‹ Commentaires d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca (volume 2)Chapitre 89 sur 130 · CHAPITRE LXXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXIV

Les rëToltës font prendre trois fois de l'arsenic au goaTerneur

pendant le voyage.

En descendant le fleuve, les officiers ordonnèrent à un Biscayen appelé Machin , d*app^ter les repas du gouverneur, et de les remettre à un nommé Duarte , leur partisan , ami de Domingo d'Irala et de tous les autres complices qui avaient arrêté Cabeça de Vaca.

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Il venait en Espagne pour suivre le procès de cet officier et pour faire ses affaires. Pendant que le gouverneur voyageait ainsi , trois fois on lui donna de l'arsenic; mais pour se pré cautionner contre ce poison , il portait avec lui une bouteille d'huile et un morceau de corne de licorne. Lorsqu'il sentait du mal il se servait de ces remèdes : nuit et jour il épi^ouvait de grandes souffrances. Dieu permit qu'il en réchappât. Alvar pria les officiers qui l'emmenaient (c'étaient Alonzo Cabrera et Garcia Vanegas ), de permettre à ses domestiques de préparer ses repas ; car il ne voulait les recevoir que de leurs mains. Ils répondirent qu'il fallait qu'il les reçût de la personne chargée de les lui remettre , ne voulant pas qu'un autre eùtcette commission : que s'il n'y consentait pas il n'jBivait qu'A mourir de faim» que peu leur importait. Depuis lors il resta phi|jieiMrs Jours sans manger jusqu'à ce qu'enfio la né cessitéle força de se soumettre ace qu'ils voulaient. Les insurgés avaient promisà plusieurs

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personnes de les emmener à bord de la cara* velle , qu'ils démolirent étant arrivés en Espagne , afin que ces gexis les aîdassaat à s'em* parer du gouverneur et ne leur fussent pas contraires : c'étaient en particulier Frandsco de Paredes de Burgos et frcre Juan de Salazar, rdigieux de l'ordre de Notre-Dame-de-la-^fiédemption. Ils emmenaient comme prisonniers , Luys de Miranda , Pero Hernandez , le capitaine Salazar de Elspinosa et Pero Vaca. Etant arrivés à l'embouchure du fleuve aux lies de Saint^abriel , ils ne voulurent pas laisser embarquer à bord du brigantin Fran^ cisco de Paredes, m frère Juan de Salazar, dav» la crainte qu'arriv# ici ils ne fussent du parti du gouverneur, etqu'ilsne dissent la vérité sur ce qui s'était passé ; c'est pourquoi ils les firent monter dans des brigantins qui retournaient à r Assomption ; quoique ces religieux eussent vendu leurs maisons et leurs biens beaucoup au-dessous de leur valeur quatid ils avaient dû partir. Ils se laissaient aller à

des plaintes si tristes que c'était pitié de les entendre. Dans cet endroit le6 domestiquas du gouverneur, qui jusque-là Tavaient accomgné en ramant, le quittèrent. De tous les maux qu'il soufirit dans sa vie , c'est ce qui lui fit le plus de peine : ces gens ne furent pas moins sensibles à cette séparation. Us restèrent deux jours dans Tile de Saint-Gabriel , après quoi les uns partirent pour l'Assomption et les autres pour l'Espagne. Le brigantin dans lequel on emmenait le gouverneur avait onze bancs de rameurs ; tous les autres étaient montés par vingt-sept personnes. Les gens de Cabeça de Vaca le suivirent jusqu'à la mer en descendant le fleuve, m

Quand on fut en pleine mer, une tempête assaillit les brigantins; tous furent remplis d'eau y les vivres furent perdus , et l'on ne put conserver qu'un peu de farine, un peu de graisse de porc , du poisson et une petite quantité d'eau : tous les hommes faillirent être noyés. Les officiers qui emmenaient

le gouverneur dirent que Dieu avait voulu leur envoyer cette horrible tourmente à cause de Tinjustice et des maux qu'ils lui faisaient souffrir; ils résolurent donc de lui ôter ses chaînes et le faire sortir de prison. Alonzo de Cabrera lui lima ses fers , Garcia Vanegas lui baisa les pieds malgré que Cabeça de Vaca s'y opposât. Ils dirent ouvertement qu'ils reconnaissaient que Dieu leur avait envoyé ces quatre jours de tempête pour les maux qu'ils lui avaient fait sou£Prir injustement; qu'ils reconnaissaient que leur conduite avaitété cruelleà son égard, que tout ce qu'ils avaient déposé contre lui n'était que mensonges et impostures; que la méchanceté et la jalousie qu'ils avaient contre lui leur avait fait faire deux mille faux serments , et cela, parce qu'en trois jours Cabeça de Vaca avait découvert un pays et une route qu'ils n'avaient pas pu trouver depuis douze ans qu'ils habitaient la contrée ; qu'ils le priaient et le suppliaient pour l'amour de Dieu de leur pardonner et de ne pas faire sa-

