéchal de Bazadais prit la charge d'être notre maréchal de camp. Je n'avais de gendarmes que la compagnie de M. de Lauzun, la mienne et celle de M. de Merville, grand sénéchal de Guyenne : de celle de M. de Jarnac, que le roi avait commandé se rendre près de moi, ne s'en trouva pas la quarte part, car les autres étaient avec M. le prince de Condé. Je n'arrêtai que trois jours à Agen, et m'en retournai droit en Bordelais avec ce peu de forces que j'avais pu assembler. Je baillai la charge des gens de pied à commander à mon neveu le sieur de Leberon. Et comme je fus à la seconde journée d'Agen, je reçus lettres de M. de Madaillan, par lesquelles m'avertissait comme ils avaient fait si grande diligence qu'ils étaient arri-

vés, la troisième nuit après que je les eus laissés, à Saintes, et qu'ayant entendu qu'il y avait trois enseignes de gens de pied à Saint-Séverin, qui s'y étaient parqués et fortifiés, ils les avaient chargés et de fait emporté trois drapeaux. J'arrivai cinq ou six jours après à Marennes, où je trouvai M. dePons, à qui Sa Majesté avait écrit, et à M. de Jarnac aussi, de se rendre auprès de moi au siège de La Rochelle. Peu après je reçus une lettre du gouverneur de Nantes, par laquelle il me mandait qu'il ne se fallait point attendre à son artillerie, car il n'avait qu'un canon monté sur vieux rouage, et que le demeurant était tout par terre, sans qu'il pût être prêt d'un mois. Voilà comme les villes de frontière et d'importance étaient pourvues et munies : La Rochelle n'était pas ainsi. Je me mis à temporiser aux environs de Saint- Jean et de Saintes, en attendant la réponse de Leurs Majestés et l'argent pour faire partir l'artillerie de Bordeaux, bien marri de m'être avancé si avant. De jour à autre je leur faisais des dépêches, mais je n'en pouvais avoir réponse. Le dernier que j'y envoyai, ce fut Dagron, qui s'était retiré auprès de M. de Pons, Et cependant M. duLude s'approcha de Saint- Jean, et parlâmes ensemble à la maison d'un gentilhomme. Il me montra des lettres que le roi lui avait écrites, par lesquelles il lui commandait de se rendre à l'entreprise de La Rochelle avec moi et me dit qu'il m'obéirait d'aussi bonne volonté qu'à la propre personne du roi, pour être le plus vieux

capitaine de France, et qu'il m'amènerait six ou sept enseignes de gens de pied et trois ou quatre cents che\aux. Donc il ne tint à moi ni aux seigneurs à qui le roi avait commandé de m'y assister, ni à force gens de pied ni de cheval, sinon à faute de moyens pour mener l'artillerie et un peu d'argent pour les gens de pied, que ce siège de La Rochelle ne réussît. Je ne veux pas dire que je l'eusse emporté, mais je leur eusse fait peur, et peut-être du mal.

Pendant ce temps M. de Pons avait réduit les îles d'Oleron et d'xYlvert, car elles sont presque à lui, et le capitaine LaGombaudière était dedans, y ayant sa maison, et commandait tant en Alvert qu'Oleron. Il ne restait plus que l'île de Ré, où on avait fait un fort auprès d'une église, et plusieurs autres aux descentes. Je fis élire cinq cents arquebusiers de toutes nos troupes, et tous les capitaines, enseignes et lieutenants, sauf la moitié de la compagnie de Mongauzy le vieux, qui demeura à terre pour commander ce qui restait; je fis embarquer mon neveu de Leberon avec ladite troupe au havre du Brouage. Guillet, receveur pour le roi en ces quartiers-là, prit grande peine d'avitailler et préparer les navires. La reine de Navarre l'a fait mourir depuis en ces derniers troubles, je n'ai jamais pu entendre pourquoi. Je l'avais toujours connu bon serviteur du roi, et crois que la diligence qu'il fit en cet embarquement lui a porté plus de dommage que de profit, et peut-être a été cause de sa mort, car

