‹ Commentaires d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca (volume 2)Chapitre 82 sur 130 · CHAPITRE LXXVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVIL

Comment le gouremeur était renfermé dans une prison

cruelle.

Pendant que ces choses se passaient, le gouverneur était très-malade, il gardait le lit, et pour le guérir il avait aux pieds de fortes entraves : à son chevet brûlait une chandelle, car sa prison était si obscure qu'on ne pouvait voir le ciel. L'humidité était si

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grande que l'herbe poussait sous son lit : il gardait de la lumière dont il pouvait avoir besoin à chaque instant. Pour mettre le comble à sa triste position on avait choisi dans toute la population quelle était la personne qui le baissait davantage , et Ton avait trouvé le nommé Hernando de Sosa , que le gouverneur avait puni parce qu'il avait frappé un chef indien a coups de bâton : cet homme fut donc chargé de le garder. On fermait sur lui deux portes garnies de cadenas ; les officiers , leurs amis et leurs partisans montaient la garde jour et nuit» armés de toutes pièces. Ils étaient plus de cent cinquante, et tous payés avec l'argent du gouverneur.

Malgré cette surveillance , chaque nuit , ou toutes les trois nuits au plus, une Indienne qui lui portait à souper, lui remettait une lettre écrite par les amis qu'il avaitau dehors et dans laquelle on lui faisait connaître tout ce qui se passait. On le priait de dire ce qu'il voulait que Ton fit , les trois quarts de la population

et les Indiens étant déterminés à mourir pour le délivrer. Ils n'avaient osé l'entreprendre dans la crainte que leur inspiraient les officiers , en disant que , si Ton essayait de le délivrer il serait poignardé à l'instant et qu'il aurait la tète tranchée. Plus de soixante-dix hommes , de garde à la prison , s'étaient concertés avec les partisans du gouverneur pour s'insurger, se rendre maîtres de la porte principale de l'endroit où il était renfermé. Us avaient promis de le défendre jusqu'à l'arrivée de leurs amis. Cabeça de Yaca s'opposa à ce projet, car on ne pouvait le mettre à fin sans que beaucoup de chrétiens ne fussent tués. Outre cela une fois l'exécution commencée, les Indiens auraient massacré autant des nôtres qu'ils auraient pu, ce qui aurait achevé la ruine du pays et occasionné la mort de tous les colons. Il les détourna donc de leur dessein.

L'Indienne, qui portait une lettre toutes les trois nuits, et qui rapportait la réponse , pas-

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sait au.milieuicks gardes qui la déshabillaient, eicamii^îeat sa bouche , s^A oreilles, et lui coupaient les cheveux dans la crainte qu'elle n'y portât des lettres^ On la visitait partout où il est possible, et je n'indiquerai pas les endroits, tant c'est une. chose honteuse. Cette femme passait donc toute nue devant les sentinelles ; quand elle était arrivée où se trouvait le gouverneur, elle donnait au geôlier ce qu'elle apportait^et elle s'asseyait au pied du lit» car la chambre était trés*petite. Alors elle commençait à se gratter le pied ; puis , en se gr^ittant, elle était la lettre et la donnait par der«rière le geôlier. Elle la tenait entre les doigts du pied et le gros orteil ; c'était une demifeuille de papier fort mince, roulée très^serrée, et couverte d'un peu de cire noire ; elle était attachée avec du fil de coton noir. C'est ainsi que cette fismme portait les lettres, le papier nécessaire, et un peu de poudre de certaine pierre noire du pays , qui , délayée dans de la salive ou de Teau , faisait une espèce d'encre.

Les oflBciers et leurs amis apprirent que le gouverneur savait ce qui se passait ; pour s'en assurer , ils choisirent quatre jeunes gens pour séduire l'Indienne , ce qui ne leur fut pas bien difficile , car ces femmes ne sont pas avares de leurs charmes, et elles prétendent que c'est faire un grossier afiront à quiconque cherche à les obtenir que de s'y refuser; elles disent , d'ailleurs , qu'elles nç les ont reçus que pour cela. Ces quatre jeunes gens se lièrent donc avec cette femme, lui firent de nombreux présents ; mais pendant onze mois que durèrent leurs rapports ils ne purent rien en tirer.

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