CHAPITRE LXXXIII
Gomment les insurgés deraient écrire à sa majesté et la en<
Toyer un rapport.
A CETTE époque , les officiers firent de nombreux projets du mémoire qu'ils voulaient envoyer dans ce royaume contre le gouverneur, pour qu*il fut mal vu de tout le monde. Us écrivirent même ce factum ; et^ dans Tin-^
tention de donner à leur crime une couleur 6. 3o
favorable , ils rapportèrent des faits mensongers qui jamais n'avaient eu lieu. Pendant que l'on armait et que Ton équipait le brigantîn dans lequel on voulait l'emmener, les amis du gouverneur se concertèrent avec les charpentiers pour creuser une poutre grosse comme la cuisse , et longue de trois palmese Ils y introduisirent les pièces d'une enquêt. générale que le gouverneur avait faite pour être adressée à sa majesté, ainsi que d'autres papiers recueillis par ses amis lorsqu'on l'arrêta y et qui lui étaient nécessaires. On prit ce paquet , on l'enveloppa de toile cirée , et l'on cloua la pièce de bois à la poupe du brigantin, avec six clous aux deux extrémités. Les charpentiers disaient qu'ils avaient placé cette pièce dans cet endroit pour fortifier le navire, et cette opération se fit si secrètement que personne ne put la découvrir. Le maître charpentier en donna avis à un marin qui montait le bâtiment, afin que, lorsqu'il descendrait en Espagne , il prit ces papiers. L'on
DE GABBÇA DE TACA. 4^7'
était convenu qu'on laisserait voir le gouverneur avant qu'il ne fût conduit à bord ; mais le capitaine Salazar ni personne ne purent le voir auparavant. Une nuit, vers minuit, ils se présentèrent à la prison avec un grand nombre d'arquebusiers , chacun portant trois mèches allumées à la main, ce qui faisait paraître la troupe beaucoup pi us considérable. Le contrôleur Alonzo Cabrera et le facteur Pedro Dorantes entrèrent dans la chambre où était renfermé le gouverneur ; ils le saisirent par le bras et l'enlevèrent de son lit avec les chaînes aux pieds ; il était tres-malade et même à la mort. Ils Ventrainèrent en cet état jusqu'à la porte de la rue : dès qu'Alvar aperçut le ciel , que depuis longtemps il n'avait pas vu , il demanda la permission de rendre grâce à Dieu. Quand il se fut relevé , car il était à genoux , deux soldats le prirent dans leurs bras et l'embarquèrent; il était d'une faiblesse extrême et perclus de ses membres. Lorsqu'il se vit au milieu de ces gens, il leur dît : a Mes-
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seigneurs, soyez témoins que je laisse pour mon lieutenant le capitaine Juan de Salazar d'Espînosa , afin qu au nom de sa majesté et à ma place, il gouverne ce pays en paix et justice, jusqu'à ce que le roi y ait pourvu comme il lui sera agréable. A peine eut-il fini de parler, que Garcia de Yanegas , lieutenant du trésorier, se précipita sur lui un poignard à la main , en disant : « Je ne le reconnais pas; si vous trahissez le roi , je vous arrache Tàme du corps. M Us avaientcependant averti legouverneur de ne pas tenir ce discours à ce momentlà , parce qu ils étaient déterminés à le tuer , et ces mots pouvaient occasionner une grande dispute parmi eux et faire que les gens du parti du roi Tenlevassent d'entre leurs mains , puisqu'ils étaient tous dans la rue. Garcia de Yanegas s'étant un peu éloigné , le gouverneur répéta ce qu'il avait dit. Alors Gaix^ia se précipita de nouveau sur lui avec une extrême furie et lui mit le poiguainl sous la goi^e en lui disantcommelapi^miérefois : «Jenele recon-
nais pas; oi vous parlez je vous poignarde. )> En même temps il lui fit une petite blessure à la poitrine, et il poussa avec tant de violence les gens qui portaient le gouverneur , qu'ils tombèrent avec lui, et l'un d'eux perdit son ben-^ net. Bientôt ils l'enlevèrent précipitamment et rembarquèrent sur le brigantin. Ils fermèrent avec des planches la poupe du navire; lui mirent deux chaînes qui l'empêchaient de remuer; puis ils appareillèrent et descendirent la rivière. Deux jours après le départ du gouverneur , Domingo d'Irala, le contador Philippe de Caceres et le facteur Pedro Dorantes rassemblèrent leurs amis, et se portèrent à la maison du capitaine Salazar. Ils le saisirent , lui et Pedro d'Ëstropignan Cabeça de Vaca , et les emmenèrent à bord d'un brigantin sur lequel ils descendirent le fleuve jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint le gouverneur. Ces deux officiers furent conduits avec lui en Espagne. Il est certain que ai le capitaine Salazar eût voulu , le gouverneur n'au-
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rait pas été pris , encore moins aurait-on pn l'enlever du pays et le transporter en Espagne ;]mais comme il restait en qualité de lieutenant, il ne tint pas une conduite franche. Au moment de partir, Cabeça de Vaca pria les oflBciers de lui permettre d'emmener avec lui deux domestiques pour le servir et lui préparer ses repas : on emmena bien les deux domestiques , non pas pour le servir, mais pour ramer sur la rivière : pendant l'espace de quatre cents lieues, on ne trouva personne qui voulût faire ce travail. Les insurgés prenaient les gens de force : les habitants s'enfuyaient dans Tintérieur : on s'emparait de ce que ces derniers possédaient , et on le distribuait à ceux que l'on emmenait malgré eux. Les officiers tinrent une conduite extrêmement répréhensible pendant le voyage du gouverneur tous les deux ou trois jours ils répandaient entre leurs partisans et leurs amis mille calomnies contre lui, puis ils leur disaient : Que vous manque-t-il? Que pouvons-nous faire pour
VOUS et pour le service de sa majesté ? Veuillez mettre votre signature au bas de ce papier, faites-le pour nous faire plaisir. Cest ainsi qu^ils s'y prirent pour faire signer quatre mains de papier , et ils rédigèrent leurs calomnies en descendant la rivière. Ils laissèrent ceux qui signèrent sur le bord du fleuve à trois cents lieues de TAssomption. L'enquête contre le gouverneur fut instruite de cette manière.