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▼œr à sa majesté oômment ils s'étaient emparés de sa. persofiDe. Aussitôt qu'on eut été les chaînes au gouverneur, la mer et les vents s'apaisèrent, et la tourmente qui avait duré quatre jours se calma. Nous naviguâmes en pleine mer pendant deux millecinqcenlslieues sans apercevoir autre chose que le ciel et Veau. Nous n'avions pour nourriture qu'un beignet de farine frit dans un peu de graisse et de Teau. On était obligé d'ôter quelquefois des planches du bâtiment pour trouver de quoi faire cette friture qui nous servait d'aliment. Cest ainsi que nous voyageâmes en soufirant des maux infinis jusqu'aux îles des Açores , qui appartiennent au sérénissime roi de Portugal : noM restâmes trois mois dans ce voyage. >NoQs n'aurions pas tant souffert de la famine , si ceux qui tenaient le gouverneur prisonnier avaient osé toucher â la côte du Brésil, ou se rendre â l'ile de Saint-Domingue qui est dans les Indes; mais c'étaient des coupables qui s'enfuyaient , ils n'en eurent pas le courage.

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11^ craignaient qu'en arrivant dans eespayd, on ne les arrêtât , et que Ton fit justice de leur personne comiâ^ de gens^ qui- s'étaieùt mis en état d'insurrection contre leur roï. Lorsque nous arrivâmes aux Açores , les officiers qui conduisaient le gouverneur se séparèrent à cause des dissensions qui s'étaient élevées entre eux , et vinrent chacun de leur côté; mais avant de partir ils essayèrent de faire prendre le gouverneur par la justice du pays, afin qu'il ne vint pas rendre compte à sa majesté des crimes et des méfaits qu'ils avaientcommis dans cette province. Ils dirent quW passant aux iles du cap Vert, il avait commis des vols dans le port et dans le pays. Le corrégidor ayant entendu leur déposition , répondit qu'ils n'avaient qu'à. s'en aller, que son roi n'était pas dans le cas de se laisser voler, et qu'il ne gardait, pas assez mal ses ports pour que personne eût la hai'diesse de lentreprendre. Voyant que malgré leur malicieuse intention ils n'avaient pu parvenir à

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le faire arrêter, ils se rembarquèrent et vinrent en Espagne. Ils y arrivèrent huit ou dix jours avant le gouverneur dont le voyage avait été retardé par des temps contraires. S'étant donc présentés à la cour avant lui , ils publiaient que Cabeça de Vaca s'était rendu près du roi de Portugal pour lui donner avis des pays d'outre-mer. Peu de jours après , le gouverneur vint à la cour. La première nuit de son arrivée, tous les coupables disparurent : iU allèrent à Madrid où ils espéraient trouver la cour, comme œla arriva en effet. A cette époque , mourut l'évéque de Guença qui présidait le conseil des Indes. Ce prélat voulait punir te crime et la trahison que Von avait commis contre sa majesté. Après quelques jours d'arrêt, les officiers et le gouverneur furent remis en liberté sur parole de ne pas quitter la cour. Garcia de Vanégas qui était au nombre de ceux qui l'avaient arrêté, mourut d'une mort subite et terrible : les yeux lui sortirent de la tête , et il ne put pas

déclarer ]a vérité sur ce qui s'était passé. Alonzo Cabrera le contrôleur, son complice , perdit la tête , et dans une crise de folie il tua sa femme à Loxa. Les religieux qui avaient pris part aux révoltes et aux troubles moururent aussi subitement et misérablement, ce qui semble témoigner de la conduite peu repréhensible que le gouverneur avait tenue envers eux. Après huit ans d'arrestation à la cour il fut élargi et absous. On lui retira son gouvernement pour différents motifs , entre autres parce que ses ennemis disaient que s'il y retournait pour punir les coupables , cela occasionnerait des troubles dans le pays. Il perdit donc cet emploi et d'autres encore, sans recevoir aucune indemnité pour les sommes considérables qu'il avait dépensées en allant secourir les Espagnols et faire son voyage de découverte.

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