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la reine de Navarre n'aimait pas ces gens-là. La tourmente garda un jour et une nuit que mondit neveu ne pût faire descente; aussi les ennemis défendaient la descente des forts qu'ils avaient faits. A la fin, il s'avisa la nuit d'envoyer tous les petits bateaux qu'il avait amenés avec lui chargés de soldats, faire descente par les rochers, derrière l'île, où les ennemis ne se prenaient garde. Et comme il y en eut une partie à terre, les ennemis s'en aperçurent et coururent là et combattirent; mais les nôtres demeurèrent maîtres. Mondit neveu, qui était au combat, envoya devers les capitaines et soldats qui étaient demeurés aux navires, pour les faire venir; ce qui promptement fut fait. Gomme tous furent à terre, ils marchèrent droit au grand fort de l'église, qui était à une grande lieue et demie de là, et l'assaillirent par deux ou trois côtés: de sorte qu'ils l'emportèrent et tuèrent tout ce qui se trouva dedans, car ceux qui gardaient les descentes se mirent dans de petits bateaux et se sauvèrent devers La Rochelle. M. de Pons et moi étions sur le bord de la mer, et voyions les bateaux qui fuyaient devers La Rochelle. Nous jugeâmes que c'étaient des gens de l'île qui se sauvaient, et que nos gens avaient eu la victoire. Et deux jours après mondit neveu me manda comme le tout s'était passé, car plus tôt il ne put, à cause que le vent était si contraire qu'il n'y avait ordre de venir à Marennes, où ledit sieur et moi étions. Puis je laissai dans l'île deux compagnies

de gens de pied, et fis revenir mondit neveu. Je laissai M. de Pons à Marennes et in en allai à Saint» Jean, où M. de Jarnac se rendit pour pourvoir à tout ce qui serait nécessaire au siège. Je fis faire grandes provisions de vivres; le maréchal des logis de feu M. de Burie m'aida fort, car il est de ces quartiers-là.

Or j'attendais toujours les nouvelles du roi, mais je n'en eus jamais aucune, ni aucun messager ne revenait ; et à la vérité il y avait du péril par les chemins, car les ennemis tenaient tous les grands chemins par lesquels on revenait en Saintonge. Et le premier qui arriva, ce fut Dagron, qui porta nouvelles que la paix était presque arrêtée, et que bientôt le roi me devait mander ce que j'aurais à faire. Je crois qu'ayant vu M. le prince et M. l'amiral avec leurs forces aux portes de Paris pour donner une bataille, et puis se promener parla France , ils songeaient plus à cela qu'aux affaires de la Guyenne. Voilà le succès de mon voyage de Saintonge. Et parce qu'on m'a reproché qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille, je voudrais de bon cœur que ceux qui proposent au roi les entreprises fussent aussi prompts à faire état de ce qui est nécessaire, comme ils sont prompts à donner des assignations et remèdes qui ne valent rien du tout, comme celles que l'on m'envoya, et ainsi nous ferions quelque chose de bon; mais de la sorte que l'on en i^e, il faudrait être Dieu pour faire miracles. Oh ! qufe les gens sont bienheureux

qui demeurent près du roi, ne s'approchant pas des combats, et taillent force besogne et à bon marché aux autres, afin que le roi les estime sages et bien avisés : ils n'ont garde de dire au roi que si Montluc ou autre n'y veut aller à ce prix, qu'ils s'offrent d'y aller. Il suffit de savoir bien parler; et peutêtre tel en parle, qui serait bien aise qu'on ne fît rien qui vaille, et ne sont le plus souvent que dissimulations, feintes et jalousies; c'est en bon français trahir son maître. Je m'assure, à la bonne volonté des seigneurs qui étaient avec moi et à l'étonnement en quoi ce peuple se mettait, que si j'eusse été secouru de moyens, j'eusse essayé d'emporter cette ville, qui s'est depuis rendue trèsforte. Que si le roi leur laisse prendre plus grand pied, il est à craindre qu'ils ne se tirent de son obéissance. Je fus donc si mal assisté, et le roi si mal servi, que je ne pus faire autre chose.

Quelques jours après, le roi m'envoya la paix pour la faire publiera Bordeaux, et me manda que je fisse retirer en leurs maisons tous les gens de pied : ce que je fis, et l'envoyai à la cour du parlement et aux jurats, pour la faire publier. Je ne m'y voulus trouver, connaissant bien que c'était une paix pour prendre haleine et temps pour se pourvoir d'autres choses nécessaires pour la guerre, et non pour la faire durer; car le roi, qui avait été pris au dépourvu, n'endurerait jamais le trait qu'on lui avait voulu faire : encore qu'il fût bien jeune, était-il prince de grand cœur, et qui por-

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